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LR LE 7

UNIVERSITY or MICHIGAN GENERAL LIBRARY.

MÉMOIRES.

DE

L'ACADÉMIE

DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS

D'ARRAS

CARRAS

Imp. Rohard-Courtin, place du Pont-ue-Cité, 6

M. D. CCC XCVI.

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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS

L'Académie laisse à chacun des auteurs des travanx insérés dans les volumes de ses Mémoires, la responsabilité de ses opinions, tant pour le fond que pour la forme.

MÉMOIRES

DE

L'ACADÉMIE

DES SCIENCES. LETTRES ET ARTS

D'ARRAS

DC -

I1° Série. Tome XXVII.

C4RRAS

imp. Ronard-Courtin, place du Pont-de-Cite, 6

M. D. CCC XCVI.

I Séance publique du 28 Mai 1896.

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ALLOCUTION D'OUVERTURE

PAR M. l’Abbé DERAMECOURT

Président.

408 ———

Mesa ES, Messieu RS,

A" Société s’honore, comme une famille, par le culte de 4.ses morts. Et si le Collègue dont elle déplore la perte porte un nom qui signifie tout ensemble la bonté, le talent, la loyauté et l'honneur, elle doit le prononcer avec plus d'estime encore et de regret parce qu'elle sait que ses propres sentiments sont unanimement partagés.

C’est pourquoi je salue d’abord, au nom de tous mes Col- lëgues, le nom el la mémoire de M. Julien Boutry, enlevé prématurément à notre Compagnie depuis sa dernière Séance publique.

À côté des tombes qui se ferment, il faut saluer aussi les berceaux qui s'ouvrent : je m’applaudis d’avoir à remplir encore cet heureux devoir.

Il semble même que nos jeunes Collègues sont aujourd’hui particulièrement favorisés. Le soleil de mai sourit à leur

Qu

entrée dans la vie académique, les parfums de printemps embaument cette aurore et, pour compléter la fête, la ville d'Arras se pare de ses plus beaux atours ; elle expose les meilleurs souvenirs de son passé luxueux, elle appelle à elle les artistes les plus renommés ; par surcroît, voici que se rassemblent dans ces magnifiques salons et sous ces voûtes superbes que la générosité municipale veut bien faire nôtres, avec l'élite de la société artésienne agrandie, les représen- lants les plus distingués de l'Etat, de la magistrature et de la cité.

GÉNÉRAL, MONSEIGNEUR,

Me permettez-vous de vous dire que je suis particulière- ment heureux et fier de vous saluer ici, aujourd’hui, au nom de l’Académie d'Arras ? |

Depuis notre dernière Séance publique, vous n'êtes plus seulement des hôtes illustres qu’on accueille avec respect, qu'on reçoit avec reconnaissance : vous êtes de la maison, vous avez pris rang d'honneur dans notre Compagnie.

Il nous a paru que l'épée du général commandant et la croix épiscopale s’unissaient bien, ensemble, dans notre armorial, surtout quand c’est le général Stroh]l et vous, Monseigneur, qui les portez. C’est pourquoi nous les avons croisées sur notre blason, et nous en faisons notre parure.

Vos services et vos œuvres deviennent notre patrimoine. Que vous travailliez de l’épée ou de la plume, que vous ga- rantissiez l’ordre, la discipline, la tenue, le labeur quotidien, l'honneur de notre armée ; que vous portiez la bénédiction et la charité à travers nos villes et nos campagnes, ou que vous livriez à la méditation des fidèles et des lettrés les pages ex- quises d’un mandement de carème ou de l'Oraison funèbre de son Eminence le cardinal Meignan, vous servez tout en-

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semble la France et l'Eglise, et désormais, vous honorez l’Académie d'Arras. Merci de ce concours à notre Société !

N'avais-je pas raison de dire, Mesdames et Messieurs, que jamais réception académique ne fut placée dans un plus beau décor et entourée d’un plus brillant cortège ?

ÉTÉ ÉRSSESSSSSESSES ÉLLLELLELELELELLCELEECSCE

DISCOURS DE RÉCEPTION

DE M. G. ACREMANT

Membre residant.

—— Oo

Mespanes, Messieurs,

« Aux grandes actions, il faut de grandes gloires ! Pour rendre un digne hommage à leurs nobles mémoires, On doit à pleines mains prodiguer les honneurs... » (1).

C'est ainsi que s'exprime M. Lecesne dans une de ses pièces de vers restées manuscrites.

Avant de suivre son conseil, je Liens à m'acquitter de ma dette de reconnaissance et vous remercier, Messieurs, de l'honneur que vous m'avez fait en m’admettant dans votre Compagnie.

Vous avez jugé celui qui était présenté à vos suffrages avec une indulgence excessive. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, mais je suis forcé de reconnaitre que les sa- vanis, ordinairement si sévères pour eux-mêmes, se conten- tent parfois d’un peu de bonne volonté chez les autres. Cette bonne volonté est mon seul titre et je la mets entière à votre

(1) Le Panthéon.

disposition, persuadé que vous continuerez à l'aider et à l'éclairer de vos conseils bienveillants.

Mon insuffisance aura au moins le mérite de faire ressor- lir encore davantage la supériorité de mon prédécesseur. Je succède, en effet, à un de ces hommes que l’on ne remplace pas. Sa vie et son œuvre ont été longues ; sa nature bien- veillante, son caractère aimable, sa parole toujours affec- tueuse lui ont concilié tous les cœurs, et c’est en termes exquis qu'il faudrait dépeindre cette physionomie exquise.

Si je devais exposer devant vous la carrière de votre vénérable collègue, vous présenter successivement le juris- - consulte distingué, le magistrat municipal, l’académicien infatigable, l’historien de notre antique cité, je succom- berais bientôt sous la tâche ; permettez que je me borne à vous offrir une esquisse rapide de cetle vie si bien rem- plie qui s'impose à notre respeclueuse admