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REFERBUCe
ENTRE CAMARADES
OUVRAGE DU MEME AUTEUR
PUBLIÉ DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE
PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'
Mes Amis et Moi. 1 volume illustré de 16 gravures doprcs A. Ferdinandus et Slom.
Ouvrage couronné pa^i' VAeadémie française.
29 071, — Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
DIGEAUX PARTIT ET LE CERF-VOLANT s'eNLEVA... (paGE 91.]
ALBERT CIM
ENTRE CAMARADES
OUVRAGE
ILLUSTRÉ DE 36 VIGNETTES DESSINÉES Par E. de BERGEVIN
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET G'«
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1895
Ci
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LE CAPITAINE PONTAUBRY
« Attends! Attends, polisson! Je m'en vais t'aider à arraclier des crins à la queue de mon cheval !
— Mais, monsieur Pontaubry, je vous jure....
— Et il faut que tu mentes encore! Comme si je ne t'avais pas vu, vu de mes propres yeux! «
Comment M. le capitaine Pontaubry pouvait- il m'avoir vu faire une chose que — je le jure encore! — je n'avais pas faite?
Nous nous trouvions au milieu des bois de Saint-Roch, devant la o-aie maisonnette qui por-
1
2 ENTRE CAMARADES,
tait aussi le nom de ce saint: je jouais je ne sais plus à quel jeu avec Tony de Marson, Henri de Forges et Digeaux, sous le magnificjue hêtre qui ombrageait alors cette clairière; à côté de nous, il est vrai, Rossinette, la jument du capitaine, était attachée et broutait; mais, pour rien au monde, je n'aurais voulu m'approcher d'elle de trop près, ni surtout lui tirer quoi que ce fût : j'aurais eu trop peur de recevoir une ruade.
Et, à vingt pas de là, planté sur le seuil de la maisonnette, en compagnie d'Armand et de Frédéric de Marson, de Paul Yauthier, d'Adolphe Mesnil, de Joseph Pernot et autres a grands «, M. Pontaubry continuait sa mercuriale.
ce Yoilà longtemps que je me doutais que c'était toi, petit vaurien! Que je t'y prenne encore! Tu peux compter que je t'allongerai les oreilles! »
Je n'avais même plus la force de protester de mon innocence : j'étais atterré. Pour comble, tout l'entourage du capitaine se gaussait de moi et riait aux éclats.
Il faut vous dire qu'il y avait certain semblant de vérité dans cette accusation de M. le capitaine en retraite Pontaubry. Nous ne venions pas chaque jour au bois uniquement pour couper des baguettes, grimper aux arbres, nous rouler
lp: capitaine PONTAUBRY. 3
sur l'herbe ou jouer à cache-cache; tous, phis ou moius, nous nous occupions de tendues^ nous confectionnions des raquettes et des rejauts, et contribuions de notre mieux, hélas! selon une imprévoyante et barbare coutume de la contrée et de l'époque, à la destruction des oiseaux. Or, pour fabriquer cette sorte de pièges appelés rejauts chez nous, dans la Meuse, et rejetoirs en bon français, il faut du crin, et, la veille ou l'avant-veille, j'avais précisément demandé à Paul Yauthier et aux deux grands Marson de vouloir bien m'en donner quelques mèches, requête qu'ils n'avafent eu garde d'exaucer. Comme ils soupçonnaient que je cherchais à m'en procurer, ils avaient trouvé très spirituel et très drôle d'insinuer à M. Pontaubry que c'était au détriment de la queue de son cheval, et ils avaient si bien réussi que l'excellent capi- taine allait jusqu'cà prétendre m'avoir vu, « vu de ses propres yeux ».
Et notez, pour surcroît, qu'il reconnaissait lui- même que sa vue baissait, qu'à distance il se mé- prenait, commettait de fréquentes confusions....
J'en avais la preuve.
Armand et Frédéric de Marson, Yauthier, Maucroix, Marchai, Surlanges, tous ces grands garçons de dix-sept ou dix-huit ans, ne savaient
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d'autre part qu'imaginer pour nous faire pièce, à Digeaux, à Maginot, à Guerpont et à moi, qui ne comptions encore que dix ou douze printemps, et se débarrasser de nous. Car nous les gênions, ces messieurs. Quelle confiance pouvait-on avoir en des « moutards ^^ de notre espèce, qui répètent tout ce qu'ils entendent el racontent tout ce qu'ils voient? On n'osait rien dire, pas même fumer en notre présence. A peine toléraient-ils dans leur illustre compagnie Tony de Marson, tant par égard pour ses frères qu'en considération des deux années qu'il avait de plus que nous.
Honteux de l'injuste algarade que m'avait faite M. Pontaubry, j'abandonnais les tendeurs qu'il fréquentait régulièrement, et je m'attacbais aux pas de Henri de Forges, dont la grand'maman, Mme Micbel, possédait un bois situé aussi dans la forêt du Haut-Juré, à Saint-Rocli.
Forges était de beaucoup mon aîné cepen- dant; il appartenait à la même classe — rhéto- rique ou logique — que Pernot, Marchai, Colin, Yauthier et Armand de Marson; partant, c'est avec eux qu'il aurait dû frayer. Mais c'était un élève quelque peu taciturne et sauvage et qui
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faisait volontiers bande à part. Il me laissait néanmoins l'accompagner sans me rabroner, me témoignait toujours au contraire beaucoup de douceur et de complaisance, et j'ai gardé de nos promenades forestières et de nos tournées dans ses tendues le meilleur souvenir.
Grand, mince et robuste, bien découplé, Henri de Forges était d'une agilité surprenante. Il avait la passion de la chasse aux vipères, et je le vois encore, comme nous côtoyions la lisière ro- cheuse d'un taillis, près de la Croix-Rouge^ par une brûlante après-midi de septembre, s'arrêter net, en étendant le bras pour m'empêcher d'avancer.
<c En voilà une ! Attention ! Ne bouge pas ! ! ! »
Et, sans autre arme que son mouchoir, il s'élançait à la poursuite du dangereux reptile, que notre approche avait éveillé, se baissait et plongeait dans le taillis, puis en ressortait bien- tôt, triomphant et radieux, levant en l'air son trophée — la vipère, qu'il tenait fortement serrée par le cou, entre le pouce et l'index.
Jamais je n'ai oublié cette scène.
Comme sa grand'mère, Mme Michel, qui, l'hiver même, sauf les temps de grosses neiges, passait toutes ses journées au bois, assise, son journal ou son aiguille en main, devant sa
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maisonnette, Henri de Forges adorait le calme qui règne sous ces vertes voûtes, cette solitude enchanteresse, embaumée de vivifiantes sen- teurs et sans cesse égayée par le gazouillis des oiseaux, le bruissement des insectes — voire le sifflement des vipères.
Le plus souvent Mme de Forges et ses deux filles tenaient compagnie à Mme Michel : encore un motif pour moi de quitter Tony de Marson et ses frères, la bande des « grands », pour me faufiler tantôt seul, tantôt avec Digeaux, Guer- pont ou Maginot, dans le sillage et sous la tutelle de Henri de Forges et de sa grand'mère. Les sœurs de Henri, qui étaient jumelles, avaieni à peu près mon âge ; elles étaient élevées rusti- quement, à la dure, comme de vrais garçons, et que de courses endiablées, de bonnes par- ties nous faisions dans toutes les sentes, les tranchées et places à fourneau de ce coin de forêt!
Quand, fatigués de galoper et de nous pour- chasser, nous regagnions, tout en nage, la mai- sonnette, ou lorsqu'une pluie soudaine, une a le- vasse, nous forçait à nous y réfugier, Mme Michel avait toujours en réserve, outre notre collation de pain et de fruits habituelle, une multitude de belles histoires à notre intention, d'attrayants
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détails à nous conter sur les caractères et les propriétés des plantes qui nous entouraient, sur les mœurs des volatiles, reptiles ou insectes que nous pouvions rencontrer, sur toute la flore et la faune de nos bois. Ou bien encore elle nous apprenait et nous aidait à jouer aux cha- rades, aux devinettes, à
Cherche, clierche, macuson, Tes bien loin de ta maison !
Elle allait même jusqu'à nous chanter et nous faire chanter des chansonnettes, et, de préfé- rence, — comme pour aller au-devant de la plaisanterie, narguer la raillerie, — la célèbre complainte consacrée à son homonyme :
C'est la nier' Michel qui a perdu son chat, Qui cri' par la fenètr' qui est-c' qui lui rendra. L' compèr' Lustucru lui a répondu : « Allez, mèr' Michel, vot' chat n'est pas perdu! »
Et comme elle riait de bon cœur de ces do- léances et sarcasmes adressés à sa devancière infortunée, à la vraie « mère Michel «!
Ses deux petites-filles, dont j'ai oublié ou n'ai plutôt jamais su les véritables prénoms, étaient appelées par tout le monde et couramment Go et Coco, sobriquets dont je ne me charge cer-
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tainement point de vous dévoiler l'origine ni le sens. Elles étaient jumelles, comme je vous l'ai dit, et offraient entre elles la plus étonnante et la plus embarrassante ressemblance. C'étaient la même taille, les mêmes yeux bleus, les mêmes bonnes grosses joues vermeilles, les mêmes cheveux châtain clair. Notez qu'en outre elles étaient invariablement et identicpiement vêtues l'une comme l'autre, portaient la même robe de cotonnade bleue pointillée de blanc, le même col plat tout uni, le même ruban de velours noir autour de la tête ou la même résille. Si bien que je n'ai jamais pu parvenir à distinguer l'une de l'autre Go et Coco, et qu'à tout moment il m'arrivait de dire à celle-ci ou à celle-là : « Est-ce toi ou ta sœur (jui m'as demandé cela? Est-ce à toi ou à ta sœur que je parle? »
Mais revenons à M. le capitaine en retraite Pontaubry, dont les admonestations m'ont causé jadis si grande honte et qui était renommé dans notre petite ville de Popey par ses mésaventures de chasse.
Originaire de la Ville-Haute de Popey-sur-
LE CAPITAINE POXTAUBRY. 9
Ornain, M. Achille Pontaiibry, après avoir lor.g- lemps guerroyé en Afrique et conquis là-bas ses épaulettes, était revenu manger sa pension au pays natal, où il avait vite renoué avec d'anciens camarades.
Peu de temps après son retour, il fut invité l)ar l'un d'eux, riche propriétaire des environs, à prendre part à une battue de sangliers. M. Pontaubry accepta de grand cœur et lit immédiatement emplette d'un fusil, un superbe lefaucheux, qu'il se mit en devoir d'essayer. Il possédait, sur le chemin de Saint-Rocli, à l'orée du plateau des Roches, un petit bois entouré de vignes, où les grives abondaient. Il s'y rendit, et comme il venait de brûler ses premières cartouches, sans d'ailleurs rien abattre, un certain Coquillard, qui demeurait tout près de là, dans une bicoque perdue au milieu des champs, et vivait moins de son métier de tisserand que de ses maraudages, braconnages et rapines, attiré par ces soudaines détonations, s'avança à pas de loup vers notre chasseur. Dès que celui-ci l'aperçut, Coquillard lui fit signe, avec la plus expressive mimique, de ne plus tirer, de ne pas faire de bruit.
ce Qu'y a-t-il donc? demanda le capitaine.
— Pchttt! Pclittt!! susurra l'autre, toujours
10 extrp: camarades.
avec d'impérieux gestes et en continuant de s'avancer sur la pointe des pieds. Voulez-vous tuer un beau lièvre, m'sieu? reprit-il d'une voix étouffée, à peine distincte, lorsqu'il fut arrivé sous le nez de M. Pontaubry. J'ai votre alfaire....
11 y en a un de gîté dans mon carré de choux.... Là!... tout près! »
31. Pontaubry d'emboîter le pas aussitôt à ce complaisant personnage, et tous les deux de se glisser le plus doucement possible vers la lisière du bois, à portée dudit carré de choux.
« Tenez, le voyez-vous? nnu^mura Co(|uillard.
— Où donc?
— Derrière ces groseilliers.... Tenez! Tenez! Mais tirez donc, sapristi!
— Je ne vois rien!
— Oh! si c'est permis !... Vous n'apercevez pas ses oreilles (jui pointent, qui remuent? Tenez ! tenez !
— J'ai beau écarquiller les yeux.... Derrière les groseilliers, vous dites?
— Oui, un peu sur la droite....
— Décidément non, je ne vois pas!
— Prêtez-moi votre fusil une seconde; je m'en vais vous le jeter bas, moi, cet effronté! Bien entendu, ce sera pour vous, je n'ai rien à prétendre.... Ne bougez pas de place! Je vais
LE capitainp: PONTAUBRY. Il
me couler clans le fossé.... Ça me sera plus facile pour l'ajuster. »
Et Coquillard, qui s'était emparé de l'arme, descendit avec précaution dans la longue tran- chée.
Mais c'est en vain ([ue M. Pontaubry attend le bruit de la détonation; rien ne vient inter- rompre le silence. Qu'est-ce à dire?
Étonné, quelque peu inquiet même, il s'avance à son tour jusqu'au fossé, y plonge les re- gards....
Yide! Personne!
Par où le détenteur du fusil a-t-ii bien pu disparaître?
M. Pontaubry court à l'extrémité de son bois, jusqu'au milieu de la route qui le longe, mais, à droite comme à gauche, il n'aperçoit pas plus son homme qu'il ne distinguait tout à l'heure le lièvre dans le carré de choux. Il s'élance vers l'autre extrémité, du côté des vignes, rien non plus. Il franchit alors le fossé, pénètre dans le terrain de Coquillard et s'en va heurter à la porte de sa masure, heurter à coups redou- blés.... Pas de réponse!
« Diantre, mais!... se dit-il en fronçant les sourcils. Un fusil tout neuf! qui m'avait coûté 3o0 francs! Sac à papier!!! A moins que ce ne
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soit une farce que ce brigand-là ait voulu me jouer! Je m'en vais peut-être bien le retrouver chez moi, mon fusil; il va me le rapporter.... Oui, c'est cela! Ce n'est qu'une plaisanterie, une mauvaise plaisanterie, soit, mais ce n'est pas sérieux! ^)
Hélas! si, capitaine, c'était tout ce qu'il y a de plus sérieux, et force vous fut bien d'en convenir le soir même, en rentrant dans vos pénates.
Et le lendemain matin, vous alliez faire votre déclaration à M. le commissaire de police Pous- tor. Le braconnier Coquillard était arrêté, con- duit à la prison de la place Saint-Pierre, puis déféré à la justice.
Mais alors, et pour comble, les choses chan- gèrent absolument de face; Coquillard fournit la preuve d'un alibi et démontra victorieusement son innocence.
« Cependant il vous ressemblait bien, mon voleur! Oh! il vous ressemblait bien! s'excla- mait sans relâche le désolé capitaine, dont la vue, dès cette époque déjà sans doute, n'était l)lus très nette, ou qui, en attendant qu'il « me vit, vît de ses propres yeux )> détériorer la queue de son cheval, était déjà sujet à certaines hallu- cinations.
LE CAPITAINE PONTAUBRY. 13
— Possible, m'sieii! Fort possible! répliquait rautheiitiqiie Coqiiillard. Mais ce n'était pas moi ! Je ne pouvais être en même temps à pêcher aux grenouilles dans les mares de Savon- nières, et à vous regarder tirer des grives à quatre kilomètres de là, dans votre bois des Roches. Ça, avec la meilleure volonté du monde, ca ne se peut pas, m'sieu! «
Et le pauvre M. Pontaubry dut enclore, outre les frais du procès, payer soixante francs de dommages-intérêts au braconnier Cocpiillard.
Une autre fois qu'il avait tendu des collets dans ce même petit bois des Roches, le capitaine Pontaubry, en faisant sa tournée du soir, trouva un lièvre de pris.
« Bonne aubaine! » se dit-il.
Il se baissa pour décrocher cette proie, et, n'ayant pas sa gibecière, l'enveloppa tant bien que mal dans son mouchoir.
Mais, pendant qu'il s^^ livrait à cette opération, le lièvre, qui n'était pas mort, se ravigota et fila presto à travers bois et vignes, en emportant le mouchoir déjà attaché autour de son cou.
ce Oh!... « rugit notre chasseur déconfit.
14 ENTRE CAMARADES.
Ce n'est qu'un instant après, en regagnant son domicile, qu'il comprit, par une soudaine réflexion, la gravité de sa perte et toute l'éten- due de son malheur.
Sa clé, la clé de sa porte d'entrée, se trouvait nouée dans un coin du mouchoir et en consé- quence faisait actuellement partie des liagages (lu fuyard.
« Oh!! Oh!!! ^> gronda de plus belle le capi- taine, en mordillant de rage ses moustaches.
Dans le légitime dessein de faire ouvrir sa porte et de réintégrer ses lares, il courut frapper aux carreaux du serrurier Simon, dont l'atelier était situé à proximité de la Grand'Rue, au som- met de la côte de l'Horloge.
Mais c'était un dimanche et M. Simon avait fermé boutique pour aller dîner et festoyer chez ses petits-enfants.
Derechef et de plus belle encore, M. Pontau- bry soupira et grinça les dents.
« Oh! cette Yille-Haute! On n'y trouve rien! Les fournisseurs en prennent à leur aise et s'y moquent de vous! Tout est pour la Ville-Basse! Tout! Nous ne comptons pas, nous autres! Nous sommes sacrifiés! Autant la supprimer tout de suite alors, la Yille-Haute, la raser d'un seul coup, comme une taupinière! Mais oui! ce se-
LE CAPITAIXE POXTAUBRY. 15
rail i)lns sinii)lo au moins, plus logique, plus loyal ! ->
C'était la vieille rengaine de Popey, l'éternelle rivalité de ses deux quartiers.
Mais serait-il plus heureux à la Ville-Basse? En un jour comme celui-ci, un jour de repos, il risquait bien de rencontrer partout visage de bois.
« Ah! misère! Quelle ville! Quelle ville! « Il n'était pas patient, notre capitaine: il passait même pour « s'emporter comme une soupe au lait », être sujet à des accès de vivacité et de colère passablement désagréables pour ses amis et son entourage.
Ce dimanche-là il eut quelque raison de don- ner libre carrière à son mécontentement, sinon à sa fureur; car, après être descendu dans la rue de Savonnières, au bas des quatre-vingts, et avoir en vain heurté et carillonné à la porte du serrurier-ferblantier Testevuide, il dut remonter tout seul et tout penaud ce même escalier des quatre-vingts degrés.
<c Rien! Impossible de trouver.... Oh! quelle ville! mon Dieu! mon Dieu! »
Et, après avoir longuement objurgué, pesté et fulminé, il lui fallut bien se calmer, reconnaître que ce qu'il y avait de mieux à faire c'était de ne
16 ENTRE CAMARADES.
déranger ou pour mieux dire de n'essayer de déranger personne, qu'une mauvaise nuit est bien vite passée, — et d'aller s'étendre sur une botte de paille, dans l'écurie de Rossinette.
Était-ce par suite de cette violence de caractère et de ces intempestifs bouillonnements du sang, ou plutôt et plus simplement à cause de sa mauvaise vue, je l'ignore, mais ce qu'il y a de certain, c'est que M. Pontaubry était d'une maladresse insigne à la chasse, le plus mauvais tireur de tous les nemrods de Popey. Aussi devait-il se résoudre à recourir aux lacets et collets, s'il voulait manger de son gibier : encore fallait-il qu'il empêchât celui-ci de ressusciter et de prendre la clé des champs — sans parler de la sienne propre.
Je me souviens d'une partie de chasse que nous fîmes avec lui, Maginot et moi, dans la plaine de Yéel. Alfred Maginot, mon condisciple au lycée, habitait dans la Grand'Rue, presque vis-à-vis de M. Pontaubry, et sa famille était en relations fréquentes avec le capitaine. Un matin d'octobre, quelques jours avant la c. ren- trée », je me promenais avec Maginot sur la
LE CAPITAINE PONTAUBRY. 17
route de Combles, quand M. Pontaubry vint à passer, carnier au dos et fusil en bandoulière. Nous le saluâmes poliment, et — il ne m'accu- sait pas encore à cette époque de m'appro- visionner de crin au préjudice de Rossinette, — il nous invila à l'accompagner, ce que nous acceptâmes avec joie.
« Je ne vais pas bien loin..., aux abords de Véel seulement, nous dit-il, et nous serons rentrés })our midi. Il paraît qu'il y a plusieurs comi)agnies de perdreaux de ces côtés-là. »
Devant nous trottait Sanspuce, un gentil épagneul à poils blancs et taches rouge-feu, que M. Pontaubry venait d'acheter au garde Gilquin.
Ce garde — encore une de mes vieilles con- naissances — avait la spécialité d'élever et dresser des chiens pour les chasseurs du canton. Pauvre Gilquin! Il est mort d'un bien horrible accident, comme je pourrai vous le conter un jour, mort asphyxié dans un terrier de renard, où il avait pénétré sans qu'on s'en doutât, et qu'on s'était mis à enfumer.
M. Pontaubry avait entrepris le panégyrique de sa nouvelle acquisition et ne se lassait pas de nous énumérer, chemin faisant, les inappré- ciables qualités et innombrables mérites de M. Sanspuce.
18 ENTRE CAMARADES.
ce II comprend tout, cet animal-là! C'est la première fois que je l'emmène seul avec moi, mais dès qu'il m'a ^u décrocher mon fusil, il s'est mis à japper de plaisir et à gambader comme un fou. S'il avait pu parler.... Ah! il ne lui manque vraiment que la parole, c'est le cas de le dire! Vous ne croiriez pas qu'il y a huit jours il a arrêté un cheval enqjorté? - Où donc?
— Gomment cela, monsieur Pontaubr\ ?
— Le cheval de Fritz, le brasseur. Oui. il partait tout seul, au grandissime galop, allait dégringoler la côte des Prêtres, quand Sanspuce lui a sauté à la bride et n'a plus voulu le lâcher!
— C'est précieux, une bête comme ça! s'écria Maginot.
— Je crois bien! Ça n'a pas de prix! repartit le capitaine. Et si vous l'aviez vu chasser avec Gilquin! Ah! sui)erbe, merveilleux, mes petits amis! Jamais de fausse pisle! Rien ipii le détourne de sa voie — de son devoir! Ah! il s'y entend, à les dresser, les chiens, le père Gilquin ! Il n'y a que lui vraiment !
— C'est ce qu'on dit partout, monsieur Pon- taubry, assurai-je.
— N'est-ce pas? Il n'y a qu'un avis là-dessus! o Tout à coup, connue nous atteignions l'em-
LE CAPITAINE PONTAUBRY. 19
branchement de la route de Yéel et allions nous engager dans le hois, Sanspuce fit lever un lièvre et le dirigea, le lanra si bien, avec tant d'espril et de ruse, qu'il le contraignit à fder de notre côté et passer à quelques mètres de nous.
M. Pontaubry épaula son arme.
Pan ! pan ! Deux coups retentirent.
Mais le lièvre courait toujours.
Alors Sanspuce, abandonnant la partie, revint vers son maître, s'assit devant lui et le con- sidéra iixement, d'un air quasi ébahi et inquiet, triste et soupçonneux, un air qui semblait dire :
ce Comment, tu le rates? Quand je l'amène à ta portée, te le pousse dans les jambes, quand il n'y a qu'à tirer! Mais quel chasseur es-tu donc? »
Nous reprîmes notre marche.
A la sortie du bois, dans les premières éteules de la plaine, de nouveau Sanspuce donna de la voix, et nous vîmes s'envoler une caille, — tou- jours dans notre direction.
M. Pontaubry tira, mais sans plus de succès que tout à l'heure.
L'épagneul ne se borna pas alors à se planter devant son maître et à le contempler avec cha-
20 EXTRE CAMAKIDES.
grill et défiance, il se mit à tourner lentement
autour de lui, en groornant et secouant la tête.
et à le regarder en dessous, le reluquer de tous les côtés, curieusement, étrangement, avec honte et pitié, stupéfaction et indignation.
« >'on: Un n"es[ pas maladroit à ce point-là 1 semblait-il ruminer. Pas possible ! Qu'est-ce que c'est que ce maître que le sort m'a infligé? Qui ma atTublé de cette mazette? Je n'ai pas mérité un tti-l alïront! Je fais bien mon métier, moi; c'est lui qui ne sait pas le sien! >
Oui. c'était un chien bien intelligent et admi- rablement dressé que ce Sanspuce! Et il avait alors une si drôle de mine, il semblait si ennuyé, dépité et furieux contre M. Pontaubry. (|ue Maginot et moi, nous nous mordions les lè\ res pour ne pas éclater de rire.
ce Tu n'as pas bientôt fini de me regarder et de virer comme ça autour de moi? Allons, oust! Oust: je te dis! » cria M. Pontaubn. qui était encore plus vexé et mortifié f^t surtout plus rageur que son chien.
Sanspuce. qui avait bon caractère et ne deman- dait qu'à se rapatrier avec son maître et lui restituer son estime, se remit en quête, et, à cinq cents pas de là, fit partir — partir à belle — une compagnie de perdreaux, sur laquelle
I.E CAPITAIXE POXTAUBRY. 21
M. Pontaubry lâcha, mais encore sans le moindre résultat, ses deux coups de fusil.
Cette fois Sanspuce n'en demanda pas davan- tage, et. laissant M. Pontaubn- continuer le cours de ses exploits, il fît volte-face et. sans rien vouloir entendre, reprit délibérément et au petit trot le chemin de la ville.
Nous nous tordions de rire. Maginot et moi: impossible d y résister plus longtemps.
Alors voilà M. Pontaubr\- qui s'en prend à nous, qui nous traite de « petits imbéciles! petits insolents! ^ et déverse sur nous toute sa mauvaise humeur.
Maginot. qui s'était chargé de son carnier. s'empresse de l'enlever et de le lui rendre, ou. l>lus exactement, de le lui jeter dans les jambes, et nous nous sauvons à travers champs et bois. à la suite de Sanspuce. Nous finissions par craindre que. dans sa fureur. M. Pontaubry ne s'avisât de nous mettre en joue. Il est vrai qu'il visait si mal !
Quant à Sanspuce. jamais plus il ne voulut chasser avec cet indigne maître. Volontiers il accourait pour l'escorter, lorsqu'il le voyait prendre sa canne et s'en aller simplement en promenade: mais M. Pontaubry se munissait-il de son fusil, avait-il bouclé ses guêtres et
22 EXTRE CAMARADES.
endossé sa gibecière, le judicieux toutou lui brûlait la politesse et lllait à l'anglaise, invaria- blement et imperturbablement. Il fallut le rendre à Gilquin.
Deux fois seulement M. le capitaine Pontau- bry tit preuve d'adresse et <^ abattit sa pièce >^.
La première fois, c'était en revenant de Saint- Roch et en longeant cette vaste esplanade plan- tée d'énormes tilleuls — le pâquis — proche de notre maison. Il entendit caqueter et pinclier clans les branches qui retombaient sur le chemin et reconnut aussitôt le cri particulier, le rnjn- lement du geai.
Un geai à cet endroit, presque dans la ville et au-dessus des toits?... M. Pontaubry n'en croyait pas ses oreilles.
« Il a de l'aplomb, celui-là! > pensait-il.
Et. tout en armant son fusil, il cherchait à apercevoir l'impudent et criard personnage.
Au moment où le geai, le jack ou Jacques. comme on dit chez nous, sautillait d'une branche sur une autre. M. Pontaubry l'aperçut, l'ajusta, et, du premier coup, par le plus grand des hasards, le fit choir dans Therbe qui bordait la routo.
LE CAPITAINE POXTAUBRY. 23
Mais jutroz un pt'inlc rahurissement. de l'effroi même du tireur, lorsquen se baissant pour ra- masser sa victime, il entendit celle-ci prononcer distinctement et lugubrement ces paroles :
«^ Pauvre Jacques! Pauvre Jacques! 0 le pauvre Jacques! «
C'était un jorqupfi apprivoisé — mais non ensorcelé — à qui son maître, le père Antoine. dont je vous parlerai plus tard, avait appris à articuler quelques mots.
Antoine, qui arrivait sur ces entrefaites, jeta les hauts cris, comme de raison, en voyant son élève en si triste posture.
En vain 31. Pontaubry. encore tout ému de l'événement, rt'pliqua que ce n'était pas sa faute, qu'il ne pouvait pas se douter....
Je ne sais comment se termina la chose, mais sûrement le capitaine dut le payer un bon prix, au poids de For. ce (^ geai savant ».
L'autre atfaire fut plus grave et mit fin pour toujours aux exploits cynégétiques de notre héros.
Un soir d'été que M. Mesnil. l'avocat, et le garde Gilquin. tout en se promenant dans la
24 ENTRE CAMARADES.
Grand'Rue, s'entretenaient des ravages exercés sur le territoire de Montplonne par une harde de sangliers, et projetaient d'aller cette nuit même à l'affût de cette bande, M. Pontaubry, qui se trouvait présent, manifesta le désir de les accompagner.
« Si vous le voulez, capitaine ! ^^ dit Gilquin sans le moindre enthousiasme, car il connaissait le savoir-faire de ce pitoyable disciple de saint Hubert.
On partit, après un copieux souper, vers minuit, de façon à arriver à Montplonne, qui est situé à deux lieues de Popey, avant le petit jour.
C'était, afflrmait le garde Gilquin, le moment le plus propice pour « pincer ces gaillards-là » : il fallait profiter de leur retour du gar/nagc.
Gilquin, qui dirigeait l'expédition, conduisit ses acolytes sur la lisière de la forêt, à proximité d'un vaste champ de pommes de terre, tout particulièrement affectionné par lesdits rava- geurs. Il posta M. Mesnil à un angle du bois, laissa le capitaine deux cents pas plus loin, et alla se placer à un autre angle de cette lisière.
Assis au pied d'un arbre, le doigt sur la gâchette de son fusil, M. Pontaubry prêtait l'oreille au moindre bruit et fouillait du regard
LE CAPITAINE POXTAUBRY. 25
le plus loin possible la semi-obscurité qui l'en- tourait.
Bientôt deux coups de feu, répercutés par l'écho dans toute la gorge boisée de Montplonne, éclatèrent au loin, du côté où M. Mesnil était embusqué; puis un bruit particulier, une sorte de mugissement de vents déchaînés ou de torrent en furie, retentit toujours du même côté gauche.
Plus que jamais, M. Pontaubry ouvrit l'œil et affermit son lefaucheux dans ses mains.
Mais un autre bruit se rapprochait de notre chasseur,... ou peut-être était-ce le même, la même course folle des redoutables pachydermes.
Une masse noire apparut, se dirigeant à fond de train sur lui.
« Attention! » se dit-il.
Pan!
L'animal bondit en arrière, tourna sur lui- même....
ce Touché! »
Pour plus de sûreté, M. Pontaubry lui décocha un second coup. Puis, voyant que la bête ne remuait plus, il quitta son poste et s'avança lentement, prudemment. Le garde Gilquin, après ces deux détonations, ce « doublé », qui avait subitement interrompu ce bruit de course impé-
26 p:xtri-: camarades.
tiiouso, abandonna aussi sa plaro et rojoio-nit
le capitaine.
Là, devant eux, au milieu du rliamp de pommes de terre, la masse noire gisait sans mouvement. On l'entrevoyait à la timide et grisâtre elarté de la prime aube.
Mais, avec ces bétes-là, un brusque réveil, un dernier et terrible retour, est toujours à craindre; aussi le capitaine glissa-t-il deux nouvelles cartoucbes dans son fusil et se tint-il sur la défensive.
« Il est bien mort, allez! pronostiqua Gilquin. Sans cela il aurait déjà foncé sur nous.... Ah! un beau coup, monsieur Pontaubry, un beau coup! Quand vous vous y mettez!...
— N'est-ce pas? N'importe! Si je lui envoyais encore cette balle? Ça ne i)eut pas nuire!
— Mais.... mais,... attendez donc! exclama Gilquin en changeant de ton et al)aissant l'arme du capitaine. Mais... qu'est-ce que c'est que cette bête? Qu'est-ce que vous avez fait là, mon Dieu! »
Car, à mesure qu'ils approchaient de la masse noire, ils la voyaient se transformer. Ils distin- guaient des jambes en fuseau, qui ne ressem- blaient en rien aux pattes d'un ragot, une fine lête sans ^roin ni défenses....
Mais, attendez donc! » exclama Gilquin.
LE CAPITAINE PONTAUBRY. 29
C'était un clieval, un joli poulain à la robe d'ébène, qu'on avait mis au vert, laissé en pacage dans les environs, et qui, effrayé par la harde de sangliers qui était passée à portée de M. Mesnil, avait brisé la palissade de son parc, et s'était, pour son malheur, lancé ventre à terre droit vers le capitaine.
Ce tragique quiproquo produisit un double résultat : il amena d'abord la cession, à titre d'indenuiité et en sus d'un billet de cent francs, de la jument Rossinette au propriétaire du l)oulain si malencontreusement massacré; il décida ensuite M. Pontaubry à renoncer défini- tivement aux ce plaisirs » de la chasse et clôtura ainsi la liste de ces mémorables faits d'armes.
D'ailleurs quelques mois après cette dernière prouesse, le capitaine Pontaubry fut frappé d'une atta({ue d'apoplexie. Une seconde attaque lui survint l'année suivante, et alors il ne quitta plus sa chambre, sa petite chambre du rez-de- chaussée, ne se leva plus de son fauteuil. En montant ou descendant la Grand'Rue, je l'aper- cevais assis là, dans l'embrasure de sa fenêtre grande ouverte, regardant fixement devaid lui.
30 ENTRE CAMARADES.
l'œil atone et vitreux, la prunelle dilatée. Parlbis il tenait entre les dents une de ses longues pipes de terre et essayait eneore d'aspirer la fumée.
Je le saluais en passant, mais le plus souvent il ne me répondait i)as, il ne me voyait pas.
Depuis longtemps je lui avais i)ardonné la scène du l)ois de Saint-Roch et ce prétendu dommage causé à la queue de Rossinette. J'avais grandi, nous avions fait la paix, étions devenus amis même, — autant toutefois que mes dix- huit ou vingt ans me permettaient de donner ce titre à un vieillard septuagénaire. Mes aînés, avec qui il se plaisait tant à se promener et converser jadis, Yauthier, Surlanges, Marchai, Colin, Joseph Pernot, les Marson, etc., api)elés au loin par leurs professions, ou plus loin encore,... couchés dans le cimetière, n'étaient plus là. Volontiers il causait avec moi, m'entre- tenait de mes études, de mon avenir, me sug- gérait de salutaires projets, me graliliait des plus judicieux conseils.
« Ecrivailler des histoires dans les journaux, ca ne te mènera à rien, mon garçon, à rien du tout! Pourquoi ne songes-tu pas plutôt à entrer à l'École polytechnique, ou tout au moins à l'École centrale, et à devenir ingénieur? A la hoime heure! Voilà une i)osition honorahle el
LE CAPITAINE PONTAUBRY. 31
sorlable! Ou bien étudie le droit, de faron à le lancer dans la politique....
— Eh bien non, cher monsieur Pontaubry, je ne regrette pas le lot que j'ai choisi. Encore aujourd'hui je suis convaincu que j'ai pris ce qui nie convenait \o mieux, la meilleure part. Et peut-être ces historiettes, que j'ai eu tant de plaisir à « écrivailler », ont-elles amusé quelque autre que moi ! »
II
MES VACANCES A BEAUZEE - ET SON NEVEU
M. LE CURE
Chaque année, au mois de septembre, j'allais passer une huitaine de jours à Beauzée, chez une sœur cadette de ma tante Yictorine, ma tante Hermance, cpii était institutrice de cette commune.
Beauzée, situé à sept lieues de Popey, dans le voisinage de l'Argonne, est un beau village — son nom rindic{ue, il signifie « beau site « — C(ue baigne la rivière d'Aire et cjue dominent de gracieux coteaux mollement arrondis, plantés de céréales ou de bois.
On me conliail à l'un des deux commission-
3
34 ENTRE CAMARADES.
naires qui venaient une fois par semaine à Popey, au père Furier ou à la mère Chaborel; mais comme leurs guimbardes n'avançaient « qu'à tour de roue », qu'ils faisaient d'inter- minables stations dans tous les villages qu'on traversait, et mettaient quasiment une pleine journée pour effectuer le trajet, je préférais de beaucoup voyager à i)ied, surtout lorsque le temps n'était ni i)lu vieux ni trop cliaud.
A Beauzée, je retrouvais un de mes camarades de classe, Edmond Garnier, qui était le neveu de M. le curé et passait régulièrement ses deux mois entiers de vacances chez son oncle. J'y retrouvais aussi d'autres petits amis, tils de cidli valeurs, Emile Laflotte et Gustave Pariset ; puis des per- sonnes en relations avec ma tante, Mme Patin, M. Pérard, le receveur buraliste, M. Tressanges, le percepteur, et son commis, M. Louis, (lui me faisaient tous si bon accueil et me procuraient tant de divertissements.
Mais c'est M. le curé, M. l'abbé Uesnel, l'oncle d'Edmond Garnier, que j'aurais dû citer en pre- mière ligne. Toujours affable, obligeant et souriant, toujours plein de cordialité, de gaîté et d'entrain, il se faisait fête — on le voyait bien à la rayonnante expression de sa physionomie, — d'avoir du monde, de la jeunesse, autour
MES VACANCES A BEAUZÉE. 35
de lui. Et si Edmond restait chaque année deux mois complets à Beauzée, c'était certainement aussi bien pour lui et sa santé, pour respirer l'air vivifiant de la campagne, que pour tenir compagnie et faire plaisir à son oncle.
Il avait d'ailleurs été élevé dans ce village et il y avait encore sa nourrice, lanière Bigorgne, qui habitait une grande maison isolée, au bord de l'Aire, une ancienne papeterie devenue simple moulin.
Quand je dis « sa nourrice », le terme n'est peut-être pas tout à fait exact, car Edmond Gar- nier, qui était de complexion délicate et malin- gre, avait dû, de par l'ordonnance du médecin et je ne sais jusqu'à quel âge, être mis au régime du lait d'àncsse. Et je me rappelle que M. le curé, qui avait toujours aux lèvres le mot pour rire, n'appelait jamais les ànons de la mère Bigorgne que ce les frères de lait de mon neveu «.
« Allons, cours chez ta nourrice! Ya grimper sur tes frères de lait et les faire enrager! »
Comme il disait cela de bon cœur, l'abbé Res- nel, et quel large et affectueux rire illuminait sa belle, franche et noble figure!
Je l'ai toujours pensé : si Edmond se montrait aussi espiègle, si, comme le petit Henri Briquette et le grand Noël Toussaint, les deux plus indisci-
36 ENTRE CAMARADES.
plinés, les deux plus diables de tout le lycée, il avait toujours quelque bon tour dans son bissac, c'est un peu à son oncle qu'il le devait, c'est M. le curé de Beauzée qui avait peu ou prou contribué à encourager cette disposition d'esprit.
Mais M. Resnel n'eut certes pas hésité à tancer son neveu, et sévèrement, pour la farce dont il rendit un jour victime notre camarade Maginot.
Alfred Maginot, qui, avec sa bonne grosse fri- mousse allongée et poupine, ses gros yeux bleus à fleur de tète, sa démarche à petits pas toujours précipités et les pieds en dedans, avait quelque chose d'un mouton, était, il faut bien l'avouer, notre souffre-douleur à tous. Je le regrette d'au- tant plus qu'il possédait un excellent cœur, était affectueux, aimant, complaisant, dévoué, le meilleur peut-être de nous tous, et que jamais plus, hélas! je ne pourrai lui serrer la main et lui demander pardon de toutes les stupides plai- santeries que je lui ai faites, moi aussi, ou aux- quelles j'ai collaboré. Et ce qu'il y a de pis, ce qui aggrave encore nos torts et redouble notre honte, c'est que c'était sa douceur et sa bonté mêmes qui attiraient à Maginot nos quolibets,
MES VACANCES A BEAUZÉE. 37
nos chaqidneries et persécutions : on savait qu'il ne regimberait pas, qu'il ne se défendrait pas, et on y allait... bravement!
Une après-midi qu'il portait des bottines neuves et dont l'une surtout était trop étroite, Maginot crut pouvoir alléger sa souffrance dans la classe et retirer cette bottine.
Garnier, son voisin de table, s'étant aperçu de la chose, se baissa, sous couleur de ramasser son porte-plume, se saisit de la bottine, et, comme il était assis près de la fenêtre, qui, par cet après-dîner de juin, était ouverte à deux battants, la jeta dans la rue.
Personne, ni M. Jamont, notre professeur, ni surtout le pauvre Maginot, n'avait vu ce méfait se perpétrer; et si je vous en parle aujourd'hui en pleine connaissance de cause, si je sais le nom du coupable et puis vous le révéler, c'est grâce à Edmond Garnier en personne, qui durant une de nos parties de pêche de Beauzée, m'avoua son crime — ou plutôt se vanta de son insigne prouesse.
C'est à l'heure de la sortie seulement, lorsque le tambour fit entendre son roulement, que Maginot, voulant se rechausser, constata que... plus rien!
ce 0 m'sieu!... m'sieu !
38 ENTRE CAMARADES.
— Qu'y a-t-il encore, Maginot? Toujours vous! Que vous a-l-on encore fait? »
Maginot expliqua aussi brièvement que pos- sible à M. Jamont quel accident lui était sur- venu; mais, durant ce discours, nous nous étions mis en rang devant la porte, comme de coutume, et nous nous préparions à partir, quand notre professeur nous rappela.
ce Messieurs ! Il faut que ce soulier se retrouve ! Que personne ne sorte ! «
Tous, même Garnier, surtout Garnier, nous répondîmes que nous ne savions ce que Maginot nous voulait, que nous ne l'avions pas, son sou- lier.
ce Vous pouvez nous fouiller, m'sieu ! Fouillez- nous !
— C'est ce que je vais faire! » répliqua M. Jamont.
A ce moment la porte s'ouvrit et livra passage à M. le censeur Babonet, qui était surpris de ne pas nous voir défiler à la suite de nos condis- ciples des autres classes et se demandait ce qui se passait en quatrième.
ce Si Maginot ne s'était pas déchaussé, son sou- lier n'aurait pas disparu! s'écriait non sans raison Paul de Guerpont.
— Et puis, reprenait traîtreusement Garnier,
MES VACANCES A BEAUZÉE. 39
se déchausser en classe, ce n'est pas convenable, ce n'est pas propre! Pour vous-même, m'sieu Jamont.... C'est vous manquer d'égards!
— Vous entendez, Maginot? dit le sévère M. Babonet, que ces dernières répliques avaient suffisamment renseigné. Je vous ferai observer que c'est toujours vous qui mettez le trouble dans la classe.... «
M. Jamont hocha la tête d'un air qui signi- fiait : « Ce n'est pas moi qui vous contredirai, monsieur le censeur! »
« Je ne sais à quoi vous pensez ni comment vous faites, continua M. Babonet, mais avec vous il faut toujours s'attendre à quelque infraction ou quelque maladresse, toujours on est sûr de vous prendre en faute !
— 0 m'sieu ! essaya de protester Maginot avec des larmes dans les yeux.
— D'abord vous me ferez une retenue de jeudi pour vous apprendre à vous tenir décemment en classe! Maintenant où est-il, ce soulier, voyons? »
On regarda sous toutes les tables et tous les bancs, on chercha dans tous les coins, on palpa nos blouses, on nous fouilla tous des pieds à la tête, — rien 1
ce Enfin, messieurs, ce soulier n'a cependant pas disparu tout seul ! «
40 ENTRE CAMARADES.
De guerre lasse, M. le censeur emmena Magi- not avec lui à l'économat et lui fit prêter un vieux soulier, afin qu'il pût regagner sa demeure — il hal)itait comme moi presque au sommet de la Yille-Haute — autrement qu'à cloche-pied.
Le lendemain matin, Mme Maginot, qui n'était pas une femme commode, tant s'en faut! con- duisit elle-même son fils au lycée et demanda à parler à M. le proviseur. Elle se plaignit violem- ment des méchancetés de toutes sortes dont nous ne cessions d'accabler son Alfred, et ne manqua pas de réclamer avec insistance le soulier perdu, la bottine envolée — « des bottines toutes neuves, monsieur le proviseur! »
Mais on eut beau faire, beau procéder à une enquête générale et mettre tout le lycée en révo- lution, on ne découvrit rien.
Le seul résultat qu'on obtint fut un redouble- ment de railleries et d'avanies à l'adresse de ce malheureux Maginot.
ce Mais d'abord es-tu bien sur que tu l'avais au pied, ta bottine? lui objectait avec un impertur- bable sérieux un élève de seconde-sciences, un des moins brillants mais des plus turbulents, Noël Toussaint, le fameux Nono. C'est ce qu'il faudrait d'abord prouver, mon cher! Es-tu bien sûr d'être venu avec? »
MES VACAXCES A BEAUZEE. 41
A une extrémité de la place Reggio, non loin de la baraque où, durant l'hiver, le petit père Jean vendait ses marrons, siégeaient en plein air, en toute saison et par tous les temps, deux vieilles marchandes de fruits et de sucre d'orge, d'anis, de pain d'épice et de gâteaux secs, la mère Tan- nier et la mère Alizon.
Elles étaient là, toutes les deux, l'une à gauche et l'autre à droite de la place, recroque- villées sur leur chaise, drapées et engoncées dans leur limousine, avec un couvct sous leurs pieds dans les grands froids, et abritées chacune sous un antique parapluie de cotonnade rouge à liséré bleu. Devant elles, sur une civière, étaient rangés leurs éventaires, corbeilles ou charpagnes, et leurs modestes vitrines.
Edmond Garnier, dont les parents tenaient un magasin de faïence dans la rue Rousseau, à un angle de la place, était particulièrement bien avec la mère Alizon et un de ses clients préférés.
Chaque matin et chaque après-midi, en allant au lycée ou en en revenant, il s'arrêtait près d'elle pour faire la causette et goûter à ses provi- sions.
Un jour que la bonne vieille était entourée par
42 ENTRE CAMARADES.
une bande de petites filles qui sortaient de l'école communale, Garnier — c'était alors cepen- dant un grand garçon, il faisait sa rhétorique — s'approcha de la marchande, puis, étendant tout à coup le bras vers la statue du maréchal Oudi- not de Reggio érigée au centre de la place, il poussa un interminable « Oôôôh ! ! ! » de stupeur et d'admiration.
« Quoi donc? Qu'a-t-il donc, celui-là? deman- dèrent les fillettes.
— Mais vous ne voyez donc pas? Il bouge! répliqua Garnier sans se départir de son flegme, la main toujours dirigée vers le bronze du guer- rier. Il bouge!
— Qui donc?
— Le maréchal!
— T'es fou, m'nami! interjeta la mère Alizon.
— Regardez bien son sabre ! Tenez ! Le voyez- vous qui remue, qui se lève? Regardez! Regar- dez! Je n'ai pas la berlue, que diantre! Vous ne me direz pas qu'il ne bouge pas, cette fois!... Le voyez-vous! Tenez? »
En présence de ces affirmations réitérées, arti- culées d'un ton péremptoire, à force surtout de considérer fixement la statue, les petites éco- lières et la mère Alizon elle-même en arrivèrent — selon un phénomène d'optique bien connu,
MES VACANCES A BEAUZÉE. 43
notamment des cliasseurs lorsqu'ils visent trop longtemps le même point ^ à se laisser gagner par cette hallucination. Des passants s'arrêtèrent bientôt et firent chorus.
ce Mais oui, il bouge! Il n'y a pas de doute! Mais oui! Mais oui! Yoilà son manteau qui s'agite, . . . son sabre qui. . . . Yoyez-vous son sabre ?. . . Oh ! oh ! ! ! Regardez donc ! Regardez donc ! »
Quant à Garnier, après avoir si bien attaché le grelot, il s'était discrètement retiré derrière l'échoppe du petit père Jean et se tordait les côtes de rire.
On pense bien qu'avec un tel loustic on ne devait pas s'ennuyer à Beauzée, durant les vacances; d'autant plus que Gustave Pariset était taillé sur le même patron et semblait n'attendre que l'arrivée du neveu de M. le curé pour mettre tout le village sens dessus dessous.
Mais, chose singulière! c'était mon arrivée, à moi, l'arrivée du « neveu de mam'zelle Her- mance », du « neveu de l'institutrice », qui paraissait coïncider toujours avec ce boulever- sement général. Aussi était-on toujours enchanté quand je m'en retournais.
44 ENTRE CAMARADES.
^c Quel bon débarras! Quelle belle dahale! « s'exclamait tout chacun dans le patois local.
Oui, c'était inique, désolant, révoltant, mons- trueux! Mais c'était comme ça.
« Tu comprends, m'expliquait une fois Gar- nier, toi, tu n'es à Beauzée que pour huit ou dix jours; moi, j'y reste pendant toutes les vacances ; Pariset, lui, y a ses parents et y est à demeure. Alors qu'est-ce que cela te fait, à toi, que nous te mettions tout sur le dos, puisque tu n'es plus là pour attraper les remontrances et essuyer les semonces?
— Tu es bon, toi! C'est justement parce que je passe pour être le boute-feu du village que ma tante ne me garde pas plus longtemps. Je ne m'y ennuie pas, moi, à Beauzée; je voudrais bien y rester comme toi jusqu'en octobre, et c'est à cause de vous deux....
— Pas du tout! C'est ta tante qui ne te veut pas, qui a assez de toi! Elle le répétait encore hier à mon oncle! »
Il y avait, je crois bien, un peu de vrai dans cette allégation d'Edmond Garnier. J'ennuyais ma tante Hermance. Je n'étais pas plus tôt débar- qué à Beauzée qu'elle se plaignait déjà et écrivait à ma grand'mère :
« Je ne peux pas jouir d'Albert. S'il n'est pas
MES VACANCES A BEAUZÉE. 45
plus sage demain, je le confierai après-demain à la mère Chaborel, qui vous le ramènera. »
Ma tante Hermance profitait de ses deux mois de loisir pour raccommoder sa défroque, efïec- tuer mille petits travaux d'intérieur laissés en souffrance, aller à Popey voir ma grand'mère, faire aussi quelques visites dans les environs de Beauzée, à la ferme des Anglecourls, par exemple, chez la fille et le gendre de Mme Patin, et à Deuxnouds, chez un vieil ami de mon grand-père. Presque chaque soir elle réunissait tantôt dans la classe, tantôt à l'église, devant l'autel de la Yierge, quelques-unes de ses anciennes élèves qui formaient une sorte de pieuse congrégation, el leur enseignait la musique vocale, leur faisait chanter des can- tiques. Ma présence la dérangeait; j'arrivais en vrai trouble-fète au milieu de toutes ces opé- rations, sujétions et cérémonies.
Et puis — et c'était là le pire inconvénient, mon plus grand crime! — il fallait avec moi s'occuper de cuisine, mettre le pot-au-feu ou confectionner de copieux ragoûts, car j'avais bon appétit, et le grand air et l'exercice ne faisaient qu'accroître ces salutaires dispositions. Or ma tante Hermance était d'une sobriété stoïcienne et avait l'horreur de toute besogne
46 ENTRE CAMARADES.
culinaire. Elle ne vivait autant dire que de café au lait : café au lait le matin, café au lait à midi, café au lait le soir; et moi, ça ne me disait rien, ce mélange-là, rien du tout.
Ajoutez à ce surcroît de besogne et ces ennuis que j'occasionnais à ma tante, mes escapades avec Garnier et Pariset, les plaintes de Mme une telle, dont nous avions pourchassé les poules à coups de pierres; les doléances d'une autre Mme une telle, qui, ayant commis l'im- prudence de laisser sa clé en dehors, dans sa serrure, s'était trouvée enfermée par nous et réduite à sauter par la fenêtre; les lamentations et malédictions d'une troisième Mme une telle, dont nous avions dérobé le chat pour lui chausser gentiment les quatre pattes de coquilles de noix remplies au préalable de poix ou de mélasse; — et vous comprendrez sans peine pourquoi je n'ai jamais pu rester plus de huit jours, dix peut- être au maximum, auprès de ma tante de Beauzéc.
Je m'y plaisais cependant bien, dans ce gai village, et je l'aimais beaucoup ma tante Her- mance, ma chère tante Mancinette; elle aussi m'affectionnait de tout son cœur; — mais je crois bien qu'elle préférait encore le café au lait.
MES VACANCES A BEAUZÉE. 47
Quand j'évoque ces lointains souvenirs de mes courts séjours à Beauzée, je me revois volontiers dans la grande chamJDre et Ijoutique de M. Pérard, le marchand de tabac, jouant aux cartes ou regar- dant des journaux à gravures avec sa fille Alix. Ou bien je dîne au presbytère : Marianne, la servante de M. le curé, a confectionné une tarte aux quoiches (quetsches, sorte de prunes) large comme une roue de brouette, et nous nous réga- lons, Edmond Garnier et moi, et la cordiale physionomie de M. Resnel s'épanouit de joie : il rit toujours de si bon cœur, M. le curé! Ou bien je suis perché sur une charrette bordée de ridelles, que conduit M. Pariset, et je vais « aux champs » avec Gustave et sa jeune sœur Sophie. Ou bien encore, grand plaisir pour moi! nous menons les chevaux à l'abreuvoir, je suis à cali- fourchon sur le Gris et je me cramponne de mon mieux à sa crinière. Ou encore je pêche à la ligne avec Garnier et Pariset, près de l'empale- ment des Évataux ou à la Grande Fosse^ et je prends des fritures de vérons qui font le déses- poir de ma tante : cela l'horripile de nettoyer et vider ces petits poissons ; à qui pourrait-on bien les donner? Tous les voisins en ont eu déjà,
48 ENTRE CAMARADES.
et la chatte elle-même, mam'zelle Bébelle, n'en veut plus.
C'est à la Grande Fosse qu'Edmond Garnier accomplit, avec l'aide de Pariset et de moi aussi, je l'avoue, un de ses plus brillants faits d'armes.
Ça ne ce mordait » pas, ce jour-là, et la chose n'a rien d'étonnant : las d'attraper des vérons et dédaigneux de ce menu fretin, nous nous étions mis à pêcher « aux gros », à l'amorce vive; nous projetions de capturer quelque baleine, ou tout au moins une demi-douzaine de brochets; et les baleines, les brochets mêmes, n'abondaient pas comme les vérons dans la rivière d'Aire.
Nous finîmes par perdre patience. Laissant nos lignes dans l'eau, la gaule soutenue par des piquets, sans plus nous soucier du bouchon ni surveiller ses mouvements, son calme et son interminable inertie, pour mieux dire, nous entamâmes une partie de saut de mouton dans une prairie qui s'étendait derrière nous, de l'autre côté du chemin. Tout à coup Garnier avisa une palissade qu'on venait de planter le long de la route, en bordure d'un verger, une palissade toute neuve.
ce Oh! dites donc, la bonne farce! Si nous
AIES VACANCES A BEAUZÉE. 49
transportions cette palissade devant le jardin que vous voyez là?
— Le meix de la mère Piédeloup? ajouta Pariset.
— Je ne me ferai jamais à votre patois ! exclama Garnier. Meix^ jardin, comme tu vou- dras! Ah! il appartient à la mère Piédeloup?
— Oui.
— Alors, raison de plus! La pauvre brave femme, elle n'a pas les moyens de clôturer ses propriétés, surtout si bien Cfue cela!
— C'est une vieille mendiante et une vieille maraudeuse, repartit Pariset. Elle a cette réputa- tion dans tout le village.
— Ça ne fait rien ! Elle sera bien aise de trouver son petit jardin,... ou meix^ si tu préfères,... proprement barricadé.
— Pour sûr! Et va-t-elle être chanchute (sur- prise), remarqua notre rustique compagnon.
— Mais quel est le propriétaire du verger? Dis, Pariset, le sais-tu?
— M. Pacifique, le maréchal ferrant. C'est encore à lui le pré où nous sommes, jusqu'à V écart (l'angle) du petit bois; puis, là-bas, le champ de trèfle qui va rejoindre la Papeterie.
— Il ne dira rien, M. Pacifique?
— Heu! heu! fit Pariset pour insinuer qu'il
50 ENTRE CAMARADES.
n'était nullement assuré du silence et de la satisfaction de ce vigilant propriétaire.
— Tant pis ! Baste! Il ne saura pas que c'est nous, d'abord! Ne va pas nous vendre au moins, Pari set?
— Pour qui me prends-tu? Je ne suis pas un cafard! «
Et nous voilà à arracher un à un les échalas ou paisseaux qui formaient la palissade du ver- ger Pacifique et à les transplanter le long du jardin Piédeloup — besogne qui, entre paren- thèses, dura jusqu'au soir et nous donna un mal inouï.
Lorsque le maréchal ferrant découvrit cette transposition, il y eut dans tout Beauzée un joli tapage.
Malgré son nom de si rassurant augure, M. Pacifique était Thomme le plus irascible et le plus processif de la commune, voire du canton. En vertu de l'adage : h fecit cul prodest (celui-là qui profite du dommage en est l'auteur) il s'em- pressa d'accuser la mère Piédeloup, cette incor- rigible maraudeuse, d'avoir commis ce vol, ce vol flagrant, éhonté.
ce Elle en a un aplomb! allait-il répétant par- tout. Me subtiliser mes paisseaux et les aligner tous là, à côté de moi, devant son champ! Elle
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Et nous voilà à arracher les échalas.
MES VACANCES A BEAUZÉE. 53
devait pourtant bien penser que je m'aperce- vrais du tour!
— Mais ce n'est pas moi, je vous le certifie, je vous le jure! Je n'y comprends rien! s'écriait la pauvre vieille. Vous n'avez qu'à les ôter, vos paisseaux, je n'en veux pas!
— Les ôter? Vous les avez mis, vous vous donnerez bien la peine de les enlever, j'ima- gine! »' ripostait M. Pacifique, qui s'adressa môme au juge de paix pour obtenir gain de cause.
Le mystère ne tarda pas cependant à s'éclair- cir, les noms des coupables furent dévoilés.
Par qui?
Ab! Pariset, j'ai bien peur que, soucieux enfin des intérêts de tes concitoyens, revenu à de plus généreux sentiments, à des sentiments d'esprit de corps et de patriotisme local, tu ne nous aies vilainement trahis, nous, jeunes citadins, infor- tunés étrangers!
Et quand je dis : nous, c'est pure façon de par- ler, car moi seul fus proclamé l'auteur du délit, moi seul portai tout le poids de cette gloire. J'avais si peu de temps à demeurer courbé sous ce fardeau! Plus que deux jours, et je devais regrimper dans la carriole de la mère Chaborel et regagner Popey.
54 p:ntre camarades.
De même, c'est toi, Pariset, qui m'accusas d'avoir — une autre fois que « ça ne mordait pas :» non plus — jeté ma ligne aux canards, péché des canards en guise de poissons.
Tu t'en souviens, perfide et misérable? Et tu sais qui a commis le crime?
Je me reprocherais de quitter Beauzée sans vous conter le crève-cœur que me causa un jour M. le curé.
En face de la maison d'école se trouvait un petit jardin ou meix — puisque meix il y a — planté de quelques arbres fruitiers et de deux magnitîques treilles, qui faisait partie des apa- nages de l'institutrice communale. Ma tante Hermance, toujours entichée de son café au lait, — ce Cette chère demoiselle! Elle a toujours sa petite cafetière au feu! > se plaisait à répéter M. le curé, — dédaignait la récolte de ce jardinet et la partageait presque intégralement entre ses voisins et amis.
Un dimanche matin, un beau dimanche de septembre, elle prépara une corbeille de raisins, qu'elle entremêla de feuilles de vigne et disposa en pyramide très artistement, et me chargea de
MES VACANCES A BEAUZP'E. 55
porter, entre le premier et le second coup de la grand'messe, à M. l'abbé Resnel. C'étaient les premiers raisins de la saison, et ce cadeau ne pouvait que le surprendre et lui être très agréable.
« Fais bien attention surtout! Regarde à tes pieds en marchant :... que tu n'ailles pas tom- ber! Et n'oublie pas de présenter mes compli- ments à M. le curé, tu entends? N'oublie pas! »
Je me mis donc en route et me dirigeai avec précaution, gravement,
marchant à pas comptés, Comme un recteur suivi des quatre facultés,
vers le presbytère, qui était situé à cent mètres de la demeure de ma tante, dans une ruelle rocailleuse contournant l'église et conduisant au moulin.
J'arrivai sans encombre devant la porte et m'empressai de tirer la tringle de fer de la sonnette.
Bientôt j'entendis le pas traînant de la vieille servante Marianne.
« Oh! les beaux raisins! Oh! déjà! Et ils sont magnifiques ! C'est de la part de mam'zelle Hermance au moins! Venez donc, mon /?, venez donc! M. le curé est dans sa chambre. «
56 ENTRE CAMARADES.
Ce n'était pas la première fois que j'accom- plissais pareil message, et chaque fois M. Res- nel m'avait toujours gratifié de quelque pieux menu présent : médaille, chapelet, image en dentelle, etc.
Précédé de Marianne, qui m'ouvrait les portes, je pénétrai dans la cuisine, puis dans la salle à manger et enfin dans la chambre de M. le curé, qui était assis près de la fenêtre et en train de lire.
c< Voyez donc ce que mam'zelle Hermance vous envoie! s'écria Marianne.
— Elle est toujours si bonne! repartit M. le curé. Elle ne pense jamais à elle, ne cherche jamais qu'à obliger le prochain, à faire plaisir à autrui, à son pasteur spécialement. Tu la remercieras bien, mon petit ami, et tu lui diras qu'elle me gâte trop et que je la gronderai quand je la verrai.
— Oui, monsieur le curé.
— Oh! mais ils sont superbes, ces raisins! Et ils sont en avancel Ils proviennent sans doute de la treille qui est adossée au mur de la rue et exposée en plein midi?
— Oui, monsieur le curé.
— Ce sont les premiers que je vois cette année.
MES VACANCES A BEAUZÉE. 57
— Ma tante est allée hier soir à l'église, ajou- tai-] e, et en a attaché une grappe à la sainte Yierge.
— Elle songe à tout, Mlle Hermance! Elle a un soin de notre autel de la Yierge,... un soin admirable! J'espère qu'elle n'aura pas à se plaindre de toi cette fois-ci, ta tante, et que tu ne la feras pas endêver comme aux vacances précédentes. Tu seras bien sage?
— Oui, monsieur le curé. «
Marianne, pendant ce temps, s'était retirée avec la corbeille de raisins, et M. l'abbé Resnel, debout devant moi, me tapotait amicalement la joue.
« Il faut bien l'aimer, ta tante, bien lui obéir. Elle le mérite tant ! C'est une si excellente per- sonne !
— Oh oui! monsieur le curé.
— Quel âge as-tu?
— Je vais sur mes onze ans.
— Oh! mais te voilà un homme! Tu vas bien- tôt faire ta première communion?
— L'année prochaine.
— Tu étudies bien ton catéchisme?
— Oui, monsieur le curé.
— A la bonne heure ! A la bonne heure ! ^^ Il semblait hésiter, chercher quelque chose.
58 ENTRE CAMARADES.
ce Tu as un livre de messe? » reprit-il.
Convaincu que si M. Resnel m'adressait cette question, c'est qu'il se proposait, dans le cas où ce livre m'aurait manqué, d'obvier à cette absence, j'étais fort embarrassé de répondre.
Déclarer que je ne possédais pas de livre de messe, c'était mentir d'abord, puis c'était laisser croire que ma grand'mère et ma tante Toto, aussi bien que ma tante Hermance, ne se sou- ciaient guère de moi ni de mon salut et m'éle- vaient bien peu chrétiennement. Dire que j'en avais un, c'était rendre inutile le cadeau que M. le curé voulait me faire, c'était m'en priver de mon plein gré et forcément.
Je répliquai en bégayant et en vrai Normand.
J'avais bien un livre de messe, mais c'était comme si je n'en avais pas.... Il n'était pas à moi.... Ma tante Toto, à Popey, me le prêtait chaque dimanche....
« Ah! c'est fâcheux! interrompit M. le curé. C'est bien fâcheux! Si tu avais eu un livre de messe, je t'aurais donné une belle image pour mettre dedans. Mais puisque tu n'en as pa^! w
J'aurais pu lui répondre : « Donnez-la-moi tout de même, cette belle image, je la mettrai dans le livre de ma tante « ; mais ma déception
MES VACANCES A BEAUZÉE. 59
était trop forte pour me laisser tant de présence d'esprit.
M. l'abbé Resnel me congédia en me tapotant encore la joue, et je me retirai tout penaud et piteux.
Heureusement qu'en traversant la cuisine je rencontrai Marianne qui m'attendait.
« Tenez, mon /?, me dit-elle, nous avons cuit asso (hier), et v'ià pour vous un michon à pomme (une pomme en pâte). Vous souhaiterez bien le bonjour à mam'zelle Hermance de ma part, neumel (n'est-ce pas?). Ne mangez pas la com- mission! «
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^^^ "^^^
III
MES GRANDES PEURS
Une après-midi d'été que j'étais assis sur le large entablement intérieur de la fenêtre du salon, en train de goûter, vis-à-vis de ma tante Toto qui brodait u au plumetis ^^ un roulement de tambour retentit soudain près de nous, à l'angle de notre rue du Tribel et de la Grand'- Rue.
Ce n'était pas le bref roulement babituel et bien connu de nous tous du tambour de ville : c'étaient des battements précipités et prolongés, analogues à ceux que faisaient entendre sur leurs estrades les saltimbanques de la foire de mai.
62 ENTRE CAMARADES.
Ma tante ouvrit la fenêtre et se pencha : tous nos voisins étaient déjà sur le seuil de leurs portes, et plusieurs d'entre eux se dirigeaient vers Textrémité de la rue, d'où partait le bruit; mais, de l'endroit où nous étions, il nous était impossible de rien voir.
Tony de Marson et sa grande sœur Clémence — celle qui avait une si belle voix — sortirent en courant.
ce Qu'y a-t-il? leur cria ma tante.
— C'est un théâtre de guignol, répondit Mlle Clémence, qui s'arrêta net et s'approcha aussitôt de notre fenêtre. J'y mène Tony. Youlez- vous me laisser prendre Albert? Il viendra avec nous....
— Oh oui! oui! m'écriai-je en lui tendant les bras.
— Tu seras bien sage au moins? » me dit ma tante.
Mais déjà Clémence m'avait enlevé et posé à terre.
Je n'avais pas plus de quatre ou cinq ans alors; je me rappelle néanmoins tous les inci- dents de cette journée comme s'ils dataient d'hier.
Jamais je n'avais vu de guignol, ce genre de spectacle n'existant pas à Popey: je ne savais
MES GRANDES PEURS. 63
même pas ce que ce terme signifiait; mais le mot cr théâtre ^^, également prononcé par Mlle Clémence, suffisait à exciter ma curiosité et me laissait deviner de quoi il s'agissait. Et puis tous ces gamins, tout ce monde qui cou- rait !
Nous arrivâmes à l'angle de la rue, et je con- statai à mon grand étonnement que c'était une femme qui battait le tambour. En même temps j'aperçus, presque adossée à la maison de M. de Vendières, une sorte de l)araque haute et étroite, de longue cage en toile blanche, dont la partie antérieure, la façade, était coupée et évidée vers son sommet et formait ainsi une scène minus- cule, garnie de deux petits rideaux rouges rele- vés par des embrasses.
La femme interrompit le va-et-vient de ses baguettes, et un homme qui se trouvait près d'elle, son mari sans doute, souleva la toile de la baraque et disparut dans l'intérieur.
Alors la femme nous rangea devant la scène, tout près; puis elle fit la quête, et, après avoir vigoureusement repoussé derrière l'assistance payante quelques polissons qui s'étaient faufilés aux premières places et comptaient s'y maintenir en cachette et gratuitement, elle exécuta un nou- veau roulement de tamobur, — et nous vîmes
64 ENTRE CAMARADES.
apparaître M. Polichinelle armé de son bâton et dans toute sa gloire.
Mme Polichinelle ne tarda pas à se montrer et à faire connaissance avec ledit bâton; puis vint le tour de M. le commissaire, de M. le juge et de MM. les gendarmes, qui, tous, successivement et en un clin d'œil, furent rossés d'importance.
Tout à coup, ran tan plan, ran tan plan, ran lan plan, plan, plan,... le tambour résonna de- rechef; le seigneur Polichinelle, ses poursuivants et ses victimes firent le plongeon derrière la toile; la baraque oscilla sur elle-même, puis, hissée sur les épaules de l'homme qu'elle renfer- mait, se mit en marche et monta la rue du Jard.
La représentation était iînie pour nous et l'on allait en donner une autre plus loin.
ce Suivons-les! Suivons-les! criait Tony de Mar- son. Viens, Clémence! viens, dépêchons-nous! »
Mais Mlle Clémence, qui nous tenait tous les deux par la main, refusa énergiquement d'ac- céder aux impérieuses instances de son jeune frère et nous ramena, lui et moi, au loo-is.
Si court qu'eût été le spectacle auquel je venais d'assister, il produisit sur moi la plus vive im-
MES GRANDES PEURS. 65
pression. Il m'était si nouveau! Sans cesse je l'avais devant les yeux, je revoyais le superbe et terrible M. Polichinelle tout chamarré de pourpre et d'or, brandissant furieusement sa bille de bois et frappant à coups redoublés sur les épaules de M. le commissaire ou la tête à perruque de M. le juge.
Le soir arri^ a. Nous dînions — ou, pour parler le langage du pays, nous soupions — de très bonne heure, à cinq heures, ce qui était bien gênant, puisque nous pouvions avoir encore des visites ou risquions d'en voir survenir. Mais ma grand'mère avait l'habitude de se mettre à table à cette heure-là et, malgré les exhortations de ma tante Toto, n'en voulait pas démordre. Aussi, d'ordinaire, lorsque le moment du souper approchait, nous laissions sonner et ne répon- dions pas. Le souper terminé, je jouais, l'été dans le jardin, l'hiver près du feu, devant le guéridon, sur lequel j'étalais des bandes de sol- dats collés sur du carton que je m'appliquais à découper, ou quelque livre à images, VAmi des Enfants de Berquin, Robinson Cn(Soé\ les Fables de La Fontaine ou de Florian, que je feuilletais, relisais et ressassais continuellement et presque machinalement, sans me lasser ni en convoiter d'autres. A huit heures, huit heures
66 ENTRE CAMAR.\DES.
et demie au plus tard, ma grandmère ou ma tante, et le plus souvent toutes les deux en- semble, prétendaient que ^^ le petit bonhomme au sable venait de passer >. affirmaient que mes yeux papillotaient, que ^^ je n'y voyais plus, ne me tenais plus debout ». et en un tour de main j'étais déshabillé et porté au lit. dans une alcôve de la pièce voisine, où couchait ma grandmère.
Or. ce soir-là. impossible de mendormir! M. Polichinelle, son juge et ses deux gendarmes ne me quittaient pas. Les grands rideaux de la fenêtre, qui. retenus par leurs embrasses, s'éva- saient tous deux en tomljant. comme ceux de la baraque, prirent bientôt à mes regards l'aspect d'une gigantesque scène de guignol, et. dans leur ouverture à demi éclairée par la lune, je voyais toutes sortes de fantômes se mouvoir, se pourchasser, se bousculer....
La peur me saisit. Je me jetai à bas de mon lit. en hurlant comme un possédé, et me préci- pitai vers la porte du salon, que j'ouvris toute grande dune seule poussée.
« Il y a des diables!... des diables dans la chambre I.... Je les ai vus devant la croisée!
— Il y en a toujours un de moins, main- tenant que tu n'y es plus, et un fameux! »
mp:s PtRandes peurs. 67
me répliqua ma ;iTaiid'mère en membra.ssant el me faisant asseoir à ses pieds, près du feu. Alors seulement je m'aperçus que grand'mère et tante Toto n'étaient pas seules, qu'il y avait là M. l'abbé Trancart et M. Marchai, l'archiviste, deux de nos amis les plus assidus. Mais, revenu de mes folles alarmes, je ne tardai pas à m'en- dormir sur le tapis, au bruit monotone de la con- versation.
Une autre grande frayeur madvint quelques années plus tard dans le village de Beauzée.
J'étais allé passer mes vacances de Noël chez ma tante Hermance, et une de ses anciennes élèves, Alix Pérard. me proposa de me mener à un vcilloir. On donne ce nom chez nous — et maint autre, tel que ouvroir. cisue ou lisue. écrin ou êcro.ignes. etc., selon les divers patois locaux de la Meuse — à des réunions de jeunes filles et de femmes qui. durant les soirées d'hiver, par économie de luminaire et de chautTage, se rassemblent et travaillent toutes dans la même chambrée. Je n'a^ais jamais vu de veilloir. et comme toutes les particularités de la vie rus- tique m'intéressaient par-dessus tout à cause de
68 ENTRE CAMARADES.
leur nouveauté même, j'acceptai avec empresse- ment.
Ces veillées se tiennent soit dans une cave ou un vaste cellier, soit dans une de ces immenses cuisines, telles qu'on en rencontre fréquemment au village, soit encore dans une arrière-cuisine, qui se trouve chauffée par la plaque en fonte, la taque^ de la cheminée. Dans le premier cas, on se dispense de faire du feu, et chaque assistante se borne à apporter, outre la chaise qu'elle laisse dans le local, son couvct^ sorte de chauffe- rette en cuivre ou en terre vernissée. Autrement, elle contribue en nature ou par une minime obole aux frais du chauffage comme à ceux de l'éclairage.
Les langues ne chôment pas, vous le pensez bien, dans ces réunions féminines : et, tout en teillant leur chanvre, filant ou tricotant, nos « veilleuses « dégoisent à l'envi tous les cancans de la contrée, commentent à satiété tous les pro- jets de mariage, les naissances, les départs ou les morts, et daubent volontiers à tour de bras sur les absents. C'est au point que j'ai vu maintes fois, sur la porte ou le long des murs des veilloirs meusiens, de satiriques épitaphes ou des enseignes comme celles-ci, dues aux Juvénals de l'endroit : Café de la Médisance, —
mp:s grandes peurs. 69
Club de la Calomnie, — A la Renommée des Bonnes Langues, etc.
Pour se revancher sans doute de leur exclu- sion de ces assemblées, les garçons du village se plaisent à faire quantité de farces aux « veil- leuses ^^. Ils chercheront, par exemple, s'ils peuvent proliter d'une ouverture de fenêtre ou d'un soupirail, à éteindre, à l'aide de projectiles variés, la lampe accrochée sous le manteau de la cheminée ou l'un des lumignons pendus au plafond. Ils s'embusqueront sur le passage de ces dames, lorsqu'elles sortent du veilloir, leurs lanternes à la main, et, tantôt enveloppés de draps de lit, comme de longs fantômes blancs, tantôt simplement par un l)rusque brouhaha, une explosion de cris et de hurlements caco- phoni({ues, ils tacheront de les effrayer et de leur faire regagner dare-dare le logis.
Le veilloir oi^i me conduisit Alix Pérard se trouvait dans une rue montante, proche de la demeure de Mme Patin, à une extrémité du village. Mon camarade Gustave Pariset avait demandé à être de la partie et était venu nous rejoindre avec une de ses voisines, Mlle Zélia Feunette, encore une ancienne élève de ma tante.
On ne s'occupait pas seulement, dans ces
70 ENTRE CAMARADES.
réunions, de la chronique locale, on y racontait toutes sortes d'antiques légendes et de curieuses mstoires; les jeunes filles y chantaient des cou- plets de romances ou de cantiques, dont le refrain était repris en chœur par toute l'assis- tance, et c'est ainsi que j'entendis, ce soir-là, ({uantité de noëls populaires dans notre pays lorrain.
J'y entendis aussi et pour la première fois parler des animaux fantastiques et des malins esprits qui hantent les campagnes : des garons, qui errent la nuit autour des étables et ravissent le bétail; — des sotrets ou soutrets, lutins habillés de rouge, qui élisent les écuries pour domicile, soignent et protègent certains che- vaux au détriment des autres, et vont même jusqu'à natter la crinière de leurs préférés; — des hannequets ou liannequins, feux follets, âmes en peine, légions de petits nains qui courent la nuit dans les bois ou à travers champs avec des aigrettes de flamme sur leurs chapeaux.
La plus grande partie de la soirée se passa à rappeler les méchants tours et narrer les exploits de ces sataniques personnages. Aussi on devine dans quel état d'esi)rit je sortis, et je puis dire nous sortîmes, Alix Pérard,
MES GRANDES PEURS. 71
Zélia Feunette, Pariset et moi, de ce cénacle.
Je donnais le ])ras à Alix et tenais la lanterne de mon autre main; Pariset marchait de même auprès de Zélia, lorsque soudain, au bas de la rue, dans l'encoignure de l'épicerie Malvaux- Jacobé, surgit devant nous un gigantesque fan- tôme, un animal colossal, une sorte de girafe toute blanche, avec une tête énorme et de grandes oreilles pointues.
Nous voilà à jeter les hauts cris et à détaler de toute la vitesse de nos jambes.
Derrière nous la monstrueuse bête galopait et se secouait, et nous entendions, presque sur nos épaules, ses « Hou! Hou! Hou! » conti- nuels.
« Au secours! Au secours! ^^ appelions-nous sans relâche, à plein gosier, en continuant de courir de toutes nos forces.
La demeure de Pariset n'était pas loin de là. Nous nous précipitons sur la porte du corri- dor; par malheur, elle était close à cette heure avancée.
Nous reprenons notre course furibonde, nous nous élançons dans une ruelle qui contournait la maison et aboutissait au jardin.
Mais l'étrange et diabolique girafe ne nous I àche pas.
72 ' p:ntrp: camaradp:s.
Et toujours ses « Hou! Hou! Hou! Hou! ^> qu'eHe nous souffle aux oreiUes !
Nous franchissons la haie du courtil et nous nous dirigeons, à la suite de Pariset, vers une porte donnant aans récurie.
« Par ici! Venez! nous criait-il. Au secours, papa! A l'assassin! Au secours! »
Et nous tous de hurler de plus l^elle et sans discontinuer :
« Au secours! A l'aide! Au voleur! A l'assas- sin! Au s(N'ours! ^^
Soudain, plus de ])ruit derrière nous, plus de ces ce Hou! Hou! » qui nous effrayaient tant.
Nous nous arrêtons, nous nous retournons....
Plus rien! L'énorme bête, le spectre-géant, l'apocalyptique et horril)le animai a dis})aru.
Ah non! voilà encore sa tète, emmanchée de son long cou, qui s'agite, qui oscille.... Mais il s'enfonce dans la terre, il va s'engloutir!
Nous entrevoyions dans la nuit cette blanche forme, qui semblait flotter au-dessus du sol, mais descendait, décroissait de plus en plus.
J'avais, dans la bagarre, laissé choir ma lan- terne. Gustave, mieux avisé que moi, tenait encore la sienne, quand la porte de l'écurie s'ouvrit et M. Pariset apparut un flambeau à la main.
mp:s CtRaxdf:s peurs. 73
En deux mots nous le mîmes au courant de l'événement.
« Là là, monsieur Pariset! Le voyez-vous? Nous ne rêvons pas ! Le voilà encore qui dresse la tête! «
Lentement M. Pariset s'avança vers le blanc fantôme, dont on n'apercevait plus que les longues oreilles qui se balançaient, émergeaient à peine.
Bien sûr, ce spectre allait plonger dans les sombres demeures et s'évanouir tout à fait.
Cependant il avait recommencé ses « Hou ! Hou ! Hou ! « mais d'un ton lugubre et qui allait toujours en s'afTaiblissant : c'était comme une plainte étouffée, poignante et sinistre qui sortait de terre.
Maintenant M. Pariset n'était plus qu'à deux pas de la fosse béante.
ce Qu'est-ce que c'est? Qui êtes-vous? ^> deman- da-t-il.
Nous le vîmes alors — car nous nous étions rapprochés de lui : à présent que nous n'étions plus seuls, qu'il y avait « un homme ^> avec nous, lé courage nous revenait — nous le vîmes tirer de ce trou, qui n'était autre qu'un puits d'arrosage sans margelle et à ras de terre, un drap de lit, dont un coin était disposé en forme
74 EXTRE CAMARADES,
d'oreilles dàne et recouvrait une liutte de foin — la tète de retïroyable mastodonte. Cette botte était plantée dans une fourche, également mas- quée par le dra}t. et que portait une de nos connaissances. Edme Pasquin. l'apprenti forge- ron, l'élève de M. Pacifique.
En nous poursuivant. Pasquin avait rencontré ce puits, et patatras! il y était tombé avec sa fourche, sa botte de foin, tout son attirail.
c: Tu mériterais de rester là. grand bèta ; lui dit M. Pariset après l'avoir aidé à sortir de sa fâcheuse position. Tu avoueras que je suis bien bon de ne pas te laisser.... Tu es donc fou. pour famuser à faire des peurs pareilles à des enfants? Ou bien il faut que tu aies joliment du temps à perdre, mon garçon! Ne t'in({uiète pas! Je te recommanderai demain à ton jjatron! Nous verrons ce que M. Pacifique i)ensera de tes escapades, et s'il tolérera que tu mettes ainsi les gens en révolution 1 Grand benêt ! Grand nigaud! Grand propre à rien! »
Durant ce tempS: Pasquin. qui non seulement était tout trempé, mais encore avait dû s'écor- cher la peau en plus d'un endroit, s'ébrouait comme un cheval qui sort de l'aljreuvoir, et se frottait convulsivement les genoux et les côtes.
MES GRANDES PEURS. 75
« Allons. va-t"eiiî File ton nœud! reprit M. Pa- riset en s'arniant de la fourche comme d'un bâton et en en menaçant notre ex-girafe, notre fantiome tout déconfit et piteux. Décampe! Et estime-toi bien heureux que je ne te caresse pas les reins avec cet instrument! Mais tu me semblés assez puni déjà.... Ya réveiller le père Pacifique et demande-lui de t'allumer une belle flambée pour te faire sécher, je t'y engage! Tu seras bien reçu, méchant drôle! •>
Courbant le dos et traînant la patte. Edme Pasquin regagna la ruelle sans dire mot et s'éclipsa.
M. Pariset nous confia alors à entrer chez lui et à nous reposer un moment. La bonne Mme Pariset. qui s'était relevée, elle aussi, en entendant le vacarme, prit des petits verres, des goclots. dans la crédence. et nous versa à chacun une pleine rasade d'une liqueur de mé- nage, d'une excellente fignolette.
« Buvez cela, mes enfants, nous dit-elle, ça vous remettra, ça vous redonnera des jambes! y
Quant à M. Pariset. il ne décolérait pas et ne cessait de s'exclamer :
« Non. mais faut-il qu'il soit bète. ce grand Pasquin! Faut-il (|u"il soit bète. je vous demande un peu! Se priver de sommeil, rôder à la belle
76 ENTRE CAMARADES,
étoile par ce froid de loup, et satîubler de la sorte, uniquement pour faire peur au monde, risquer d'affoler des enfants pour toute leur vie î Ah! faut-il...! Le o-rand dadais! »
C'est ce même hiver qu'ime aidre territlaul<' aventure m'arriva, comme nous étions en visite. ma grand'mère et moi, chez M. Digeaux. le père de mon condisciple et camarade René.
M. Digeaux. qui remi)lissait à Popey-sur- Ornain les fonctions de directeur de l'enregis- trement et des domaines, habitait non loin de chez nous une jolie maison à laquelle aliénait un très vaste jardin terminé par un petit bois. Au delà et à droite de ce petit bois se déroulait une vigne, que M. Digeaux avait récemment achetée, et à l'extrémité de laquelle une cabane, destinée à renfermer les outils du vigneron, était con- struite.
J'aimais beaucoup à sortir avec ma grand'mère, qui avait toujours à ma disposition quantité de curieuses anecdotes et particulièrement de sou- venirs de sa jeunesse ou de ses voyages; et presque chaque dimanche, après vêpres, nous allions nous promener soit sous les Saules., soit
MES GRANDES PEURS. 77
sur le canal, ou — ce qui me plaisait bien moins — faire des visites.
Ce dimanche-là était promis à M. Digeaux ou. plus exactement, à Mme Digeaux, car le père de René ne sortait guère de son cabinet de travail que pour décrocher son fusil et s'en aller à la chasse, ou descendre dans son jardin, y manier la radutte ou le sécateur, et on le voyait peu au salon. J'appréhendais toujours sa venue, du reste : très serviable voisin, excellent honmie, M. Digeaux avait des manières un peu brusques, un aspect froid et rigide, un ton bref et impé- rieux, qui me mettaient facilement mal à Taise.
Quant à Mme Digeaux. petite femme mince, placide et discrète, aux cheveux noirs qui com- mençaient à grisonner, aux yeux bruns cha- toyants comme des gouttes de café, au teint légèrement bistré, c'est surtout son langage, son accent, que je me rappelle. Elle était, je crois bien, originaire de la Picardie et prononçait certains mots d'une façon qui m'étonnait. me désorientait, et ({ue je n'oublierai jamais.
c- Il est temps de partir pour le lycée. René, il est un heure. » disait-elle.
Un heure, toujours, comme si le nom était du masculin.
ce Faites attention au kval x. pour au cheval.
78 ENTRE CAMARADES.
« Prenez le k'iiiiii (chemin) de ki gare, et ne vous amusez pas à jeter des pierres aux kins (chiens). »
René était absent ce jour-là, ce qui me lit grand'peine, car, au lieu d'aller jouer avec lui, je dus rester dans le salon à écouter discourir ma grand'mère et Mme Digeaux. — et à m'en- nuyer.
Pour comble, voilà M. Digeaux qui arrive! Heureusement que ma grand'mère s'apprêtait à se retirer et était déjà debout.
Je ne sais quelle tournure prit alors la conver- sation ni comment la chose se lit, mais, au moment même où nous mettions le pied dans le vestibule, ma grand'mère Aint à parler de moi, de mes défauts coutumiers et notamment de ma i)oltronnerie.
ce II n'ose même pas aller se coucher sans chandelle !
— Oh! peut-on dire! protestai-je avec une véhémente indignation.
— Pas même monter le soir à notre grenier!
— Cet animal est triste, et la crainte le ronge. Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux!
récita avec une burlesque emphase M. Digeaux,
MES GRANDES PEURS. 79
qui savait son La Fontaine par cœur et manquait rarement de vous en servir une bribe.
— J'ose très bien! repartis-je de plus en plus vexé. Je n'ai pas peur du tout!
— Excepté, je le répète, lorsqu'on t'envoie le soir au grenier, poursuivit ma grand'mère. Pas plus tard qu'hier, à la brune, vous voyez que cela ne date pas de loin, sa tante Yictorine l'a prié d'aller chercher une petite caisse qui était au grenier, et monsieur n'a jamais voulu, monsieur n'a jamais osé!
— On ne voyait plus clair, et je ne savais pas exactement où elle se trouvait, cette caisse.
— Je te demande bien pardon, tu le savais, je te l'ai montrée l'autre jour. D'ailleurs on y voyait encore suffisamment pour que tu puisses chercher. »
J'étais... collé! comme nous disions au lycée, et par suite plus mécontent encore, plus furieux.
M'accuser de couardise, me faire cet affront devant les parents de René, en public! Oh!!!
Je bouillonnais.
ce Non, je n'ai pas peur! J'irai au grenier en pleine nuit quand on voudra, tant qu'on voudra ! A la cave aussi! Partout! Non, je n'ai i)as peur! Non, ce n'est pas vrai!
— On ne réi)ond pas : « Ce n'est pas vrai! « On
80 ENTRE CAMARADES.
ne donne pas de démenti à sa grand'maman, mon garçon! me lança M. Digeaux.
— Tous remarquez comme il est doux et poli, quand il s'y met! conclut ma grand'mère.
— Eh bien, nous allons voir, puisque tu es si l3rave que cela! reprit M. Digeaux. Nous allons voir, et ce ne sera pas long! Tu connais la mai- sonnette qui est à l'extrémité de ma vigne? Ne dis pas non, comme pour la petite caisse de ta tante. Tu la connais, cette maisonnette, tu y es venu vingt fois avec René....
— Oui, monsieur Digeaux, répliquai-je.
— M. Digeaux sait bien son nom. Il suffit de répondre : « Oui, monsieur 5>, me notifia ma grand'mère.
— Eh bien, vaillant personnage, redoutable héros, en voici la clef. J'ai laissé ma pipe sur la table, et tu serais bien gentil d'aller la prendre et me la rapporter. Ne flàne pas en chemin.
Rien ne sert de courir; il fciiit })cirUr à point.
Nous t'attendons, mon ami. «
J'ai négligé de vous dire qu'il était près de six heures et que la nuit tond)ait, qu'elle était presque venue.
Comment reculer après d'aussi violentes pro- testations de bravoure de ma part et une aussi
MES GRANDES PEURS. 8!
courtoise et flatteuse sommation de M. Digeaux? Il n'y avait pas moyen, force était de m'exé- cuter.
Je me mis donc en route. J'enfilai sans me hâter une contre-allée du jardin, traversai un peu plus vite, mais gaillardement encore, le petit bois, et sautai dans la vigne.
Me voici devant la maisonnette, dont les volets sont clos. J'introduis la clef dans la serrure, j'ouvre la porte.... Mais, à l'aspect de ces ténè- bres, de ce trou noir où il me faut pénétrer, je sens mes jand^es tlageoler subitement, mon cœur battre à coups redoublés....
Allons, du courage! Encore un petit elfort!
Je me tance et m'admoneste mentalement.
ce Je n'ai pas peur! Ça n'est pas vrai! Rappelle- toi ce que tu viens de dire ! Et comment oserais- tu reparaître devant M. Digeaux sans avoir accompli ta mission? Comme il se moquerait de toi! Quelles gorges chaudes! »
Ces exhortations et réflexions, c'est en une se- conde, instantanément, que je me les adresse ou qu'elles naissent d'elles-mêmes dans mon esprit.
Je me décide, j'entre, j'étends la main.... La table est au milieu de la pièce, je la touche des doigts.... Ah! voilà la pipe, la grosse pipe en écume de M. Digeaux.... Je la tiens.
6
82 ENTRE CAMARADES.
Yite, je m'élance dehors et tire la porte derrière moi. Je donne un brusque tour de clef et je veux fuir.... Impossible! On me retient! Je me sens agripi)é par ma blouse!
Ah ! mon Dieu !
Et je me démène rageusement, convulsive- ment, comme un forcené, pour rompre ma chaîne.
C'est ma ])louse qui se trouve prise entre la porte et le montant.
Il sufhrait de la rou\ rir, la porte, de la rou\ rir tranquillement, mais je n'y songe pas, je ne pense qu'à m'évader au plus tcM. cl je \m\ je tire....
D'ailleurs je ne l'ai i)lus. la clef; elle est tombée, et la pipe aussi.... Et comment me baisser, comment tcàtonner par terre? Ah! non, certes !
Je tire de toutes mes forces; mes bouton- nières craquent, tout un pan de ma blouse se déchire....
Me voilà lil)re !
Je prends mes jambes à mon cou, et, au lieu de revenir par le petit bois et de rejoindre ma grand'mère, je dégringole la vigne au triple galop, je franchis la haie et débouche sur le che- min.
Jr ilonno un hrusquo tour de clof et jo veux fuir.... Impossible.
MES GRANDES PEURS. 85
Pour rien au monde, j(^ ne voudrais me retrou- ver en présence de M. Digeaux.
J'arrive tout haletant chez nous, et ma tante Toto de lever les hras au ciel en voyant dans quel état je suis.
« Une hlouse toute neuve! 0 le garnement! r.
Moi de lui riposter :
a Et la pipe de M. Digeauxï Sa helle i)ipe en écume de mer, tu sais bien, qui représentait un œuf dans une grosse patte d'oiseau, et (pii était si bien culottée? Que va-t-il dire?
— Elle est cassée?
— J'ai dû mettre le pied dessus, j'ai senti....
- Tu vois, hein? Toujours ton entêtement, ton vilain orgueil, ton insupporta])le présomp- tion! Plutôt que d'avouer franchement que tu avais peur! «
Sans plus tarder, ma tante se rendit chez les parents de René pour i)révenir ma grand'mère de ne pas m'attendre, que j'étais rentré, et dans quelles conditions! et pour présenter mes excuses — nos excuses — à M. Digeaux.
Ah! je vous jure bien que plus jamais le père de René ne m'envoya chercher sa pipe dans sa vigne ni ailleurs!
Et quand il me rencontrait, jamais non i)lus il ne manquait de m'apostropher en ces termes :
Ô6 ENTRE CAMARADES.
« Te voilà donc, brave des braves? C'est donc toi, casseur de pipe? « Du même ton qu'il aurait dit : « Te voilà donc, criminel? C'est donc toi, assassin?... «
IV
LE CERF-VOLANT
Depuis longtemps ma grand'mère me pro- mettait un cerf-volant, un beau grand cerf- volant, qu'elle devait, non pas acheter tout fait, mais confectionner elle-même à mon intention.
Jadis, à l'époque où elle était petite fillette et habitait Paris, elle n'avait pas connu de plus vive joie que d'accompagner ses frères, lorsqu'ils allaient lancer leur cerf-volant sur les hauteurs de l'ancien Montmartre; de déguerpir avec eux en cachette, bravant les défenses expresses et les sévères réprimandes paternelles, et il lui était resté de ces escapades le plus persistant et le plus délicieux souvenir.
88 extrp: camarades.
Sur la fabrication même des cerfs-volants, les meilleures proportions à attribuer à leurs divers éléments, elle avait conservé, paraît-il, des don- nées expérimentales infaillibles; et c'était autant pour elle que pour moi peut-être, afin de retrouver l'occasion de mettre en pratique son savoir, d'es- sayer de faire revivre ses anciennes et poignantes impressions, que mon excellente grand'mère se rendit à mes instances, un jeudi de printemps, et entreprit la construction du jouet tant désiré.
Mon camarade R(Mié Digeaux était venu me voir cet ai)rès-midi-là, et il assistait comme moi à l'opération, en attendait l'achèvement avec la même curiosité, la même fièvre que moi.
Ma g-rand'mère avait commencé par choisir dans les noisetiers de notre verger deux surgeons de la grosseur du doigt. Elle prit la plus longue de ces baguettes, qui atteignait environ 1 m. 20 et devait former V épine du cerf-volant, et assu- jettit à l'extrémité supérieure le milieu de l'autre baguette, qu'elle courba ensuite et trans- forma en arc, au moyen d'une ficelle. Puis, avec cette même hcelle, elle relia les deux extré- mités de cet arc, cà la partie inférieure de V épine, de manière à former un triangle, et obtint ainsi le châssis ou la carcasse du cerf-volant. Sur cette ossature, qu'il s'agissait maintenant d'habiller
LE CERF-VOLANT. 89
et (ragrémenter, elle colla de vieux joiirnaiix, l)iiis elle recouvrit ces journaux de belles feuilles de papier blanc, sur lesquelles elle s'applicjua à disposer avec art des arabesques d'or, des guirlandes de fleurs et des rinceaux de feuillage, découpés dans des rouleaux de papier de tenture.
Elle s'occupa ensuite de la queue — une longue queue, qu'elle termina par une boupette de i)apier rose et frisé, semblable à de la frange.
Enfin elle suspendit aux deux extrémités de l'arc, de cliaque côté du cerf-volant, deux hou- pettes de même couleur et de même genre que la précédente, mais plus grosses.
« Ça, ce sont les oreilles, mes enfants ! Il n'y a l)lus à présent qu'à le laisser sécber, et je crois que vous serez contents de moi! Oui, vous aurez un cerf-volant de belle taille et solide, capable de braver vents et tempêtes ! «
Ab! elle s'y entendait, ma grand'mère, et, au bout de soixante ans, n'avait rien oublié des leçons de ses frères !
Malgré l'ardent désir que nous avions de mettre à l'épreuve le jour même notre nouveau jouet, d'emporter ce magnifique cerf-volant sur
90 ENTRE CAMARADES.
la route de Combles, et de le voir planer bien haut dans les airs, il nous fallut renoncer à cette séduisante partie; il était trop tard, plus de six heures du soir, quand il l'ut à peu près sec et put être manié sans péril.
Cependant nous grillions d'envie de « l'essayer j).
« Si nous allions dans le jardin, dis, grand'- mère? »
Grand'mère, qui jjrûlait sans doute de la même impatience, acquiesça à ma demande.
ce Seulement il faudra faire bien attention aux arbres, ajouta-t-elle, que la queue ne s'y accroche pas!
— En courant dans la grande allée du milieu, qui n'est bordée que de groseilliers et de petites ({uenouilles, nous ne risquons rien, réplicjuai-je, le cerf-volant s'enlèvera facilement au-dessus....
— Eh bien, allons! »
Le Jardin qui attenait à notre maison et était contigu et parallèle à d'autres jardins de même longueur, al)outissait à une terrasse ornée d'un large l)anc de pierre.
Ayant à cœur de présider elle-même au lan- cement de son œuvre, ma grand'mère monta sur ce banc et tint le cerf-volant au-dessus de sa tête, aussi haut que possible, tandis que René Digeaux, le peloton de ficelle en
LE CERF-VOLANT. 91
main, s'apprêtait à courir de toute sa vitesse.
« Une! Deux! Trois! »
Digeaux partit à fond de train et le cerf-volant s'enleva superbement. C'était plaisir de le voir fendre les airs, se balancer avec une grâce majes- tueuse, et monter, monter....
ce Ah! bravo, grand'mère, bravo! »
Tout à coup, et quoique Digeaux continuât de galoper droit devant lui sans broncher et à perdre haleine, le cerf-volant fit un écart, décrivit brus- quement une courbe sur la droite et alla piquer une tête dans la fenêtre d'un de nos voisins, M. Pinglebert.
Pour bien comprendre l'émotion, l'angoisse et le désespoir qui saisirent ma grand'mère à la vue de ce désastre, il faut savoir que M. Pingle- bert, receveur d'octroi retraité, passait pour l'homme le plus diffîcultueux et le plus tracas- sier, le plus sournois et le plus vindicatif qu'on pût trouver, et était la terreur de tout le quar- tier, de toute la ville. La pauvre Mme Huguet, qui, sans le connaître, puisqu'il arrivait à Popey, lui avait loué à bail le premier étage de sa maison, en s'en réservant le rez-de-chaussée, avait du déménager six mois après, pour échap-
92 EXTRE CAMARADES.
per à toutes les contestations et persécutions qu'il lui suscitait, dont il l'accablait. Elle avait chargé son notaire de la surveillance de ses intérêts, et, de guerre lasse, elle était partie, s'était réfugiée auprès de ses enfants, à Nancy. « Ah! le vilain homme! le vilain homme! Vous n'avez pas idée ! s'en allait-elle clamant et gémissant chez tous ses voisins, fournisseurs et connaissances. Non, on ne s'imaginerait ja- mais.... Ainsi croiriez-vous que l'autre nuit, à onze heures, il s'est mis à faire de la menuiserie juste au-dessus de ma tète, à cogner à tour de bras sur le plancher? J'étais dans mon premier somme, et vous pensez quel réveil! Hier, autre histoire : il s'amuse à faire aboyer son chien jusqu'à trois heures du matin, uniquement pour m'empêcher de dormir. Mon bel angora, mon pauvre Frisquet, je suis certaine que c'est lui qui me l'a tué. Il s'était déjà plaint que Frisquet effarouchait ses oiseaux, et c'est pour se débar- rasser de lui.... Oui, j'en suis certaine! Ah! quel homme! Si j'ai le malheur de poser n'importe quoi sur une marche de son escalier, ma boîte au lait, par exemple, il ne manque jamais de lancer un coup de pied dedans, et il m'adresse des insolences, par-dessus le marché! « Eh! madame, je suis chez moi ici, je vous paye mon
LE CERF-VÛLAXT. 93
terme, je suppose 1 Faites-moi donc le plaisir de rester chez vous et de ne pas anticiper sur ce qui m'appartient ! > Dimanche dernier, en revenant de la grand'messe, par cette pluie hattante, nai- je pas trouvé ma cuisine et ma salle à manger envahies par tous les chiens du quartier, une douzaine de roquets tout crottés, dégoûtants, dans un état!... Et ii m"a répliqué que c'était de ma faute encore, que si j'avais le soin, quand je m'en vais, de fermer la porte de la rue. ca ne serait pas arrivé, que je m'ohstinais à ne jamais fermer cette porte! Avant-hier j'ai failli me tuer en descendant à la cave : je me suis embarrassé les pieds dans un torchon qui se trouvait sur les marches. — qu'il avait placé là tout exprès, par méchanceté.... Il ne sait qu'inventer, vous dis-je! Il me rendra folle ! «
Plus que personne, ma grand'mère était au courant de toutes ces scènes et avait ouï ces do- léances : dès le début et jusqu'à la On des hosti- lités, en sa double qualité de vieille amie et de voisine immédiate, elle avait été la plus intime confidente de Mme Huguet.
Aussi, jugez de son trouble et de son effroi. lorsque, au fracas produit par le malencontreux cerf-volant. M. Pinglebert, bizarrement accoutré d'une robe d<' cliaml)re en molleton gris et d'un
94 extrp: camarades.
ample chapeau de paille tout cabossé, a})parul clans l'embrasure de la fenêtre, sur le théâtre même de l'accident.
Elle était plus grave que nous ne le supposions, cette catastrophe. Non seulement notre cerf-volant avait brisé trois carreaux, mais encore il avait fait choir une cage où s'ébattaient plusieurs couples de serins et de chardonnerets. Et M. Pinglebert était, ne l'oublions pas, un éleveur passionné de canaris, un enthousiaste amateur d'oiseaux.
« Eh bien?... Vous faites de jolis coups, garne- ments! s'écria-t-il. Et vous, madame, vous ne pouviez donc pas mieux les surveiller, ces polis- sons-là? C'est vous qui êtes responsable du dégât! La cage de mes couveuses, justement! Oh!!! Vous me payerez cela, madame, et cher! Oui, je vous apprendrai....
— Rentrons, rentrons, mes enfants! » mur- nuu'a ma grand'mère en nous entrahiant vers la maison.
Nous ne tardâmes pas, en effet, à recevoir des nouvelles de notre terrible voisin. Après avoir adressé une plainte au commissaire de police et fait constater par huissier le dommage à lui causé, il assigna ma grand'mère devant le
LE CERF-VOLAXT. 95
tribunal, en demandant qu'elle lut condamnée à lui payer cinq cents francs d'indemnité.
Le jugement ne lui accorda que vingt-cinq francs.
Furieux, il interjeta appel, et, durant cinq mois, ma pauvre grand'mère, qui n'avait jamais eu le moindre démêlé avec dame Justice et ne savait pour ainsi dire ce que c'étaient qu'avocats et avoués, ne quitta le cabinet de maître Grand- jean que pour courir à l'étude de maître Henrion, ne cessa de « faire la navette » entre eux deux.
Il nous était, en outre, impossible de mettre le pied dans le jardin, sans voir notre bourreau apparaître à sa croisée, nous reprocher le bris de ses vitres et la perte de ses volatiles et nous menacer de ses foudres.
« Oui, vous me le payerez! Vous me le paye- rez! »
Bien mieux, au lendemain dune nuit d'orage, nous trouvâmes toutes les quenouilles et les ar- bustes qui garnissaient les plates-bandes de notre potager cassés net à ras du sol. tous, sans exception.
Ah! il ne faisait pas bon d'avoir M. Pinglebert pour ennemi, et Mme Huguet avait eu bien raison de lui abandonner la place! Par malheur, c'était à nous que ce méchant maniaque en
96 ENTRE CAMARADES.
voulait maintenant, c'était ma grancrmère qu'il
avait prise pour victime.
Notre vie, jusqu'alors si paisible et si quiète, était toute troublée. Ma tante Toto ainsi que ma grand'mère n'en dormaient plus, et je ne sais com- bien ce procès, avec ses appels, remises, défauts, atermoiements et prolongations de toute sorte, aurait duré, si notre impitoyable adversaire n'avait dû, bien malgré lui, certes, déserter la i)artie.
Un matin, la boulangère qui lui montait son pain le trouva étendu sans mouvement sur le palier de son étage, près d'une grande volière qu'il avait installée là. Il était mort de la rupture d'un anévrisme.
Quant au fameux cerf-volant, cause du litige et source de tout le mal, nous ne l'avons jamais revu : M. Pinglebert s'en était emparé dès le prin- cipe, sur le coup, et l'avait gardé comme pièce de conviction.
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LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT
Si M. Pinglebert nous causa de graves ennuis, du moins ces ennuis-là furent-ils compensés par leur court(^ durée, puisque le séjour de ce terrible personnage dans la maison de Mme Hu- guet n'excéda pas un an.
De Tautre côté, à droite, nous a\ions pour voisin immédiat M. de Marson, comme vous le savez; puis venait M. Thiriot, encore une des plus originales figures, un des meilleurs types de notre Ville-Haute.
Ce n'est pas durant une seule année, c'est pendant (piinze ou vingt ans que M. Thiriot déplora son voisinage et maudit tous les Marson,
98 ENTRE CAMARADES.
père, mère, filles et fils, fils surtout. En fin de compte, il perdit patience, mit sa maison en vente- et se retira à Ligny, d'où il était origi- naire.
Tel que je me le rappelle, c'était un gros petit bonhomme, lourdaud, ventru, bedonnant, aux jambes minuscules, tout rond, bâti en pot à tabac; les cheveux et la moustache très noirs, noirs comme du cirage, et taillés en brosse; les joues d'un rouge vif zébré de veinules violàtres, un teint d'apoplrctique.
Malgré cette ventripotence peu favorable aux longues marches, il était grand chasseur et ten- deur acharné, à l'exemple de la plupart des rentiers de Popey de ce temps-là, et ne sortait jamais que flanqué d'une couple de chiens, braques ou bassets, et que vêtu, en fervent de saint Hubert, d'un complet de velours à côtes de couleur gris-cendre, coiffé d'une casquette hémisphérique en cuir bouilli, et guètré jus- qu'aux genoux.
Gomme il y avait à Popey trois personnes notables appelées Thiriot — sans compter le banquier Thiriot-Colomb, dit par assonance Christophe Colomb, — on les distinguait par des épithètes qui étaient devenues parties inté- grantes de leur nom : Thiriot l'Avare, Thiriot
LES TRIBULATIONS DI-: M. TIIIRIÛT. 99
le Rii'lie. Thiriot la Bète. C'était ce dernier qui habitait dans notre rue.
Le plus singulier, c'est que ces trois Thiriot étaient tous les trois, uniformément et indis- tinctement, bètes. riches et avares: en sorte que le sobriquet donné à l'un aurait aussi bien pu s'appliquer aux deux autres.
Mais ce n'est que de notre voisin, du voisin des Marson. de M. Thiriot la Bète, que je veux vous entretenir. Le sujet est fertile du reste et les anec- dotes v abondtMil.
Si habile chasseur et si expert qu'il tut en toute matière cynégétique, M. Thiriot n'avait jamais tué de faisans, et cela par la meilleure des raisons • il n'y en avait pas dans la contrée. Connue le chemin de fer ne passait pas encore à Popey. que les transports s'y elTectuaient peu rapidement, on n'y connaissait ce gibier que de réputation.
()r. un soir de septendire i[u'il revenait de sa tendue, située à l'opposé de Saint-Roch. dans les bois de Véel. M. Thiriot la Bèh^ rencontra le père Anh>iu»v liiicorrigible braconnier, le fanunix (''h^\eur et marchand d'oiseaux, et ils lircnl roule tMisendde.
100 ENTRE CAMARADES.
« Combien de douzaines aujourd'liui, m'sieu Thiriot?
— Deux seulement, et rien que des rouges- gorges et des mésanges. Ce sont les passages qui commencent.
— Signe que Thi ver approche, m'sieu Thiriot! Et pas de gros?
— Une grive, voilà tout.
— Diantre! Pas lourd! conclut Antoine.
— Cela me vexe d'autant plus, poursuivit M. Thiriot, que j'ai un cadeau à faire : je vou- drais envoyer une bourriche, quelque jolie pièce, à un mien cousin qui habite Paris, un cousin vieux garçon et que... je soigne! Yous compre- nez, Antoine?
— Oui, m'sieu Thiriot.
— Il faudra que j'aie recours à mon fusil, que je voie à abattre un lièvre ou deux.
— Ils deviennent rares, les lièvres, par chez nous, de plus en plus rares! observa le vieux braconnier d'un air navré et en hochant déses- pérément la tête.
— Hélas! je ne le sais que trop! repartit M. Thiriot sur le même ton désolé.
— Pour({uoi ne lui cnvcrreriez-YOWti pas une belle })aire de faisans, à ce cousin?
— Des faisans?
r.ES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 101
— Oui.
— Mais... je n'en ai pas!
— J'en ai, moi, répliqua Antoine; j'ai votre affaire! Deux superbes bêtes! Youlez-vous les voir avant de rentrer chez vous, m'sieu Thiriot?
— Volontiers. Mais où avez-vous donc capturé cela, Antoine? Pas par ici, bien sûr!
— Oh non! certainement, m'sieu Thiriot! Cer- tainement! J'étais hier dans l'Argonne, à Beau- lieu. C'est là que j'en ai tué trois....
— A coups de fusil?
— Oui. J'en ai vendu un en route,... vendu moyennant sept francs. Si les deux autres vous conviennent....
— Il paraît que c'est une chair des plus fines.
— Exquise, m'sieu Thiriot! On ne saurait rien manger de meilleur. On les laisse attendre quelques jours, faisander^ comme on dit.... C'est un régal de roi ! «
Tout en devisant de la sorte, on était arrivé devant les premières maisons de la ville, à la Croix-du-Jard, près de laquelle Antoine demeu- rait.
M. Thiriot, comme il était convenu, pénétra chez le braconnier.
Deux oiseaux, au bec épais et crochu, au plu- mage jaunâtre et gris moucheté, aux fortes
102 ENTRE CAMARADES.
serres, étaient pendus par les pattes au-dessus de la fenêtre.
Antoine les décrocha et les présenta au visi- teur.
« Mais ce sont des buses! s'écria celui-ci aussitôt.
— Cela y ressemble, effectivement!
— Mais c'en est! Cela fait mieux que d'y res- sembler! C'est tout ce cju'il y a de plus buses! Il n'y a pas de doute !
— Pardon, pardon, m'sieu Thiriot! Regardez- moi cela! Voyez-vous ce plumage jaune-brun, pointillé de noir, là, sur la tête et sur le dos? Eh bien, est-ce que la buse a cette couleur-là? Jamais de la vie. m'sieu Thiriot! La buse est d'un jaune bien plus clair.
— Cependant j'en ai assez vu!
— A'ous avez vu sans regarder, m'sieu Thi- riot, sans faire grande attention, permettez- moi de vous le dire. Si j'avais là une buse, je vous la montrerais, vous pourriez comparer et vous convaincre; mais je n'en ai pas en ce mo- ment.
— Je croyais que le faisan n'avait pas ce bec..., ce bec crochu. Ce n'est pas un oiseau de proie, le faisan !
— Ces deux-là, c'est de la grosse espèce,
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 103
m'sieu Thiriot: voilà pourquoi ils sont si bien armés....
— Armés comme des buses! Mais, en effet, oui,... la buse est d'une teinte moins foncée....
— Oh! bien moins!
— Et puis elle a le bec encore plus fort.
— De beaucoup !
— Et combien allez-vous me vendre ces deux bètes-là, Antoine?
— Cent sous chacune.
— A ce prix-là, vous pouvez les garder, mon ami !
— M'sieu Thiriot! Pour être allé jusqu'à Beau- lieu! A plus de quarante kilomètres!... Voyons, réfléchissez! Faut être consciencieux!
— Mais... j'ai la prétention de l'être, repartit M. Thiriot avec morgue, d'un air pincé, et en se dirigeant vers la porte.
— Eh bien, alors vous devez me rendre jus- tice! Vous devez convenir que je ne vous écorche pas! Je ne vous les fais que cent sous, ces fai- sans, cent sous chacun, lorsque j'en ai vendu un, comme j'avais l'honneur de vous le dire il y a un instant....
— Oui, sept francs. Mais, moi, on ne me roule pas, mon gaillard!
— Je le sais, m'sieu Thiriot, je le sais, et je
10^ ENTRE CA^MAKVDES.
^ous prie de croire que je n'y songe nullemeni. En vous demandant dix francs de cette paire de faisans, des oiseaux rares enfin! rares chez nous! je crois être très raisonnable.
— Xon. Antoine, objecta M. Thirint. qui n'ai- mait pas à gaspiller son cher argent. Je vous en otTre huit francs, pas un fifrelin de plus!
— Mettons neuf, m'sieu Thiriot. Coupons la poire en deux !
— Je ne coupe rien. Huit. Antoine! C'est tout ce que je puis faire, tout ce que cela vaut ! -
Le père Antoine dut se résigner.
Vous voyez la stupeur du cuusin de Paris, du cousin à héritage, lorsque, croyant recevoir une couple de faisans, il trouva dans la bourriche deux vieilles buses très avancées déjà, en triste état, et qui n'étaient même plus bonnes à faire empailler.
11 crut que son parent de Popey-sur-Ornain se moquait de lui. et. séance tenante, dans le pre- mier feu de sa colère, lui adressa ce qu'on appelle une « lettre à cheval ».
M. Thiriot de courir aussitôt chez Antoine pour lui donner lecture de l'épître et lui demander des explications.
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 105
(^ Vous VOUS êtes gaussé de moi ! Vous êtes un misérable î Me vendre des buses pour des faisans! Je me doutais bien....
— Pas du tout, m'sieu Thiriot, pas du tout! se récria l'autre avec l'indignation de l'innocence ou- tragée. C'est votre cousin de Paris qui ne s'y con- naît pas. qui fait erreur! La buse — vous l'avez remarqué et spécifié vous-même l'autre jour. — la buse a le plumage plus clair, le bec plus gros.
— Oui, je reconnais....
— Eh bien alors? Votre cousin de Paris m'a tout lair d'être un drôle de pistolet.
— A qui le dit^s-vous, Antoine!
— Un ignorant et un vaniteux. Parce qu'il réside dans la capitale, il s'imagine tout savoir. Ils sont comme ça. les Parisiens!
— C'est cela même, Antoine! C'est bien cela!
— Un déplaisant personnage, grincheux, har- gneux....
— Tout à fait cela !
— Fantasque et lunatique prenant les vessies pour des lanternes!
— Les faisans pour des buses !
— On ne sait comment les contenter, ces ôiseaux-là!
— Dieu m'est témoin pourtant que je fais tout ce que je peux!
106 ENTRE CAMARADES.
— Je le sais, m'sieu Thiriot, nous nous con- naissons de longue date! Vous êtes l'obligeance, la complaisance, la gentillesse, la générosité per- sonnifiées.
— 0 Antoine!
— N'y a pas à nier, c'est comme ça ! C'est mon opinion! Et je suis prêt, pour la soutenir, à me..., à vous..., à tout ce qu'on voudra! Mais vous n'allez pas en rester là, m'sieu Thiriot? Il faut tâcher de raccommoder les choses, de vous rapa- trier avec votre cousin.
— Je ne demande pas mieux! J'ai tout inté- rêt....
— Si vous lui expédiiez un lièvre, un beau lièvre?
— C'est une idée! Mais cela va encore me coûter. . . .
— Pas cher! J'ai justement ce qu'il vous faut.... Tenez!.. Tué de ce matin! »
Le marchandage qui avait eu lieu lors de l'emplette des faisans recommença à propos du lièvre : M. Thiriot n'était pas homme à jamais acheter quoi que ce fût du premier coup et sans barguigner.
« Eh bien, soit! fmit-il par dire. Ya pour six francs! Mais les frais d'envoi seront à votre compte? Tous vous en chargez?
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 107
— Entendu, m'sieu Thiriot! Entendu et con- clu ! >)
Que pensa le cousin de Paris lorsque, deux jours après — il fallait en ce temps-là trente- six heures pour effectuer le trajet de Popey à Paris, — il vit arriver une nouvelle bourriche contenant, celle-là, une peau de lièvre bourrée de foin et farcie de cailloux?
ce Ah çà, le cousin Thiriot n'aura pas bientôt tini de se jouer de moi, de me prendre pour cible de ses stupides plaisanteries? Je ne sais ce qui lui passe parla cervelle; mais, en tout cas, il est de ma dignité, il est même prudent de ma part, de rompre avec ce grossier personnage, cet imbécile et ce fou ! »
Et plus jamais M. Thiriot la Bète ne reçut de nouvelles de son cousin de Paris, de ce vieux garçon septuagénaire, dont il avait tant caressé et convoité la succession prochaine.
Nombre de mésaventures, maladresses ou mys- tifications avaient ainsi popularisé le nom de notre voisin et lui avaient mérité son qualificatif.
Au milieu de ce bois de Yéel, où il faisait chaque année sa tendue, se trouvait, comme dans
108 ENTRE CAMARADES.
la plupart des bois de la contrée, une humble maisonnette pouvant servir d'aigri au propriétaire et de resserre aux outils et aux victuailles. Ces maisonnettes, qui ne sont souvent que de simples baraques en planches, ne peuvent manquer, à cause de leur isolement, de leur abandon durant l'hiver, d'être assidûment visitées par les vaga- bonds et les malfaiteurs.
Maintes fois M. Thiriot s'était plaint, soit au commissaire de police, M. Poustor, soit au garde Gilquin, des déprédations commises dans sa baraque.
c< J'ai beau faire, lui répliquait Gilquin, beau surveiller, je ne peux pas passer toutes mes nuits dans les bois, et c'est la nuit que ces malahres-\k font leurs coups!
— Eh bien, vous verrez, Gilquin, j'arriverai à les en empêcher, moi! Oui, j'y arriverai!
— Oh! mais vous êtes un malin, vous, m'sieu Thiriot, c'est connu !
— Ou j'y perdrai mon nom! ^^ acheva solen- nellement M. Thiriot la Bête.
Il faillit le perdre, en etfet, et le troquer contre celui de Gribouille, qui, comme vous savez, se jetait à l'eau pour ne pas se mouiller.
Afin d'empêcher les maraudeurs de s'intro- duire dans sa sylvestre bicoque, M. Thiriot
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 109
ne trouva rien de mieux... que de la démolir.
Plus d'effractions ni de pillages comme ça/ plus rien à redouter!
Une autre fois, ayant fait tailler des peupliers qui bordaient un de ses prés, au bas de la côte de Bussy, il donna l'ordre aux ouvriers de ran- ger près de la berge du canal les fagots ainsi obtenus.
« Comme je dois les expédier par bateau, on n'aura qu'à les prendre, ils seront tout portés.... w f
Lorsqu'on voulut les prendre, ces fagots qui étaient au nombre de deux cents, pour les char- ger sur le bateau, on n'en trouva plus trace : ils avaient disparu comme par enchantement.
« Mais enfin, deux cents fagots, cane se fourre pas dans la poche ainsi qu'un étui à cigarettes, ça ne s'envole pas comme une plume au vent! » allait clamant partout l'infortuné propriétaire.
Ce qu'il y a de mieux, c'est qu'au cours de ses investigations et de son enquête, M. Thiriot découvrit qu'un procès-verbal avait été dressé contre lui par le conducteur des ponts et chaus- sées chargé du service du canal, et allait lui être signifié, « pour a\oir illicitement encombré le chemin de halage et (Mitravé la fr(M]ucntali()n du bief de la Deuil w.
110 ENTRE CAMARADES.
« Si encore ils étaient restés sur ce chemin de halage, si je les retrouvais où je les ai fait mettre, ces fagots, je comprendrais votre procès- verbal! Mais puisqu'ils n'y sont plus, puisque je ne les possède plus, puisqu'on me les a volés! ^^ protestait et geignait le délinquant.
La chronique ajoute — mais je crains bien qu'elle ne commette ici le délit d'exagération et de mensonge — que, s'étant engagé à livrer ces deux cents fagots à un maître verrier de la con- trée, M. Thiriot dut les re^iiplacer et s'adresser pour cela à un marchand de bois de Bussy- la-Côte, qui lui vendit — comme il y a de méchantes langues! — précisément les deux cents fagots qui provenaient des susdits peu- pliers et avaient illicitement et momentané- ment encombré les abords du canal.
Je vous conterai plus tard comment un autre curieux personnage de Popey, M. l'inspecteur des forêts Cherbinet, insinua à M. Thiriot d'acheter, comme si elle eût produit le chasselas le plus exquis, une vigne de i)lant très inférieure, de mauvais vert-plant.
Mais, avant d'arriver aux démêlés du pauvre
LES TRIBULATIONS DP] M. THIRIOT. 111
M. Tliiriot avec nos voisins Marson, je ne dois pas oublier l'aventure qui, plus que toute autre peut-être, le rendit célèbre à Popey et lui attira les brocards de ses concitoyens — son aventure avec la mère Dupont.
La mère Dupont était une marchande de poissons, volailles et comestibles, tenant bou- tique rue Rousseau et étal les mardis et vendre- dis au Marché couvert. De robuste complexion et frimousse rubiconde, elle était, en outre, ainsi que la plupart des dames de sa corpora- tion, d'une force mirifique dans lart de chanter pouilles au prochain. Brave femme, au demeu- rant, secourable aux malheureux et le cœur sur la main.
C'était quelques jours après l'inauguration du Marché couvert justement, alors que la mère Dupont, encore toute glorieuse d'avoir été invitée par mossieu le maire, le beau M. Sainsère, à ouvrir le bal avec lui, n'aurait pas voulu de l'em- pereur pour son cousin. Un matin que M. Thi- riot, comme de coutume escorté de ses chiens, deux braques baptisés Pyrame et Théos, traver- sait la rue Rousseau, il avisa, devant la porte de la marchande, une manne où trois ou ({uatre homards se détiraient et se traînaient pénible- ment, gisaient pour mieux dir(\ Du i)out de sa
112 ENTRE CAMARADES.
canne, il essaya de les réveiller, de les stimuler : pas moyen !
La mère Dupont, qui se trouvait dans son ar- rière-boutique, finit par l'apercevoir, et s'avança.
ce Vlà longtemps qu'on n'a eu le plaisir de vous voir, m'sieu Thiriot ! Ça va toujours? Allons, tant mieux! Alors c'est un beau bomard que j'vas vous vendre?
— Non, pas aujourdbui, madame Dupont.
— Mais si. mais si! Laissez donc faire.... Te- nez, ce gros-là. Je m'en vas vous l'envoyer par mon gamin.
— Non, une autre fois, madame Dupont. Merci bien !
— Je ne vous le vendrai pas cber.... cinq francs dix sous seulement, parce que c'est vous.... Voyons, m'sieu Thiriot, soyez donc
— C'est que... ils ne m'ont pas l'air bien..., bien frais,... l)all)utia M. Thiriot. ([ui ne savait quel prétexte de refus invoquer et comment s'échapper des lacs et entortillages de l'enjôleuse commère.
— Pas frais? Mes homards, pas frais? s'ex- clama celle-ci avec indignation et en se campant les poings sur les hanches. Vous osez me dire ça, m'sieu Thiriot! Eh bien, je vous engage à mettre vos lunettes! Des homards tout vivants, pas frais ! ! !
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 113
— S'ils étaient vivants, ils... ils serreraient ma canne. Et voyez, ils ne bougent quasi pas!
— Pardi! Une canne, un morceau de bois! Est-ce qu'ils sentent ça? Ils ne se doutent même pas que vous leur mettez quelque chose entre les pattes. Si vous y glissiez le doigt, vous verriez un peu! Je n'vous dis que ça! Tenez, j'vas vous montrer.... Arrive ici, mon gros! »
Et elle empoigna un des toutous, maître Théos, et lui inséra délicatement la queue dans l'une des énormes pinces du crustacé.
Théos poussa un cri de douleur et fila sur-le- champ à fond de train, comme une flèche, empor- tant le homard pendu à ses grègues. Celui-ci, ballotté de droite et de gauche, heurté à tous les pavés du chemin, ne lâchait pas sa victime, qui continuait sa course effrénée et ses glapisse- ments suraigus.
Ce n'est qu'en arrivant au sommet de la côte de l'Horloge que Théos s'arrêta, ou plutôt fut arrêté et en même temps délivré par un des amis de son maître, par le petit père Maupoil, qui l'avait reconnu de loin et l'attendait de pied ferme au passage.
Quant au homard, il était en capilotade.
Quelques semaines plus tard, M. Thiriot venait
a
114 ENTRE CAMARADES.
d'acheter un brochet à la mère Dupont et ne pa- raissait pas du tout pressé d'en solder le prix, quand la marchande insinua, la mine un \)ou in- quiète :
« Il y a aussi un homard,... le homard de l'autre jour....
— Quel homard?
— Vous savez bien? Celui que votre chien a emporté....
— • Mais oui, voyons! au bout de sa queue.... Vous vous rappelez bien?
— En effet, je me rappelle, madame Dupont; mais je n'en ai pas vu trace, de ce homard, j'ignore ce qu'il est devenu....
— Comment, vous ignorez? Alors qui qui va me le payer?
— Pas moi, toujours!
— Pas vous? Mais c'est votre chien qui.... Vous êtes responsable de votre chien !
— Permettez....
— Oui, vous en êtes responsable!
— D'accord! Mais il y a des limites à cette responsabilité.
— Des limites?
— Est-ce moi qui vous ai dit de lui faire pin- cer la queue, à mon chien ? En outre, la pauvre
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 115
bête, vous l'avez abîmée.... Demandez un peu au vétérinaire, à M. Godart.... C'est lui qui l'a soi- gnée : il peut vous certifier....
— C'est p't-être moi maintenant qui vas être obligée de payer ces soins-là, hein? Il ne manque- rait plus que ça !
— Mais, madame Dupont, certainement ! J'allais vous en toucher deux mots, quand vous m'avez interrompu pour me parler de votre homard....
— Vous alliez me réclamer quelque chose?
— C'est-à-dire que, en sus des honoraires de M. Godard, je pensais vous demander ce brochet, à titre d'indemnité....
— Par exemple! Comment, c'est sérieux? Vous alliez me demander...? Ah non! c'est trop drôle! «
Et elle partit d'un retentissant éclat de rire, qu'elle interrompit bientôt pour accabler de rail- leries et d'injures cet étrange client.
« Vous en avez, un aplomb! Ah! ce n'est pas Thiriot la Bête qu'on devrait vous nommer : voilà qui est digne de Thiriot l'Avare! Etc. ^^
L'affaire faillit aller devant le juge de paix. Finalement Mme Dupont estima plus sage de s'en tenir là : elle fit le sacrifice de sa marchan- dise, comme le vétérinaire Godart celui de ses honoraires; mais toute la ville s'amusa bien.
ENTRE CAMARADES.
Tant que l'aîné des fils Marson, Armand, n'eut pas dépassé ses huit ou dix ans, le voisinage de cette famille fut supportable, et M. Thiriot ne se plaignit de rien. Mais lorsque, derrière Armand, arriva Frédéric, puis Tony, et qu'ils eurent tous les trois atteint l'âge dit de raison,
... cet Age est sans pitié,
la situation devint critique et l'infortuné M. Thi- riot ne sut plus à quel saint se vouer.
Il n'était pas de jour qui n'amenât un nou- veau dégât, un redoublement de catastrophes et de sinistres. C'étaient des pierres jetées dans des carreaux, c'étaient des tuiles enlevées sur le cha- peron d'un mur mitoyen; c'étaient des branches d'arbre cassées, des plates-bandes piétinées, des fleurs moissonnées, des fruits dérobés : ça n'en finissait plus!
M. de Marson, souvent en voyage d'ailleurs, laissait à sa femme l'entière gouverne de la maison et des enfants, et Mme de Marson avait pour principe de défendre toujours, partout et quand même, sa tendre progéniture :
Mes petits sont mignons, Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.
lp:s tribulations de m. THIRIOT. 117
Jamais ces anges adorés n'étaient coupables; jamais le moindre tort avec ces incomparables et impeccables chérubins.
« Ah! madame! quel mauvais service vous rendez à vos fils! lui disait un jour M. Feuil- hestre, le proviseur du lycée. Vous les gâtez, vous les perdez! Vous vous préparez, et vous leur préparez à eux aussi, bien des chagrins, madame! »
Mais elle ne voulait rien entendre.
A chaque réclamation de M. Thiriot, elle se rebiffait, s'indignait :
« Il faut bien que ces pauvres trésors s'a- musent un peu ! Ils auront bien le temps d'être raisonnables et sérieux! Laissez-les donc être jeunes, monsieur Thiriot! Vous lavez bien été! Rappelez-vous !
— Madame, j'ai beau me rappeler! Je ne me souviens pas d avoir jamais dérobé le bien du prochain, d'avoir jamais causé de dommage à qui que ce soit.
— Ne dirait-on pas!... Il s'agirait de malfai- teurs et de voleurs que vous ne vous exprime- riez pas autrement!
— Mais, mon Dieu, madame, c'est que c'est cela! cela même! Il me semble que celui qui vole....
118 ENTRE CAMARADES.
— 0 monsieur! c'est à hausser les épaules! » Elle s'emportait aisément, Mme de Marson,
av it la tête près du bonnet, et passait pour n'être pas alors toujours très polie.
« A votre aise, madame! haussez! Quant à prétendre que ceux qui prennent ce qui ne leur appartient pas, qui m'ont volé, oui, madame, volé toutes les prunes de mes reines-claudiers, ne sont pas des voleurs, malgré tout mon désir de ne pas vous froisser, je ne le puis! Il faut bien appliquer aux choses le nom qu'elles portent et aux gens celui qu'ils méritent !
— Mais d'abord êtes-vous sûr que ce sont mes fils qui vous les ont... volées, vos reines- claudes?
— Si je suis sûr?
— Croyez-vous donc qu'on ne vole pas aussi chez nous, dans notre verger? Je ne vais pas vous accuser cependant!
— Gomment, vous me soupçonneriez?
— Dieu m'en garde, monsieur! Les voleurs, ceux qui mettent chaque année nos vergers en coupe réglée, voulez-vous que je vous les indique? Ce sont nos voisins d'en-bas, ce sont les va-nu-pieds de Polval.
— Je sais, madame, je ne dis pas non. Mais, dans le cas particulier, pour mes reines-claudes.
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 119
ce sont vos deux fils aînés. Il n'y a pas à nier! Je les ai pris sur le fait; je leur ai parlé, leur ai reproché leur vilaine action....
— Ces chers petits ! Ils en ont cependant chez nous, des prunes, des reines-claudes, et tant qu'ils en veulent, à profusion! Ils n'ont pas besoin.... Mais voilà! Fruit dérobé est toujours meilleur !
— Du moment que vous prenez la chose aussi gaiement, il ne vous reste plus qu'à les féliciter, à les récompenser, vos deux aînés!
— Eh monsieur! voudriez-vous pas les faire conduire en prison, condamner aux galères? On vous les payera, vos reines-claudes! Nous ferons évaluer le dommage....
— Mon Dieu, madame! ce que je voudrais surtout, c'est qu'à l'avenir pareil méfait ne se renouvelât pas, c'est que vous prissiez soin de surveiller ces..., ces jeunes gens, de leur apprendre à mieux respecter la propriété d'au- trui. Il me semble que je ne demande rien là d'exorbitant! »
Ces vœux étaient en effet, des plus légitimes, et cependant ils ne furent pas exaucés. Les choses finii'ent par se gâter entièrement, la guerre par éclater entre M. Thiriot et la famille Marson.
120 ENTRE CAMARADES
C'est à propos de tomates que ce mémorable conflit se produisit.
On ne connaissait pas plus à Popey, dans ce temps-là, les tomates que les faisans, et je ne sais qui avait suggéré à M. Thiriot l'idée d'entre- prendre ou d'essayer, dans un coin de son verger, la culture de ce légume.
Ce verger, situé au bas de la terrasse, n'était séparé du verger des Marson que par une palis- sade — une palissade analogue à celle qui séparait notre verger du leur, aussi chétive, branlante et vermoulue : on n'avait qu'à écarter au hasard une latte ou deux pour passer de l'un chez l'autre.
En apercevant ces belles pommes toutes rouges et d'un rouge si vif, Tony de Marson ne put cer- tain jour mater sa gourmandise, sa curiosité plu- tôt, et il se glissa vers elles, arracha coup sur coup les plus mûres, en bourra ses poches....
« Qu'est-ce que tu fais donc là, petit vaurien? demanda soudain une voix courroucée, la voix de M. Thiriot. Si je te tirais les oreilles pour t'apprendre.... »
Mais Tony avait déjà déguerpi et regagné ses domaines.
Mais Tony avait déjà déguerpi.
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 123
Incontinent M. Thiriot courut carillonner à la porte des parents du « voleur « et se précipita dans le salon.
« Madame! madame! vous ne direz pas cette fois encore que ce sont les gens de Polval ! C'est votre fils, votre plus jeune fils, qui a pénétré chez moi par effraction et escalade, a ravagé mon carreau de tomates. Je l'ai pris en flagrant délit, comme il emplissait ses poches.... Faites-le venir,... comparaître devant vous.... Vous con- staterez vous-même!... »
Il était tout essoufflé, le malheureux M. Thi- riot, avait peine à articuler ses paroles, tant la colère le suffoquait, et son visage empourpré rappelait précisément la couleur et l'éclat d'une tomate arrivée à sa pleine maturité.
Au lieu d'envoyer chercher son fils cadet, qui se cachait dans quelque coin du jardin, et de le tancer vertement, Mme de Marson, qui ne pou- vait jamais se résoudre à gronder ses enfants, même quand ils le méritaient le plus, se fâcha à son tour, le prit de haut, reprocha à M. Thiriot de ne vouloir rien endurer, d'être le plus détes- table voisin de la terre entière.
^c Vraiment, monsieur, pour des bagatelles semblables, venir faire un tel esclandre chez moi! C'est d'un ridicule!... Il faut nous suppor-
124 ENTBE CAMARADES.
ter les uns les autres dans la vie, monsieur!
— Mais je ne fais que cela, madame! Je ne fais que les supporter, vos enfants, essuyer toutes les misères dont ils ne cessent de m'acca- bler!
— Comme je vous plains, monsieur!
— Madame! j'en ai assez de toutes ces persé- cutions-là !
— 11 n'y a pas de persécutions, monsieur. Voyons, réfléchissez! Ce sont de pures gami- neries....
— Gamineries! Appeler des vols des gami- neries! Vos fils ont beau commettre les cent coups, toujours vous les excusez, toujours vous leur donnez raison ! Ce sont de petits saints, de blancs agneaux.... C'est ce qui m'horripile le plus! Car enfin, madame, si vous ne vous rangiez pas sans cesse de leur avis, si vous n'applaudissiez pas à toutes leurs méchancetés, leurs déprédations, ils se montreraient moins effrontés, moins pervers, moins....
— Mes fils? Pervers? Eff'rontés? Eux?
— Mais il me semble....
— C'est vous, monsieur, qui êtes un égoïste, un avare, un envieux, un être insociable! Ah! je comprends que vous soyez la risée de toute la ville!
LES TRIBULATIONS DE M. THIRJOT. 125
— Madame ! ! ! «
Bref, M. Thiriot partit en claquant les portes, poursuivi par les apostrophes et récriminations de cette mère débonnaire, mais terrible quand on s'attaquait à sa chère géniture, et ce fut fini : la brouille fut irrémédiable; on ne se parla plus, on ne se salua même plus.
Il n'y avait pas de bonne fête chez les Marson sans feu d'artifice. Armand, Frédéric et plus tard Tony étaient possédés tous les trois de la pas- sion de la pyrotechnie; ils s'ingéniaient à fabri- quer de la poudre, savaient quels ingrédients employer pour colorer la flamme en vert, en vio- let ou en rouge ; et chaque fois que l'un d'eux rapportait du lycée une bonne place en compo- sition, une exemption de premier ou de second -^ c'est-à-dire à peu près tous les samedis, car ils étaient des meilleurs élèves, — le lendemain soir immanquablement « il y avait feu d'arti- fice ».
C'était à l'extrémité du jardin, sur la terrasse, que les charpentes et appareils étaient dressés, les pièces disposées. Au pied de cette terrasse, haute de cinq ou six mètres, s'étendaient le ver-
126 ENTRE CAMARADES.
ger, puis une maigre vigne qui se déroulait en déclive jusqu'au fond du vallon, où serpentait l'agreste chemin promu aujourd'hui à la dignité de rue, de rue de Polval. De l'autre côté de ce chemin, quelques masures d'ouvriers, d'humbles et basses bicoques s'apercevaient ou se devi- naient, tapies çà et là dans les courtils, et c'était grand plaisir pour tous ces pauvres gens que les flamboyantes expériences, les fulgurantes et crépitantes démonstrations des jeunes Marson.
Dans un angle de la terrasse, l'angle de droite, s'élevait une sorte de pavillon, de belvédère à vitres de couleur, adossé à une construction du même genre, appartenant à la terrasse voi- sine, celle de M. Thiriot.
Or, un dimanche soir, un dimanche de Pente- côte, le feu d'artifice était terminé depuis une demi-heure, quand un incendie se déclara dans ce dernier édicule. Quelques seaux d'eau, lancés par les artificiers eux-mêmes, eurent raison de ce sinistre; mais on eut beau offrir à M. Thiriot, outre des excuses solennelles, une indemnité raisonnable, il fit la sourde oreille et courut chez le commissaire de police pour lui exposer les dangers dont la présence des Marson, et spécia- lement leurs feux d'artifice, le menaçaient, mena- çaient tout le quartier, toute la ville !
LES TRIBULATIONS DE M. THIRIOT. 127
Ce n'étaient pas de pareils incidents qui pou- vaient rendre le calme à nos voisins et rétablir entre eux la concorde.
Les Marson d'ailleurs prenaient la chose allè- grement, cavalièrement, ou plutôt ne prêtaient nulle attention aux doléances et jérémiades de M. Thiriot. Celui-ci, tout au contraire, ne dé- colérait pas, se rongeait les poings, n'en dor- mait plus. Il fallait l'entendre maugréer et se lamenter !
ce Ils me feront mourir, ces gens-là! périr à petit feu, périr de chagrins et de tourments, périr par le martyre! «
Le verger de M. Thiriot aboutissait à la vigne de M. de Marson et n'en était séparé que par une méchante barrière — le prolongement de la palissade que Tony franchissait si bien pour aller faire la cueillette des tomates.
Cette barrière, toute déjetée et disloquée du reste, n'avait à son extrémité que trois ou quatre pieds de haut. Elle aboutissait à un mur, percé, juste à ce point de jonction, d'une petite porte, qui permettait à M. Thiriot de sortir de chez lui ou d'y rentrer par « en bas », autrement dit par
128 ENTRE CAMARADES.
le chemin de Polval, au lieu de passer par « en haut », par le perron de la façade et la rue du Tribel.
Un jeudi, à l'occasion de la réussite d'Armand à son examen du baccalauréat es sciences, on était en liesse et frairie chez les Marson. La plupart des camarades du nouveau bachelier, Paul Marchai, Paul Colin, Joseph Pernot, Larom- bardière, Maucroix, Surlanges, avaient été invi- tés, et, après un joyeux goûter, tous étaient descendus dans le verger, où Armand leur avait, chuchotait-il, réservé une surprise.
ce Oui, vous verrez! vous verrez! Mais pas un mot! Que ma mère ne soupçonne rien! »
Cette surprise consistait en une paire de pistolets d'arçon, qu'Armand avait découverts dans je ne sais quel coin de la maison, peut-être bien dans cette fameuse armoire du grenier, qui était bourrée de vieux livres, de vieilles partitions de musique, de vaisselle, de verrerie, de tant de choses! Il s'était muni en cachette d'une ample provision de poudre et de balles, et il proposa à ses hôtes de tirer à la cible.
Mais quelle cible choisir au milieu de ce verger?
On promena les regards tout à l'entour....
ce Tiens, mais... la porte là-bas?
LES TRIBULATIONS DP: M. THIRIOT. 129
— La porte du père ïliiriot?
— Ah! c'est au i)ère Thiriol? C'est juste! C'est votre voisin. Tliiriot la BcMe, n'est-ce pas?
— Oui, lui-nièni(\ rrponclit Frédéric. Mais si nous l'abîmons, sa porte?
— N'aie donc pas peur! On ne l'abîmera pas répliqua Armand.
— Mais non! mais non! ajoutèrent en chœur Maucroix et Colin.
— Et puis quelle autre cible?...
— Nous ne pouvons pas viser sur ces petits arbres!
— Évidcnnncnl ! 11 n'y a que celle-là!
— Et elle est bien placée, juste en face de l'allée....
— Elle présente un panneau superbe!
— On ne peut souhaiter mieux! Allons-y! »
On commença le tir. et, au ])out d'une couple d'heures, le « panneau superbe » se trouvait transformé en une vaste écumoire.
L'endroit était d'ailleurs trop éloigné de la maison pour que les parents pussent entendre les détonations et venir mettre le holà.
Ce n'est qu'une huitaine de jours plus tard que M. Thiriot s'ai)ercut du désastre.
Il remontait la côte de Polval et, pour abréger
y
130 ENTRE CAMARADES.
le chemin, se proposait de rentrer par « en bas », par le verger; il venait de saisir sa clef, allait rintroduire dans la serrure, lorscjuil s'arrêta, ébahi, pétrilié.
On voyait clair tout au travers de sa \Hnic : on eût dit d'une de ces larges planches à bou- teilles....
Et la serrure était ciitiércinciil (h'foiicf'c. di'clii- quetée.
Nouvelle plainte au commissaire de jujUce; nouvelle réclamation de dommages-intérêts.
Quels voisins. Seigneur Dieu! (jiuds voisins!
Cependant cette porte ainsi criblée de Irous el hors d'usage, il fallait la remplacer.
M. Thiriot chargea le menuisier Degrelle de lui en confectionner une autre.
Mais oyez la malechance !
Le lendemain même du jour où Charles Degrelle, aidé du serrurier Simon, avait i)0sé cette porte toute battante neuve, M. Thiriot, en descendant dans son verger })0Ui' rcxaniiiici- cl la contempler dereclnd', s'apcirul... (prcllc n'y était plus!
On la lui avait d(,'scellé(î et hlouli'-c dui'aul la iiiiil.
Les coupal)les n'étaient pas (('Me fois les (ils Marson, et il ne songea pas à les a<(us('r;
LES TRIBULATIONS DE M. TIIIRIOT. 131
c'claieul les habitants do Pulval, loule celle sé(|iielle de maraudeurs constamment aux aguets, sans cesse occupés à jeler leur ilévolu sur ce ({ui les entourait.
Tant que la vieille porte avait été en place, ils n'y avaiiMil ])as i)ris garde; mais la neuve avait aussi- [ù\ IVappi' leur attention et exciti' leur convoitise.
A la suite de C(d ini[)ud(Md larcin, M. Thiriot se déclara vaincu.
Non. plus moyen d"\ tenir, d"lial)iter celte ville de ra\ageurs et diuciMidiaires, de bandits et de bourr(\ui\.
H chargea son notain^ {\c \(Midre sa maison (M alla s'enternM* à trois liiMu^s de Popey. dans le joli bourg de ]jgn\ . où il possédait une \illa isolé(\ entouriH^ d'un jardin bien clos de uuun.
Au moins là, il siM'ail loin dc^s (ils Ahuson c\ des indigentes do Pohal. il n'ain'aii [tins de \oisins à redouter!
VI
PREMIERS COUPS DE FU5I!
Je ne sais ce qu'est devenu mon camarade René Digeaux et s'il a conservé la passion de la chasse que son père lui avait inculquée: mais ce dont je me souviens fort bien, c'est qu'il fut le héros de deux aventures très peu faites pour encourager en lui cette passion.
M. Digeaux. le directeur de l'enregistrement et des domaines de Popey-sur-Ornain, était un chasseur acharné. Son tîls n'avait pas dix ans qu'il l'emmenait trotter avec lui par monts et par vaux, battre plaines et taillis, en compagnie de ses deux beaux braques. Tom et Phanor. A l'issue dune a>sez griève maladie que lit René, d'une
134 ENTRE CAMARADES.
fièvre typhoïde, je crois, et pour fêter sa conva- lescence, il lui acheta un petit fusil et lui en enseigna le maniement, sans ouhlier de lui recommander, comme hien on pense, toute la circonspection et les précautions nécessaires.
Encore soufîrant et les jambes trop faibles pour entreprendre de longues courses, René se bornait à chasser dans le jardin qui attenait à rhabitation de ses parents, à exercer son adresse contre les pinsons et les mésanges, les rouges- gorges et les rouges-queues, voire les simples ce moineaux de pot ?), qui venaient picorer sur la pelouse ou dans les plates-bandes.
A Textrémité du jardin s'étendait un petit bois où il se réfugiait de préférence, rôdait ou s'em- busquait.... Il y avait chance là, grâce au voi- sinage des vignes qui se déroulaient sur la pente et sur le plateau de la colline, d'apercevoir quelque grive en goguette, ou de surprendre quelque autre « gros 5^, geai, merle ou corbeau, maraudeur téméraire .
Un matin qu'il venait de pénétrer à pas de loup, comme d'habitude, et fusil armé dans les allées de ce bois, René entendit tout à coup retentir au-dessus de sa tête un ramage aussi désagréable que bien connu, l'assourdissant jacassement d'une pie-grièche. Notre chasseur de
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 135
lever aussitôt les yeux, de s'efforcer de découvrir, à travers les branches, la criarde dame, et de s'avancer vers elle le plus doucement possible, en se baissant, s'effacant, retenant son souffle, redoublant d'attention et de prudence.
Soudain un bruit d'ailes traversa l'air; la pie venait de s'abattre au ])eau milieu de la pelouse. Et la voilà à sautiller dans l'herbe, à se dandiner, se secouer, se trémousser, caqueter et picoter à cœur joie, a])solument comme si elle eût été chez elle et à l'abri de tout danger.
René épaula son arme, et, du premier coup, mit fm pour jamais aux ébats de la pauvrette. Vite alors il s'élança sur elle, ramassa cette noble proie, et, tout fier, tout palpitant de plaisir, de bonheur et d'ivresse, courut la montrer à son père, à sa mère, à ses deux jeunes sœurs, aux domestiques, conviant toute la maisonnée à partager son ravissement, et recueillant partout les plus chaleureuses félicitations. Pensez donc, c'était sa première « grosse pièce » !
Il voulut même que Céleste, la cuisinière, la lui plumât sur-le-champ et la fît cuire pour le déjeuner.
En vain la brave fille lui oljjecta que la chair de cet oiseau-là ne vaut rien :
« Ce n'est l)on que pour les chats, mon /?/
136 ENTRE CAMARADES.
Laissez,... je la donnerai à notre Moumoute, elle
s'en régalera! ^^
Outré d'une telle proposition, indigné d'une si odieuse profanation, René menaça d'en référer à sa mère, et comme on n'avait rien à refuser à un convalescent. Céleste dut s'exécuter, plumer la bête, la barder de lard et la mettre, sinon à la brocbe, du moins dans la casserole, dans la cocote.
Au moment môme où la défunte margot com- mençait à rissoler — délicieuse musique, qui semblait promettre à René Digeaux un régal prin- cier, — des cris se firent entendre au dehors, dans la tranquille solitude de cette rue excen- trique.
« Julie! Julie! ma Julie! ma petite Julie!
— Eh! père Antoine! interrompit une voix de femme. Voyez donc chez m'sieu Digeaux!
— Julie! Julie!
— Chez m'sieu Digeaux, père Antoine! repartit une autre voix féminine. Oui! Elle est chez lui, dans son bois, j'en réponds! Je l'ai vue entrer!
— Ah! merci bien, m'ame Collongin! Vous aussi, m'ame Finoël, merci bien! Je m'en vais voir.... ^^
Ce n'est bon que pour les chats, mon fi !
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 139
Et un coup de sonnette retentit à la porte d'en- trée de la maison Digeaux.
ce Allez donc ouvrir, mon /?, vous serez bien gentil, dit Céleste à René. J'ai du lait sur le feu, il faut que je le surveille.... «
René obéit, et, la porte ouverte, se trouva en présence d'un voisin, du père Antoine, ce vieux loqueteux qui n'avait pour moyens d'existence que la mendicité d'abord, puis la pêche à la ligne, le braconnage et la maraude dans les bois, et, par surcroît, l'élevage et la vente des oiseaux. Sa chambre, située dans une sorte de sous-sol mal éclairé, une ancienne boutique de tisserand, avec la pénombre, le désordre et la saleté qui y régnaient, la quantité d'oiseaux qui y étaient renfermés dans des cages pendues au plafond, ou y voletaient en liberté, s'y perchaient sur tous les meubles et dans tous les coins, avait bien l'aspect d'un antre de sorcière, et je me rappelle que, tout enfants, nous avions peur de passer, surtout quand la fenêtre était ou- verte, devant cette caverne pleine de frôlements d'ailes, de bruits sinistres.
Et nous n'étions pas seuls à avoir cette peur : les chiens du quartier la partageaient. Oui, les chiens! Antoine — je ne sais dans quelle inten- tion, et peut-être bien la chose s'était-elle effec-
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tuée sans granirpeine et comme crelle-même — avait dressé deux énormes corbeaux à la chasse aux clîiens. Chaque fois qu'un toutou, un tou- tou de belle taille principalement, venait à raser le mur de ladite caverne et s'engageait devant l'embrasure de la fenêtre ou de la porte, on était sûr de voir \m des corbeaux, sinon les deux, tomber sur lui brusquement, lui cribler de féroces coups de bec le dos ou la tête, et ne lâcher prise que quand le pauvre animal, après avoir glapi et piaillé de toutes ses forces, prenait sa course ventre à terre ou se décidait à se rouler sur la chaussée.
Ces deux terribles bipèdes eurent le sort qu'ils méritaient. Un jour ils rencontrèrent leur maître, — un simple petit chien-loup, un audacieux petit roquet, qui, vengeur de toute la race canine, leur broya la tête à tous les deux d'un coup de ses crocs et dans la même séance.
Depuis quelque temps, le père Antoine n'avait d'ailleurs pas de chance avec ses oiseaux élevés en liberté, et vous vous souvenez encore sans doute de son geai apprivoisé, de son jack savant, si malencontreusement mis à mort par le cai)i- taine Pontaubry.
Entre autres élèves et pensionnaires, Antoine possédait à cette époque une i)ie, une superbe
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agasse, que sa femme, morte Tannée précédente, avait elle-même appâtée et apprivoisée, et qu'en souvenir de cette inappréciable compagne, pour honorer et perpétuer sa mémoire, il avait bapti- sée de son nom et appelée Julie.
C'était cette pie qui s'était échappée du téné- breux sous-sol, était venue se percher dans les cimes du petit bois, puis s'ébattre sur la pelouse, et qui maintenant crépitait si mélodieusement sur le fourneau de la cuisine.
« Bien le bonjour, mon jeune mossieu, dil le père Antoine à René Digeaux. .J'ai l)ien l'hon- neur.... C'est pour vous demander la permission de me laisser jeter un coup d'œil dans votre jardin, rapport à ma pie, ma belle Julie, qui s'est ensauvée. Paraît qu'elle est chez vous.... Des voisines l'ont aperçue dans les arbres.... ^^
Une appréhension soudaine, mais quelque peu vague encore, se fit jour dans l'esprit de René.
« Votre pie? Je..., j(^ ne sais pas, bégaya-t-il. Si vous croyez qu'elle est dans notre jardin....
— Oui, on l'a vue; on vient de me l'assurer à l'insiant même. Voilà deux iieures (pie je la cherclie, la coquine! plus de deux heures! J'ai
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battu tout le quartier; je suis allé jusqu'aux Quatre-Chemins, là-bas. Aussi j'ai eu bien tort! J'aurais dû lui retailler les ailes, à cette demoi- selle. Depuis plusieurs jours déjà, je remarquais qu'elle gambadait trop à son aise.... »
La porte de la cuisine était restée ouverte, et Céleste entendait d'autant mieux ces doléances que, tout en les prononçant, le père Antoine s'était avancé dans le corridor et se trouvait maintenant à deux pas d'elle, sur le seuil même de la pièce.
Les plumes de l'oiseau, sa belle robe noire et blanche, couleur de deuil et d'innocence, gisaient encore sur un coin du dressoir. Céleste était en train de soulever le couvercle de la cocote, oi^i Julie continuait de cuire et de bruire de son mieux, et, armée d'une fourchette, s'apprêtait à retourner ce rôti, quand tout à coup une inspira- tion lui vint :
ce Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas...? » murmura-t-elle, en considérant le piètre gibier qu'elle tenait piqué au bout de sa fourchette.
Le père Antoine, qui précisément contemplait les i)lumes éparses sur le dressoir, tourna la tête à ces mots, et, en apercevant l'oiseau en si triste posture, conq)rit d'emblée la catastrophe et poussa un ^c Oh ! » de stupeur et de douleur.
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 143
« Ce n'est pas ma faute! glapit René, en se mettant à pleurnicher. Pas fait exprès.... Bien sûr!... Je ne savais pas....
— Oh!... oh!... continuait de soupirer le vieux braconnier. Ma Julie! Une si gentille, si belle bête! Oh!... «
Céleste intervint.
« Cet enfant vous dit vrai, père Antoine, ce n'est pas sa faute. Il ne pouvait pas se douter C{ue cette pie vous appartenait, il a cru que c'était une pie sauvage....
— Une pie sauvage?... Voyons, mam'zelle Céleste, est-ce que les pies sauvages vont dans les jardins, tout contre les maisons? Vous en avez beaucoup vu, des pies comme ça, aussi peu farouclies? Non, n'est-ce pas, jamais!
— Enfin, c'est un petit malheur, que voulez- vous! 5)
Cette manière de le consoler mit le comble à l'indignation et au désespoir du père Antoine.
« Un petit malheur? vous appelez ça un petit malheur, mam'zelle Céleste? Mais vous ne con- naissiez donc pas ma Julie, vous ne l'aviez donc jamais entendue causer? Car elle causait, et comme une grande personne, mieux que bien des grandes personnes! C'était ma pauv' défunte qui lui avait coupé le filet et lui avait appris à
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sil'llcr el à jaser. C'était un plaisir! Un venait du fin fond de la ville et même du dehors, de bien loin, tout exprès i)our l'écouter, l'interroger, l'admirer! Une bète si intelligente, si futée, si étonnante!
— Si elle avait été aussi futée que vous le dites, elle ne serait pas entrée dans notre jardin, remarqua Céleste.
— Est-ce ({u'elle pouvait savoir, voyons? Est-ce que vous avez le droit, par exemple, de tuer les pigeons qui viennent se poser sur votre toit? Non, vous n'avez pas ce droit-là! Tous ne deviez pas me tuer ma pie! «
Cette discussion, que le père Antoine soutenait sur un ton de plus en plus acerbe et violent, ne tarda pas à attirer les parents de René.
liisiruit de ce qui se passait, et décidé à couper court le plus pronq)tement possible à cette désa- gréable scène, M. Digeaux mit la main à la poche et en tira ime pièce de cinq francs.
>c Tenez, mon brave homme, voilà pour vous indemniser et laissez-nous tranquilles....
— Cent sous, m'sieu Digeaux! Cent sous! Pour ma Juli(M!! Quand j'en ai refusé soixante francs, pas plus tard qu'avant-hier! Oui, m'sieu Digeaux, oui! C'est un ^oyageur de commerce C[ui voulait me l'acheter! Et j'ai refusé! J'ai fait
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 145
cette bêtise!... Mais voilà! J'y tenais, à ma Julie, j'y tenais par-dessus tout, à cause de ma pauv' défunte. Elle m'était sacrée! Un oiseau si remar- quable! qui savait compter.... Oui, m'sieu! Julie savait compter jusqu'à huit... Elle prédisait la pluie et le beau temps mieux que le meilleur des baromètres ! Elle avait pour cela une façon particulière de jacasser.... Oh! je ne m'y trom- pais point!
— Enfin, interrompit M. Digeaux impatienté, à combien l'estimez-vous, votre pie?
— J'en avais refusé soixante francs avant-hier, m'sieu Digeaux, aussi vrai que j'vous l'dis! Ah! quelle perte ! ma pauv'Julie ! Une pie si bien édu- quée, si savante! Elle sifflait mieux qu'un merle, m'sieu Digeaux! — Vous avez dû l'entendre plus d'une fois? — Elle imitait les miaulements du chat, le cri du repasseur de couteaux et rasoirs, celui du marchand de chiffons, et, quand je le lui ordonnais, se mettait à japper comme un chien à qui on a marché sur la patte. Elle connaissait, mieux qu'un clairon, toutes les sonneries mili- taires : le réveil, la soupe, la retraite, l'extinction des feux, V'ià f général qui passe! Il n'y avait qu'à commencer un air pour qu'elle vous l'achevât illico. Ça n'avait pas d'prix, une bête comme ça! pas d'prix, m'sieu Digeaux! C'était un véri-
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table phénomène, et Je comptais bien, à la foire de mai, la faire travailler en public, ce qui m'aurait rapporté gros, pour sûr! Elle parlait toutes les langues....
— C'était évidemment vous qui les lui aviez apprises? demanda M. Digeaux sans broncher.
— Non, je..., je veux dire qu'elle les aurait parlées, si on les lui avait enseignées, car elle avait une mémoire, une facilité, un esprit ! Ah ! ! ! »
M. Digeaux essaya de se débarrasser du bon- homme en lui glissant vingt francs dans la main. Mais non, la somme était encore trop minime pour contre-balancer les innombrables mérites de cette pie sans rivale, de cette prodigieuse et merveilleuse Julie, qui ne cessait, durant ce temps, de rissoler et chantonner dans sa casse- role; et, pour apaiser l'ire et la douleur de son père adoptif, ne pas se créer un dangereux ennemi dans le voisinage et s'exposer à toutes sortes de tracasseries et basses vengeances, M. Digeaux dut en passer par où le voulait le vieux malandrin et accepter le tarif du commis- voyageur.
A quelques années de là, René Digeaux prépa- rait son baccalauréat es lettres, et, ayant échoué
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 147
à la session de juillet, comptait se représenter à celle de novembre, quand une autre et plus sérieuse mésaventure lui advint.
Obligé, pour éviter un nouvel échec, de travailler assidûment durant toutes les vacances et de prendre chacfue matin une leçon particu- lière, il ne lui était guère possible d'aller chas- ser au loin. Ce n'était que dans l'après-midi, vers les quatre ou cinq heures, qu'il avait terminé sa tâche et obtenait licence de décrocher son fusil. Mais il était trop tard alors pour gagner la vraie campagne et les parages giboyeux, et le pauvre garçon en était réduit à longer la route de Combles et les tranchées du Haut-Juré, vaguer dans la plaine de Véel ou sur les friches de Savonnières, et viser quelque grive, un pivert ou un jack, voire, dans les grandes occasions, quelque écureuil haut perché.
Or, à trois lieues de la ville, aux alentours de la forêt de Sainte-Geneviève, sur le finage des communes de Loisey et de Géry, il y avait, cette année-là, — année lointaine et tout à fait excep- tionnelle, hélas! — abondance de lièvres et force compagnies de perdreaux. La chose n'était pas douteuse : les gibecières de tous les nemrods du canton en faisaient foi.
René Digeaux n'y résisla })lus. Il résolut de se
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donner campas un jeudi; et, pour ne rien négli- ger, glisser tous les atouts dans son jeu, il se risqua à prendre un des fusils de son père, un excellent lefaucheux, auquel M. Digeaux tenait comme à la prunelle de ses yeux et lui avait tou- jours formellement défendu de toucher. En outre, afin de bien mettre à profit cette journée et de n'en pas perdre une minute, il partit la veille au soir par le chemin de fer et alla coucher à Longe- ville, station la plus proche de cette région privi- légiée.
Debout et équipé avant l'aube, il gravit les pentes agrestes qui dominent Resson et mènent à Loisey, et bientôt, comme il contournait l'étang de Sainte-Geneviève, il eut le plaisir de faire lever un lièvre, qu'il foudroya du premier coup. Trois cents pas plus loin, il abattait une caille, plus loin encore décimait une compagnie de perdreaux. Véritablement le lefaucheux pater- nel faisait merveille.
Le soir arrivé, le nombre des victimes s'élevait à quatorze : trois lièvres, cinq perdreaux et six cailles. Jamais René n'avait eu la main si heu- reuse, jamais il ne s'était trouvé à pareille fête.
La carnassière gonflée, bondée par tout ce gibier, dont le poil ou la plume apparaissait et passait à travers les mailles du fdet, radieux et
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 149
glorieux d'un si mirifique succès, impatient de montrer à ses parents, à ses amis, à son entou- rage, d'étaler à tous les yeux tant de preuves de son adresse et de sa veine, il regagna la gare de Longeville et monta dans le train qui devait le ramener à Popey.
En face de lui, un voyageur, coiffé d'une cas- quette de loutre à oreillettes et vêtu d'une longue blouse bleue, ayant toute l'apparence d'un maquignon ou d'un marchand de bestiaux, con- sidérait avec curiosité, avec admiration, la volu- mineuse carnassière.
ce Une belle chasse, jeune homme! Toutes mes félicitations ! « finit-il par s'écrier, avec un claque- ment de langue significatif.
René de s'incliner aussitôt et se rengorger.
« Sans indiscrétion, où avez-vous tué tout cela?
— Auprès de Sainte-Geneviève, sur les com- munaux de Loisey.
— Ah! ça ne m'étonne pas! Excellents pa- rages ! Tout le monde le proclame. Malheureuse- ment ça ne durera pas.... Le gibier s'en va, jeune homme! D'année en année nous le voyons dis- paraître, et nos descendants ne connaîtront les lièvres que par les spécimens empaillés qu'ils en rencontreront dans les nuisées. Oui, c'est triste
150 ENTRE CAMARADES.
à dire! L'espèce diminue, se perd de plus en plus. Ce sont les braconniers qui sont cause de tout le mal. Ce sont eux qui dépeuplent sottement nos champs et nos forêts. Si on les traquait et les châtiait comme ils le méritent, ces gredins- là!... Et, sans vous commander, jeune homme, ajouta l'inconnu, com])ien de pièces avez-vous tuées? »
René ouvrit sa gibecière et exhiba lièvres, cailles et perdreaux, étalant le tout sur la ban- quette.
« Oh! mais,... superbe! reprit le voyageur. Quatorze pièces ! Mazette ! Yous allez bien ! C'est affaire à vous! Et... dans votre journée, naturel- lement?
— Oui, dans ma journée, répliqua René avec une feinte modestie.
— Ah c'est beau, n'y a pas à dire! Surtout à votre âge! Faut que vous ayez un rude coup d'œil, mon fiston, un coup d'œil américain ! Car enfin, en supposant que vous en ayez raté....
— Je n'ai raté que deux coups, et encore c'était sur des cailles....
— Ce n'est rien que deux coups de manques j lorsqu'on en a réussi tant d'autres, rien du tout! Il est vrai que vous avez là un fusil.... Yous permettez?... N'ayez crainte!... Ah! une
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 151
maîtresse arme! Comme c'est soigné, fini! Et astiqué! Je comprends qu'avec un tel instru- ment on accomplisse des prodiges. N'importe! Cela n'enlève rien à votre mérite. Vous êtes un gaillard qui promettez, un rude luron! Oui! Quatorze pièces en un seul jour! Saperlipo- pette! C'est magnifique! Splendide! Mais... c'est à Popey que vous descendez?
— Oui, monsieur.
— Vous allez payer une jolie somme à l'octroi, pour rentrée de tout ce gibier.
— Vous croyez?
— Certes! Au moins deux francs par lièvre, vingt sous par perdrix et soixante-quinze cen- times par caille,... au moins! Total : quinze ou vingt francs.
— Pas possible! Vous devez vous tromper, monsieur !
— Non, non, c'est bien le tarif..., le nouveau tarif! Car les droits viennent d'être augmentés, comme vous savez. Tout augmente! Il n'y a que le gibier....
— J'ignorais cette surtaxe.... Êtes-vous sûr?...
— Absolument! C'est affiché partout.
— Ah!... Mais je n'ai pas vingt francs sur moi, fit René, devenu subitement perplexe.
— C'est ennuyeux que vous soyez porteur d'un
152 ENTRE CAMARADES.
fusil, reprit le quidam, parce que... pas moyen
de rien cacher aux gabelous avec ça! Rien qu'à
vous voir, on devine que vous revenez de la
chasse.
— C'est évident!
— Tandis que, sans fusil, vous n'aviez qu'à recouvrir votre sac avec votre pardessus, et... ni vu ni connu! On ne faisait pas attention à vous.
— Oui,... vous avez raison....
— Il y aurait bien un moyen, poursuivit le voyageur : ce serait de séparer les deux choses.
— Comment, séparer?
— Oui, il faudrait que la même personne ne portât pas en même temps le fusil et le carnier. Je pourrais, par exemple, me charger de votre fusil....
— Ah oui!
— Et une fois la barrière de loctroi franchie, je vous le rendrais....
— Seulement on risque....
— Quoi donc?
— C'est frauder loctroi, et, si les employés s'en aperçoivent,... on s'expose à un procès-verbal, objecta René, à qui ce projet inspirait quelques doutes et qui ne se sentait pas la conscience tranquille.
— Mais non! mais non! ils ne s'apercevront de
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 153
rien! Au surplus, c'est votre affaire, et ce que j'en dis, moi, c'est pour vous obliger, voilà tout!
— Je vous remercie bien, monsieur.
— D'ailleurs, puisque vous n'avez pas les vingt francs sur vous?
— C'est vrai,... je ne pourrai pas....
— Seulement, si vous êtes pour vous décider, liàtons-nous, jeune homme! »
En effet, le train venait d'entrer en gare et stoppait en ce moment même.
Vite René passa le fusil à son compagnon de route et s'enveloppa de son pardessus, de manière à dissimuler le mieux possible sa gibe- cière. Puis tous deux descendirent de wagon et se dirigèrent vers la sortie.
Un peu au delà, deux préposés de l'octroi étaient postés en travers du chemin et attendaient de pied ferme les voyageurs.
« Rien à déclarer?
— Rien.
' — Vous non plus?
— Non. »
Une fois cette passe dangereuse franchie, René, tout tremblant encore, se retourna pour rejoindre son acolyte et le délivrer de son fardeau.
Mais où était-il donc, ce complaisant et ingé- nieux personnage? Par où donc était-il passé?
154 ENTRE CAMARADES.
Impossible d'apercevoir sa longue blouse bleue ni sa casquette de loutre à oreillettes. Il avait disparu, disparu avec le fusil, le précieux fusil paternel !
René revint sur ses pas, rentra dans la gare par les salles d'attente, errant de tous côtés et regardant de tous ses yeux, — rien!
Un employé linit par lui demander ce qu'il cherchait, et il lui fallut bien répondre, raconter le tour qu'on venait de lui jouer. Cet employé l'invita sur-le-champ à le suivre chez le commis- saire de surveillance, pour renouveler sa dépo- sition devant ce fonctionnaire. Là, pressé de questions, poussé dans tous ses retranchements, René se vit contraint de la compléter, cette dépo- sition, de faire sa confession pleine et entière, et de reconnaître que c'était uniquement pour passer inaperçu, lui et le produit de sa chasse, devant les commis de l'octroi, et s'épargner ainsi le versement des droits d'entrée, qu'il s'était séparé de son fusil, se l'était fait voler.
ce A trompeur, trompeur et demi ! Que cela vous serve de leçon, mon ami! » conclut le commis- saire de surveillance.
Sur ces entrefaites arriva le receveur de l'oc- troi, ({ui, ayant eu vent de la fraude commise, iit main basse sur le contenu de la gibecière
PREMIERS COUPS DE FUSIL. 155
et dressa procès-verbal contre le délinquant.
Non seulement le malheureux René dut se résigner à rentrer au logis sans l'excellentissime lefaucheux, larme favorite de M. Digeaux, mais encore il fallut que ce dernier, pour arriver à une transaction et obtenir remise de l'amende infligée, déboursât une cinquantaine de francs.
C'était vraiment payer cher l'apprentissage cynégétique de son ills.
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VII
UN SAUVETAGE
M. Geoffroy de Rembert, le grand-père de mon voisin Tony de Marson, habitait à deux lieues de Popey, dans une sorte de petit château-ferme isolé, appelé Rembercourt. Était-ce un de ses aïeux qui avait donné son nom à cette Gentilhom- mière, ou celle-ci qui lui avait fourni le sien, à l'exemple du « fossé bourbeux » dont provenait le ce Monsieur de l'Isle » de Molière, je n'en sais rien; mais je me rappelle que la question était terriblement délicate, et qu'il fallait se garder de la soulever, si Ton désirait se maintenir en bons termes avec le ch(àtelain campagnard.
158 ENTRE CAMARADES.
Quoi qu'il en soit, une ou deux fois par quin- zaine, M. de Rembert se rendait à Popey, dans son cabriolet à caisson vert-bronze, et gravissait, au pas de son petit cheval bai, les abruptes pentes de notre Yille-Haute.
Comme la maison de sa fdle était dépourvue de communs et ne possédait qu'une entrée, un long vestibule dallé de carreaux noirs et blancs ran- gés en damier et inaccessible aux voitures, c'étail chez nous, dans notre foulerie, qu'on remisait le cabriolet et qu'on donnait le picotin à Beaubrun, pendant que M. de Rembert déjeunait en famille.
Vers les trois heures nous l'entendions ouvrir, puis refermer la lourde porte du vestibule ; il venait cogner du bout du doigt à notre fenêtre :
« Merci bien, madame Curel! disait-il en sou- levant son chapeau de feutre pour saluer ma grand'mère. Merci de l'obligeance! »
Et, la pipe aux lèvres — sa courte pipe de merisier, toute noire, garnie d'un couvercle de cuivre à fine chaînette — il pénétrait dans notre foulerie, rattelait lui-même Beaubrun au cabrio- let, puis :
« En route! Allons, Beau])run! Hop! Dépê- chons-nous, mon garçon! »
Souvent, durant les vacances principalement, il remmenait avec lui un de ses petits-enfants,
UN SAUVETAGE. 159
Mlle Henriette, Armand, Frédéric, ou leur plus jeune frère, Tony. Il marriva même d'être du voyage à plusieurs reprises, ce qui était une grande fête pour moi.
Mais en dépit de ses prétentions nobiliaires, M. Geoffroy de Rembert était d'une bonne hu- meur et d'une rondeur charmantes, et d'une ser- viabilité renommée dans tout Popey.
C'était un petit vieillard maigre et sec comme un échalas, au visage toujours méticuleusement rasé et d'un rouge brique, aux cheveux taillés en brosse et tout blancs, aux yeux vifs, perçants, caressants et malicieux, ombragés par des sour- cils gris, comiquement embroussaillés.
Il avait dirigé naguère, pour le compte de quelque compagnie, une importante exploitation agricole aux environs d'Alger, et il s'était amassé là-bas une jolie fortune, qui lui avait permis de recrépir le manoir de ses pères, arrondir leurs domaines et redorer leur blason. Il avait toujours eu la passion de l'agriculture, et sa ferme de Reml)ercourt, avec ses immenses prairies arro- sées par rOrnain, ses bergeries et ses étables nouveau modèle, était citée pour son excellent aménagement et ses rendements extraordinaires.
En avant de la maison d'habitation, à gauche de la grille d'entrée, s'élevait le pavillon du père
160 ENTRE CAMARADES.
Gédéon, rintendant et factotum de M. de Rem- bert. Le père Gédéon vivait là en compagnie de sa fille et de son gendre, le garde Hasselot, et de leur ribambelle de mioches — cinq robustes petits gars, dont les deux aînés, Cyprien et Hip- polyte, faisaient tant de bonnes parties avec Tony et moi, lorsque nous allions à Rembercourt.
Et nos excursions à travers les bois de Mussey et de Couvonges, quand Hasselot nous emmenait dans ses tournées, les histoires de chasse qu'il nous débitait, sa façon d'appeler les oiseaux, de chanter et siffler comme eux, reproduire toutes leurs mélodieuses ritournelles, à l'aide d'une feuille de lierre glissée entre les dents!
« C'est ce qu'on appelle froiier, mes enfants. C'est à la froiiée^ avec des gluaux autour des mares, que je prends le plus de rouges-gorges et de grives. J'aime mieux cela que les raquettes. L'un n'empêche pas l'autre, du reste! ^^
Et nos promenades en barque avec M. de Rem- bert, nos pêches à l'épervier et aux verveux, nos goûters au bord de l'eau! Que de lointains et délicieux souvenirs !
C'est par Tony de Marson que j'ai appris plus tard, alors que nous avions tous deux quitté le lycée, le sauvetage opéré jadis par son grand- père, et que je vais vous conter à mon tour.
UN SAUVETAGE. 161
L'entreprise agricole que dirigeait M. de Rem- bert en Algérie le rappelait de temps à autre en France. Durant les premières années surtout, ayant maintes questions à débattre avec la com- pagnie dont il dépendait et qui avait son siège à Paris, il avait du prolonger ses séjours dans cette ville, et, à certaine époque, s'y était même établi à demeure.
L'appartement qu'il occupait donnait sur un chantier de planches attenant à de vastes ateliers de menuiserie. Une nuil, il dormait de son pre- mier sommeil, quand les cris • « Au feu! Au feu! » l'éveillèrent. Il s'élança vers la fenêtre : une partie des ateliers était embrasée, et les flammes menaçaient déjà les premières piles de planches du chantier.
S'habiller tant bien que mal, ouvrir sa porte et dégringoler l'escalier, ce fut pour M. de Rem- bert l'alTaire d'une seconde.
Comme il atteignait les dernières marches, la réflexion lui vint ; il se ravisa tout à coup.
Il avait en sa possession des papiers impor- tants, des dossiers ({ui lui étaient indispen- sables: il ne fallait pas s'exposer à les perdre. Certainement la maison ne serait pas épar-
11
162 ENTRE CAMARADES.
gnre : un tel amas de bois offrait au feu un
aliment trop propice; mais ce serait sitôt fait de
remonter!
Il rebroussa donc cliemin en courant, rentra chez lui, et, à la lueur des flammes qui s'appro- chaient de plus en plus, qui déjà faisaient cré- piter les vitres des fenêtres, il n'eut pas de peine à se guider pour trouver les précieux dossiers. Prestement il les glissa sous son bras et il s'enfuit, sans même refermer sa porte.
Dans Fescalier, au premier ou au second étage, il se heurta à un individu qui grimi)ait les marches quatre à quatre, un homme à la mine hâve et sordide, « marquant mal >>, comme on dit, avec sa blouse bleue déboutonnée et déchirée et sa casquette informe sur le coin de l'oreille. Ce quidam était suivi d'un compag-non tout aussi pressé que lui et d'apparence non moins misérable et suspecte.
ce Voilà deux vilaines têtes, pensa M. de Rem- bert, et des tètes que je n'avais pas encore vues.... Sans doute des locataires du sixième, qui remontent chez eux pour sauver ce qu'ils pourront! »
Il régnait, du reste, dans la maison et dans tout le quartier, un tel désarroi, une si vive panique, qu'il n'attacha sur le moment aucune
UX SAUVETAGE. 163
importance à cette rencontre. 11 n'en aurait môme pas gardé le souvenir, si, Tincendie éteint, les appartements réintégrés, on n'avait constaté que de noml^reux vols avaient été conunis, que la plupart des maisons contiguës au chantier de menuiserie, c'est-à-dire menacées par le feu, et par conséquent désertées, avaient été mises au pillage.
Une bande de malandrins et d'escarpes, sortie on ne savait d'où, s'était abattue juste à point sur ce coin de rue, et, en vertu de l'adage : « A quelque chose malheur est bon! « avait profité du sinistre pour faire main basse sur tout ce qui traînait... ou ne traînait point.
A peine rentré chez lui, M. de Reml)ert s'aper- çut que ces messieurs ne l'avaient pas oublié, et que les pires dégâts commis dans son domicile provenaient de leur fait. Grâce à l'empressement et aux efforts des pompiers, les parties les plus rapprochées du foyer de l'incendie, les fenêtres avec leurs rideaux notamment, avaient été seules atteintes ; mais les cambrioleurs et « ravageurs » s'étaient chargés du reste. Quel désordre! Les armoires avaient été forcées, brisées; les tiroirs vidés au milieu des chambres; la bibliothèque jetée bas, les livres éparpillés.... C'était un inex- tricable fouillis.
164 ENTRE CAMARADES.
M. de Rembert s'approuva crêtre remonté et d'avoir enlevé ces dossiers auxquels il tenait tant.
Cependant d'autres papiers non moins iini)or- tants, qu'il avait renfermés dans un portefeuille de cuir rouge, lui manquaient. C'était le porte- feuille sans doute qui avait alléché les pillards: et ils avaient dû être singulièrement déçus, car ces papiers, relatifs à l'exploitation agricole de M. de Rembert, étaient pour eux sans valeur.
A tout hasard, M. de Remljert se décida à réclamer, au moyen d'annonces dans les jour- naux et de petites affiches murales, ce porte- feuille et son contenu, et à offrir cent francs de récompense à la personne qui le lui rappor- terait.
La tentative réussit. Peu de jours après cette publication et cet affichage, M. de Rembert reçut une lettre, non signée d'ailleurs et des plus étrangement orthographiées, par laquelle on lui mandait que, s'il voulait bien adresser l'argent promis, le billet de cent francs, poste restante, aux initiales G. H. I., le portefeuille lui serait restitué le jour même, qu'on le déposerait aussi- tôt et sans faute à domicile.
« Nous nous y engageons sur l'honneur! « lui altirmait son correspondant.
UN sauvetagp:. 165
N'ayant, dans Tlionneur de ce flibuslier, qu'une confiance très restreinte, M. de Rembert répliqua qu'il était i)rèt à verser la somme en question, mais de la main à la main et contre remise de l'objet réclamé; qu'au surplus on n'avait rien à craindre, que lui aussi « s'engageait sur l'hon- neur » à ne pas chercher à découvrir l'identité du mandataire qu'on lui enverrait ni à le dénon- cer à la police. Et il expédia sa lettre à l'adresse indiquée.
ce Demain matin on se présentera chez vous. « Telle fut la réponse qui lui i)arvint.
Le lendemain, en effet, il vit arriver une femme, une jeune tille plutôt, mais à laquelle il était difficile d'assigner un âge exact, qui pouvait avoir ({uinze ou seize ans aussi bien que vingt-cinq, maigriotte et chétive, les joues creuses, le teint blême et terreux, coiffée d'un lourd bonnet de taffetas et de tulle noirs, qui ne paraissait pas fait i)our elle et lui tombait sur les yeux.
ce Où diantre ai-je aperçu cette figure? se demanda dès l'abord M. de Rembert. Il me semble bien l'avoir rencontrée déjà.... Oui, il me semble bien!... Mais où? où donc?... »
Il ne chercha pas davantage à éclaircir ce point. N'avait-il pas juré de ne faire aucune ten
166 ENTRE CAMARADES.
tative pour connaître ou reconnaître la personne qui viendrait chez lui? Il se contenta de bien s'assurer qu'aucun document n'avait été sous- trait des poches du portefeuille, puis il remit à la jeune fille le billet de banque annoncé et la congédia.
M. de Remljcrt croyait cette aventure complè- tement terminée, quand, deux jours après, il reçut une nouvelle lettre de la même origine que la précédente, de la même main à la fois inexperte et mystérieuse.
Entre autres objets qui, outre le portefeuille rouge, avaient disparu de son domicile, se trou- vait un coffret renfermant de menus bijoux de famille, de pauvres petits souvenirs sans grande valeur, mais que leur propriétaire n avait pas eu la naïveté de réclamer, convaincu que MM. les dévaliseurs avaient fort bien su en tirer parti.
Et voilà qu'on venait lui proposer de lui rendre ce coffret et ces bijoux, moyennant une... indemnité équivalente à celle qu'il avait payée déjà, une somme de cent francs.
« Très volontiers, se dit-il aussitôt. Ils ne sont vraiment pas trop exigeants, ces messieurs.
UX SAUVETAGE. 167
Mais est-ce que, par hasard, ils vont me faire racheter ainsi, article par article, tout ce qu'ils mont dérobé, mes vêtements, mon linge, mes bibelots, jusqu'à mes cigares? Ah! les far- ceurs ! ! ! ^>
Cette fois, au lieu d'une jeune hlle, ce fut un homme qui se présenta, un petit homme maigre, malingre, livide; et ce petit homme, M. de Rem- bert le reconnut tout de suite : c'était la fem- melette au bonnet noir de l'autre jour, c'était l'individu minable et si pressé (jui l'avait bous- culé dans l'escalier la nuit de l'incendie.
u Ah! nous y sommes! — Eh bien, reprit-il à haute voix, vous ne vous êtes donc pas déguisé aujourd'hui?
— Non, m'sieu! Je me fie à vous!
— J'en suis très touché. Alors vous voulez bien me rendre la boîte de bijoux que vous avez... emportée?
— Oui, m'sieu! En échange de cent francs, comme je vous l'ai écrit.
— Bien enteîidu.
— La v'ià ! Tenez ! »
Et le cynique personnage tira de dessous sa blouse la boîte annoncée et la présenta tout ouverte à M. de Rembert. afin que celui-ci pût en vérilier le contenu.
168 ENTRE CAMARADP:S.
« Oli! il lï} manque rien, ni'sieu, je vous le jure!
— Oui, c'est bien cela.... Tout s'y trouve,... repartit M. de Rembert. Mais pourquoi ne m'avoir pas fait cette offre en même temps que vous m'apportiez mon })ortefeuille?... C'eût été plus simple... Tous n'auriez })as eu la peine de revenir.
— C'est vrai, m'sieu, mais je ne vous connais- sais i)as. Si j'avais été sûr de vous comme je le suis à cette beure, certainement j'aurais profité de l'occasion pour vous..., vous proposer l'échange.
— Ab! très bien. Et maintenant que vous me connaissez, vous n'bésitez i)lus....
— Plus du tout! Vous êtes trop bonnête bomme pour aller dénoncer les gens; ça se voit bien! Et puis... faut que je vous dise aussi,... je me suis brouillé avec Célestin.
— Célestin?
— Autrement dit le Jongleur,... mon copain, celui avec qui j'ai fait le coup chez vous. Eb bien, il m'a floué, m'sieu! indignement floué! En v'ià un qui n'est pas de parole, un à qui on ne peut pas se fier!
— Ab! ab! Tout le monde ne me ressemble donc i)as?
UN sauveïagp:. 169
— Non, m'sieii! Figarez-voiis que les cent francs de votre portefeuille, je n'en ai pas touché un liard, pas vu seulement la couleur, m'sieu! 11 les a gardés pour lui, Célestin! C'est à vous dégoûter du métier! Et bien d'autres choses encore qu'il a refusé de partager!
— C'est vraiment mal!
— N'est-ce pas, m'sieu? Ce n'est pas agir en frère, ce n'est pas un ami, ça! Je vous dis, j'ai été roulé, mais ce qui s'appelle roulé, volé numéro un!
— Absolument comme moi, remarqua en sou- riant M. de Rembert.
— Pas la même chose, vous, m'sieu! Moi, c'est par un ami, un vieux copain, en qui j'avais toute confiance, que j'ai été trahi, trahi odieu- sement! N'est-ce pas décourageant, pas honteux? Y'ià donc mon lot, cette méchante boîte! Et, ({uoi que prétende Célestin, il n'y a pas pour cent francs d'or dans ces bijoux. Je le sais bien, je les ai fait estimer.... Je ne vous le cache pas : on ne m'en a offert que soixante balles... On ne compte pas la façon. Vous voyez, m'sieu, je suis franc, moi, franc comme l'or! Je vous dis ce qui est! Aussi, comme pour vous ça doit valoir plus....
— Effectivement.
170 p:ntre camarades.
— ... Il est de toute justice que je vous demande davantage.
— C'est on ne peut mieux raisonné!
— Ali! ça me fait plaisir de vous entendre!
— Et même vous êtes trop modeste dans votre évaluation. Ce n>st pas cent francs, c'est deux cents que je vous oîï're, moi!
— Deux cents? bégaya notre homme, en écar- ((uillant les yeux, comme pour mieux examiner la physionomie de son interlocuteur et s'assurer (pi'il ne se nuxpuiit i)as de lui. Connnent..., le double?
— Oui, \c double, deux cents francs! L'ais })ayables en Algérie, ajouta M. de Rembert.
— Je ne... comprends pas....
— Vous venez de m'a\ ouer que vous aviez à vous plaindre de — appelons-le par son nom, si cela ne vous fait rien — de votre complice; que vous étiez découragé, « dégoûté du métier »....
^ Il y a de quoi!
— Eh bien, voici une occasion d'en changer, de métier; et, entre parenthèses, je ne crois pas que celui que vous avez exercé jusqu'à présent vous ait beaucoup réussi, car vous paraissez bien malheureux, mon garçon!
— Le fait est! Je ne vous contredirai pas, m'sieu!
Ce n'est pas cent fiancs; c'est deux cents que je vous otlVe. j
UN SAUVETAGE. 173
— Vous auriez l)esoin, non seulement de tra- vailler, mais d'habiter un autre climat, de respi- rer un autre air que celui de Paris, un air plus salubre. Cela vous fortifierait. Youlez-vous aller en Algérie? Je puis vous employer là-bas. J'y pratique des essais de plantations et de cul- ture.... Si la besogne ne vous convient pas, si, au bout d'un an, nous reconnaissons que ce nouveau genre de vie ne fait })as votre affaire, nous n'aurons qu'à résilier le marché, et je m'engage d'avance à vous rapatrier. Acceptez- vous?
— Ma foi, m'sieu....
— Vous avez vos parents avec vous?
— Ma mère est morte v'ià un mois, à Clair- vaux: (piant à mon père, pa^ connu. J'suis tout seul....
— Raison de i)lus alors!
— Quand partirais-je?
— Ce soir même.
— Ah!
— C'est un peu court, mais à quoi bon ditle- rer? D'ailleurs le temps et la besogne me pressent. Je quitterai Paris à la lin de la semaine, et je tiens à vous trouver en arrivant....
— Eh bien, m'sieu, entendu! J'suis votre homme! >^
174 entrp: camarades^
Le vivifiant climat de l'Algérie, non moins qne le travail, les sages conseils et les salutaires exemples, rétablit peu à peu la santé plnsi{{ue et morale du protégé de M. Geoffroy de Rembert.
Lorsque celui-ci, après de longues années, décida de regagner le pays natal et de finir ses jours dans le castel paternel, le gai cottage de Rembercourt, il ne voulut pas se séparer de ce serviteur si zélé, si reconnaissant, qui lui était dévoué comme un terre-neuve à son maître. Il remmena, lui et la petite famille qu'il s'était créée, fit de lui son intendant, et, plus tard, maria sa fille, Irma Gédéon, avec le garde Hasse- lot, qui nous contait, à Tony et à moi, de si belles histoires le long des tranchées de la foret de Couvonges.
VllI
JONAS LE SAUVAGE
Il ii'élait plus guère connu que de nom, à l'époque où j'achevais mes études au lycée de Popey-sur-Ornain : on savait seulement qu'il existait quelque part, du côté de la route de Combles, au milieu des bois étages sur les vallon- nements de ce pittoresque plateau, une sorte de vieil avare et de vieil original, de vieux fou, le père Jonas, Jonas le Sauvage, qui, pour ne pas payer de loyer, s'était réfugié sur le dernier lopin de terre c[ui lui restât, et avait élu domicile en plein fourré, chez les loups, dans une niisé- ral)le cahute, une cabourottc à demi effondére.
176 ENTRE CAMARADES.
Une i'orle liaic de charmille et d'aubépine enlou- rait ce bois et formait un assez vaste rectangle dévalant mollement de la crête des PwcJics jus- quà la route.
Abrité et caché, hiver comme été, dans répaisse ramure de cet enclos, le père Jonas s'échappait chaque nuit de sa lanière et s'en allait, escorté de son chien Brisquard, un alTreux petit roquet jaune, rôder à travers les rues el chercher provende à même les tas d'ordures. C'est du moins ce qu'aClirmaient les commères de ma petite ville; car, à cette heure-là, les hon- nêtes gens de Po[)ey, c'est-à-dire lous les habi- tants sans exception, élaienl religieusemenl enfouis dans leurs drai)s el ronllaient à poings fermés.
Néanmoins j'eus souvent occasion d'aperce- voir Jonas le Sauvage, et je puis parler de lui en pleine connaissance de cause. Le père d'un de mes condisciples, de mon camarade Alfred Magi- not, possédait sur la route de Combles un bois contigu à celui de cet harpagon misanthrope, et il ne manquait jamais, durant le mois de sep- tembre, de « faire une tendue », de braquer raquettes, rejauts et becs-à-terre dans les allées et à l'entour des mares, au grand dam des rouges-gorges, pinsons, grives, siltelles et mé-
JÛXAS LE SAUVAGE. 177
sanges. De son côté, Jonas n avait garde de ne pas se conformer à l'usage et se livrait de son mieux à cette chasse — je gagerais même que le féroce grigou laissait ses raquettes en place et tendues toute Tannée, — et, à certains endroits, par les interstices de la haie, nous le voyions tout à notre aise, Maginot et moi, lorsqu'il préparait ses pièges, élaguait les gaulis de ses sentiers ou faisait ses tournées, tout en appelant ou sifflant son chien :
« Brisquai'd! Ici! Ui-i-i-il ! w
C'était un i)etit homme maigre et grêle, au teint hâve, à l'air chafouin, méfiant, dur et rusé, aux cheveux clairsemés et d'un hlond roux, iden- tiquement de la même nuance que le poil de son compagnon.
Et, à ce sujet, je me suis quehpiefois demandé si ce nom de Jonas n'était pas un sohriquet que lui avait jadis valu la couleur de sa tignasse, et qui peu à peu s'était suhstitué à son nom patro- nymique et l'avait fait ouhlier. Tant il y a qu'on ne lui en donnait pas d'autre de mon temps.
Il était vêtu de guenilles sordides : pantalon effrangé, effiloqué, déchiré, et dont le has était, en toute saison recouvert d'une carapace de houe; paletot graisseux, aux manches et aux pans décousus, crihlés d'accrocs, en lamheaux;
12
178 ENTRE CAMARADES.
casquette sans visière: savates éculées, avacliies,
craquées et lézardées, aspirant l'eau par mainte
lucarne.
Malgré sa maigreur et sa mine chétive, il ne portait pas plus de soixante à soixante-cinq ans; mais les anciens de la contrée i)rétendaient qu'il en avait soixante-quinze pour le moins, et ils en racontaient long sur son compte, ils ne taris- saient plus, quand ils avaient une fois entamé le récit de ses prodiges de lésinerie, de ladrerie et de rapacité.
Jouas n'avail pas toujours élé le piètre et infime personnage que vous venez d'entrevoir. Quarante ans auparavant, il avait tenu bon rang dans la ville ; il s'était, avec son métier de maqui- gnon, amassé une belle aisance et possédait même en ce temps-là cincj maisons sur le pavé de Popey.
C'est à propos de ces immeubles qu'il disait un jour à M. le chevalier Durival, alors maire de Popey-sur-Ornain :
ce Mais vous voulez donc me ruiner, monsieur le maire? Tous venez de prendre un arrêté obli- geant tous les propriétaires k faire blanchir les
JONAS LE SAUVAGE. 179
façades de leurs maisons avant la Toussaint pro- chaine, et vous ne réfléchissez pas à ceci, que j'en ai cinq, de maisons, à badigeonner! Cinq maisons! Mais c'est ma ruine, monsieur le maire! Autant m'égorger tout de suite ! »
Il va sans dire que Jonas exigeait que les loyers de ses maisons lui fussent payés d'avance.
« Si vous étiez raisonnable, vous me sauriez gré de vous épargner l'inquiétude de devoir votre terme! ^^ avait-il l'audace de riposter à un de ses locataires qui lui avouait « n'être pas en mesure ->^] et les malheureux qui se trou^ aient dans ce cas, il les traitait avec la dernière rigueur.
« Je relève de maladie, monsieur; si c'était un effet de votre bonté de m'accorder un petit délai....
— Pardon! interrompait-il. Je ne viens pas vous demander des nouvelles de votre santé; c'est de l'argent que je viens chercher, qu'il me faut! -
Le terrible pince-maille aurait rendu des points à M. Vautour, de légendaire UK'moire.
Une pauvre octogénaire, qui demeurait à un bout de la ville, au fin fond du faubourg de Marbot, lui api)orte le montant de son loyer :
180 ENTRE CAMARADES.
* ce Si VOUS vouliez bien me faire un petit reçu, monsieur, comme criiabitude?
— Très volontiers. Passez-moi votre dernière quittance.
— Je ne Tai pas, monsieur.
— Vous auriez dû l'apporter!
— L'apporter? Pourquoi faire? Vous savez bien que je ne vous redois rien.
— C'est vrai; mais allez toujours la chercher.
— AMarbot? Par cette chaleur? Oh! monsieur, vous ne voudriez pas!...
— Si, si! Je ne i)uis m'en i)asser.... C'était à vous à ne pas oublier.... Impossible de vous donner une nouvelle quittance sans avoir vu la précédente. ^^
Et quand la locataire se fut exécutée et se représenta, son papier à la main, devant Jouas, celui-ci prit la feuille, la retourna sans même la lire, et inscrivit au verso le nouveau récépissé qu'il avait à fournir.
Tiens! vous auriez peut-être voulu qu'il laissât perdre ce « blanc «? Ah mais non, pas si béte! Il n'oubliait rien, lui, ne gaspillait rien, tirait parti de tout. On assurait même que la plupart des reçus délivrés par le sieur Jouas étaient libellés sur des marges d'afhches blanches qu'il allait arracher le long des murailles.
JOXAS LE SAUVAGE. 181
D'après ses féroces prouesses de propriétaire, on peut juger de ses exploits de maquignon. Que de méchants tours il joua à quantité de gens de Popey et de paysans des environs! On en glosait encore et s'en gaudissait après un demi-siècle, tandis que les dupés ou leurs hoirs les avaient toujours sur le cœur et lui en gardaient une inex- tinguihle rancune.
Parents, alliés, bienfaiteurs, simples connais- sances ou indifl'érents, .Jouas ne faisait en affaires acception de personne, traitait tous ses clients avec le même sans-gêne et la même improbité, la même impitoyable rouerie.
Sacliant qu'un de ses camarades d'enfance, fer- mier au Gros-Chêne, avait besoin d'un cheval de labour, il va le trouver et se fait fort de lui en procurer un à bon compte, dans les conditions les plus avantageuses.
« Pas de courtage entre nous, ça va de soi ! Je ne te demanderai ({ue le remlioursement de mes frais de déi)lacement, quinze francs, une misère! ^^
L'autre acquiesce de grand cœur et se confond en remercîments.
Jouas alors de courir chez un paysan qui était
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180 ENTRE CAMARADES.
« Si VOUS vouliez bieu me faire un petit reçu, monsieur, comme d'iiabitude?
— Très volontiers. Passez-moi votre dernière quittance.
— Je ne l'ai pas, monsieur.
— Vous auriez dû l'apporter!
— L'apporter? Pourquoi faire? Vous savez bien que je ne vous redois rien.
— C'est vrai; mais allez toujours la cbercher.
— AMarbot? Par cette cbaleur? Ob! monsieur, vous ne voudriez pas!...
— Si, si! Je ne puis m'en passer.... C'était à vous à ne pas oublier.... Lnpossible de vous donner une nouvelle quittance sans avoir vu la précédente. «
Et quand la locataire se fut exécutée et se représenta, son i)apier à la main, devant Jonas, celui-ci prit la feuille, la retourna sans même la lire, et inscrivit au verso le nouveau récépissé qu'il avait à fournir.
Tiens! vous auriez peut-être voulu qu'il laissât perdre ce « blanc »? Ah mais non, })as si bète! Il n'oubliait rien, lui, ne gaspillait rien, tirait parti de tout. On assurait même que la plupart des xçus délivrés par le sieur Jonas étaient libellés sur des marges d'aftîches blanches qu'il allait arracher le long des murailles.
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JONAS LE SAUVAGE,
181
D'après ses féroros prouesses de propriétaire, on peut juger de ses exploits de maquignon. Que de méchants tours il joua à quantité de g^ens de Popey et de paysans des environs! On en glosait encore et s'en gaudissait après un demi-siècle, tandis que les dupés ou leurs hoirs les avaient toujours sur le cœur et lui en gardaient une inex- tinguible rancune.
Parents, alliés, l)ienfaiteurs, simples connais- sances ou indilï'érents, .Jonas ne faisait en affaires acception de personne, traitait tous ses clients avec le même sans-gêne et la même improbité, la même impitoyable rouerie.
Sachant qu'un de ses camarades d'enfance, fer- mier au Gros-Chêne, avait besoin d'un cheval de lal}our, il va le trouver et se fait fort de lui en procurer un à bon compte, dans les conditions les plus avantageuses.
« Pas de courtage entre nous, ça va de soi! J(^ ne te demanderai que le remboursement de mes frais de déplacement, quinze francs, une misère! «
L'autre acquiesce de grand cœur et se confond en remercîments.
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18-2 ENTRE CAMARADES.
venu le Aoir La veille, et de lui tenir ce lan- gage :
ce Tous me proposiez hier de vous acheter votre cheval cinq cents francs; je puis aujourd'hui vous le faire vendre six cents francs — cent francs de plus que vous n'en demandiez, — et trois cents francs au-dessus de sa valeur réelle, je ne vous le cache pas! Je ne prélèverai pour cela que quatre-vingts francs de commis- sion.
— Accepté! w
Yoilà les services que Jonas rendait à ses meil- leurs amis, les prix de faveur qu'il leur réser- vait.
Et la farce qu'il machina contre M. le chevalier et maire Durival, pour se venger sans doute de l'arrêté pris par (^e magistrat,^ touchant le hadi- geonnage des maisons!
M. Durival, qui était resté vieux garçon et vivait avec sa sœur, Mlle Euphémie, quinquagé- naire comme lui et, comme lui aussi, célihataire, possédait une antique herline où la digne demoi- selle s'installait chaque après-midi, durant la helle saison, et se faisait promener dans les alentours. Cette herline était traînée par deux bidets, l'un noir d'ébène, l'autre gris pommelé. Un jour vint où M. le chevalier et Mlle sa sœur
JOXAS LE SAUVAGE. 183
s'aperçurent de cette discordance et décidèrent d'y remédier.
« J'en parlerai à Jonas! » conclut M. Durival.
Jonas se chargea très volontiers de l'opération. Il acheta à M. le maire son cheval gris pommelé, — et le lui revendit trois jours après, passé à la teinture, noir comme de l'encre, et quatre cents francs plus cher.
Dès le surlendemain, une pluie d'orage faisait soudainement déteindre la rohe de l'animal, et 3111e Euphémie, à sa grande stupéfaction, en croyant à peine ses lunettes, voyait reparaître, à côté de la jument noire Sultane, le vieux Caraln, le bidet gris ponmielé.
Tout malingre et minable qu'il était ei avait toujours dû être, Jonas, aux approches de la qua- rantaine, avait réussi à prendre femme, mais de bien singulière façon !
Durant une des fréquentes tournées que son commerce l'obligeait d'entreprendre à travers la campagne, à dix ou quinze lieues à la ronde, il avait remarqué, dans le village de AYoim- bey, près de Verdun, une grande, solide et robuste hlle, n'ayant que sa santé et ses biceps
184 ENTRE CAMARADES,
pour fortune, sans autre parent qu'une vieille grand'mère en enfance, et il avait incontinent démêlé tout le parti qu'on pouvait tirer d'une orpheline taillée sur ce patron et accoutumée aux plus durs ouvrages. Sa grand'mère morte, Pélagie Sauce, qui ne trouvait pas aisément à gagner son pain dans sa pauvre commune, parla de se rendre à la ville pour s'y mettre en con- dition. C'est alors que Jonas, qui guettait l'oi- seau, surgit d'un bond et ofl'rit à Pélagie de la prendre chez lui.
« Rien à faire! Pas de bourgeoise continuelle- ment sur votre dos, sans cesse à bougonner, à ronchonner, à vous houspiller! Pas d'enfants! Aucun tracas! Libre comme l'air! Plus heureuse qu'une reine ! >^
Et il conclut en lui })roi)Osant vingt-cinq francs de gages mensuels, somme très raisonnable en ce temps-là.
Pélagie accepta,... et, au bout de dix-huit mois, après avoir trimé comme une esclave, peiné comme une damnée, elle n'avait pas encore touché un centime de son dû.
Elle avait beau réclamer, chaque fois son maître diiférait le payement.
« Oh! pas moyen aujourd'hui de régler votre compte, ma (ille! Faut que je parte bien vite, que
joxAS lp: sauvage. 185
je grimpe à la Ville-Haute. ... On m'attend au marché du pàquis. Nom d'un petit bonhomme! je n'ai que le temps.... A ce soir, Pélagie! A ce soir! « Ou bien, dans une autre circonstance : « Mais qu'est-ce que vous craignez, mon enfant? Votre argent est en bonnes mains, on ne peut mieux placé; vos intérêts courent,... (^ourent... au triple galop! Et vous pourrez toujours les rattraper quand vous voudrez, soyez tranquille! Ah! grande sotte! laissez-le donc où il est, ce magot, ça vaudra mille fois mieux que de le dépenser! D'ailleurs, qu'en avez- vous besoin? Vous avez ici tout à gogo!
— Mais, m'sieu....
— Il n'y a pas de m'sieu cjui tienne! C'est mon devoir de veiller sur vous et vos finances, de vous maintenir dans le droit chemin, vous dé- fendre contre les inexpériences et les tentations de votre (âge! Eh bien, non! je ne vous donnerai pas d'argent! Ce serait céder à un caprice dont vous ne tarderiez pas à vous repentir, Pélagie;... oui, un caprice! Et vous m'en voudriez de ma faiblesse! Vous seriez la première à me repro- cher de n'avoir pas mieux résisté à vos... vos folles prodigalités!
— Oh! pour ça non, m'sieu!
186 ENTRE CAMARADES.
— Si! je vous connais! Vous m'en garderiez rancune, bien sûr! Vous êtes une fille d'ordre une fille économe, prévoyante, pleine de juge- ment. Vous vous dites qu'il faut épargner quand on est jeune, mettre de côté le plus possible afin d'assurer ses vieux jours, et vous avez raison, Pélagie, grandement raison! Oui, ma fille, ce sont là des sentiments que je suis beureux.... que je suis fier... de constater en aous, et que je me ferais scrupule de ne pas encourager de tout mon pouvoir. »
Le mallieur voulut que Pélagie confiât ses difficultés pécuniaires à quelques gens de Woim- bey, qui, comme nombre d'autres, avaient eu à se plaindre du marchand de chevaux et n'étaient pas fâchés de lui témoigner leur rancune. Séance tenante, l'un d'eux conduisit la jeune fille chez le juge de paix. Une assignation fut lancée contre Jouas; mais le drôle avait plus d'un tour dans son bissac, et il trouva moyen de déjouer les machinations de ses adversaires, de ne pas donner un sou à sa servante et de faire la nique à tout le monde.
Il lui suffit pour cela d'épouser Pélagie, tout simplement.
La malheureuse aurait mieux fait ce matin-là de sacrifier ses gages, d'abandonner ce qui lui
JOXAS LE SAUVAGE. 187
était dû et de s'enruir loin, Ijien loin, de ce si généreux maître et étrange soupirant.
Devenue Mme Jonas, il lui fallut se multiplier et se surmener plus enclore qu'auparavant, pàtir sans repos ni trêve. Outre les soins du ménage, elle avait à supporter, et sans pouvoir s'échapper à présent, sans appel ni remède, les maussa- deries, les l)rusqueries et les colères maritales, les rhumatismes intermittents et l'incessante et sordide avarice de son auguste seigneur. Plus de garçon d'écurie : c'était elle qui en tenait lieu, elle qui faisait tout au logis, était la vraie hète de somme de la maison.
Elle mourut à la tâche, au hout de huit ou dix ans de mariage. Un refroidissement la prit un soir, une fluxion de poitrine se déclara; et comme, grâce à la rohuste constitution de la malade, la fin n'arrivait pas assez vite à son gré, Jonas exigea que sa femme fût transportée à l'hôpital. Il n'avait personne pour la soigner chez lui en son absence, alléguait-il; puis les médicaments coûtaient les yeux de la tète; il ne pouvait y suffire, non, pas moyen! Et le médecin ({ui viendrait encore réclamer ses hono- raires! Non, non, il ne pouvait pas, c'était clair comme le jour! Pour qui donc aurait été fondé l'hôpital, sinon pour venir en aide aux indi-
188 ENTRE CAMARADES.
gents, aux pauvres diables sans le sou, tels que
lui?
La fortune que Jouas s'était acquise par son trafic de chevaux, fortune qu'on évaluait à trois cent mille francs, fut engloutie en un rien de temps dans des tripotages de Bourse.
Jonas avait alors cinquante ans; il venait de perdre sa femme, l'infatigable et infortunée Pélagie, et, comme si celte mort eût réclamé vengeance, eût été pour lui le signal de la d('gringolade et le commencement de l'effondre- ment, il se sentit pris d'un irrésistible désir de ttUer de la finance et se mêler au jeu de la hausse et de la baisse. C'était si commode, lui semblait-il, si avantageux! Pas besoin de courir les chemins, de marchander, disputer et s'égo- siller sur les champs de foire ; de s'exténuer loin du logis des journées et des nuits entières; il n'y avait qu'à passer à la bancpie Thiriot-Colomb et Cie et donner ses ordres d'achat ou de vente à M. Saingelin, le fondé de pouvoir, un bien aimable homme, poli et accueillant comme personne, et de si bon conseil!
Deux ou trois opérations rapportèrent à Jonas
JONAS LE SAUVAGE. 189
(le superbes bénéfices et ralléchèrent d'aLitaiit. Il tripla, quintupla ses mises, se lança à fond de train, et patatras! Argent, chevaux, immeubles, tout y passa. Il ne lui resta bientôt plus que son bois de la route de Combles.
Fou de douleur et de désespoir, il s'en i)rit, comme de juste, à la banque Thiriot-Golomb, poursuivit de ses insultes et de ses menaces Tobligeantissime M. Saingelin, et faillit même un jour lui faire un mauvais parti. La i)olice intervint; on engagea l'ex-maquignon à vouloir bien calmer ses fureurs et ne pas renouveler ses provocations ni surtout ses attaques; autrement on se verrait contraint d'user de rigueur à son endroit.
Alors Jonas, qui s'était avisé de transporter ses pénates dans la cahute de son bois et s'essayait au commerce des chiffons, des vieux os et de la ferraille, se renferma dans sa retraite et s'astreignit à ne plus eifectuer que de nuit, à la lueur des réverbères ou de la lune, ses rondes à travers tous les carrefours et recoins de la ville et ses inspections de détritus. Il avait pris en grippe le monde entier, au point de se détourner ou de battre en retraite dès qu'il voyait poindre une figure humaine. Il était, selon le terme employé par le docteur Nève, atteint de
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lycanlliro})ie, transmué en lou}), et ne ^oulait plus vivre qu'avec ses pareils, les bêtes des forêts.
Il n'y avait d'exception que pour son petit chien Brisquard, qui était toujours sur ses talons et partageait son ressentiment contre le genre humain. Dès qu'un })assant faisait mine de s'arrêter sur la route, devant le bois .lonas, ou si nous venions, Alfred Maginot ou moi, à frôler de trop près les ])rindilles de la haie mitoyenne, aussitôt Brisquard montrail les crocs et se met- tait à japper comme un forcené.
Un avait beau lui crier : « Yeux-tu te taire, vilaine cagne. veux-tu te taire! « il n'interrom- pait son sabbat qu'après s'être Ijien convaincu que vous ne nourrissiez aueun dessein contre la })roi)riéb' de son maître, et avoir constaté votre disparition, ou tout an moins votre éloi- gnement.
En re\ anche. Brisquard — toujours à rexem])le de son maître et compagnon — ne mettait jamais la patte hors de son domaine, .hunais de fugues dans les taillis voisins, même à hi poursuite de ({uelque levraut: jamais de llàneries sur la route, de batailles ni de culbutes avec un confrère. Non, Brisquard respectait le terrain d'autrui comme il entendait qu'on respectât le sien [)roi)re.
M. .Maginot aperout Jonas agenouillé.
JONAS LE SAUVAGE. 193
Un jour cependant, un matin de printemps, le petit roquet faillit à ses habitudes. M. Maginot, le père d'Alfred, ayant eu besoin de se rendre dans son bois, vit Brisquard franchir la haie et accourir à sa rencontre en aboyant de toutes ses forces. Il voulut le chasser d'abord; mais le chien revint, se remit à sauter et virer obstiné- ment autour de lui, tout en continuant à donner de la voix tant ({u'il pouvait.
Décidément il se passait quelque chose d'inso- lite.
Brisquard, en même temps qu'il se démenait et sautillait, paraissait vouloir se diriger vers la demeure de son maître et convier M. Maginot à le suivre.
Mais la haie était partout haute et large, bien fournie, et, pour trouver une brèche et pénétrer chez son voisin, M. Maginot dut aller jusqu'au sommet du bois, au sentier des Roches; Brisquard se tenait toujours à ses côtés et clal)audait de plus belle.
Entin on arriva devant la baraque.
M. Maginot poussa la porte et aperçut le vieux Jonas agenouillé devant le lourd et long châssis, l'espèce de coffre qui lui servait de lit et sous lequel il cachait ce qu'il était j)arvenu à récolter depuis son désastre, ses quelques pièces d'or
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et ses piles d'écus et de gros sous. Il avait voulu contempler son trésor, y plonger ses maigres doigts, ainsi qu'il en avait sans doute l'habitude, savourer ce bain délicieux, se rajeunir, se délecter et s'enivrer à la vue et au contact de ce tout-puissant et perfide métal ; mais cette fois ses vieilles mains débiles, après avoir soulevé le dessus de l'énorme coffre, l'avaient laissé retomber sur elles, et il n'avait pas eu la force de les dégager. Il s'était trouvé pris là, retenu par les poignets, agrippé et serré comme dans un piège à renard; et il était mort sur place, d'une mort lente, horrible, épouvantable — mort de faim!
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IX
UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU
Lorsque M. Zéphyrin Golibert, nomme profes- seur de seconde annexe au lycée de Popey-sur- Ornain, céda à M. Mirandar l'institution Saint- Michel, où il avait fait fortune et s'était acquis un si grand renom de compétence et de pater- nelle vigilance, cet établissement était en pleine prospérité et comptait, outre les externes de la ville, soixante à quatre-vingts internes. Cette vogue disparut en même temps ([ue le <c père Golibert ». Toute clientèle, et en i)articulier celle des familles qui cherchent à placer leurs enfants en pension, redoute les changements, appréhende
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rincoiîiiu; et, si zélé, si scrupuleux et dévoué que fût en réalité M. Mirandar, pour tout le monde il était l'inconnu. Aussi ses « rentrées » ne faisaient-elles que décroître, ses concurrents, l'institution Faratte et l'école Saint-Augustin, que s'enrichir à ses dépens.
Ancien instituteur communal dans le nord du département, à Juvigny, M. Théodule Mirandar avait connu M. Colibert à l'École normale de Popey, sous l'éminente direction de M. Achille Thirion. C'est vous dire qu'il n'était plus tout jeune et avait, ainsi que le père Colibert, doublé le cap de la cinquantaine.
Il s'était, à vingt-six ans, marié avec une de ses cousines, une petite campagnarde toute simplette, douce et taciturne, mais courageuse, infatigable à la besogne, qui le secondait de son mieux dans la gouverne de leur entreprise, et leur grand désespoir à tous deux était de ne pas avoir de progéniture.
C'est mus par ce sentiment et aussi par une bien naturelle commisération que, peu d'années avant de quitter Juvigny, ils avaient recueilli le fils d'une de leurs voisines, pauvre veuve qui venait de mourir, et qu'ils relevaient comme s'il eût été leur propre enfant.
Cet acte de bienfaisance était d'autant plus mé-
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ritoire que Stéphane Aiidinot — ainsi s'appelait l'orphelin — ne brillait pas par son intelligence et ses capacités, et qu'il n'y avait guère à espérer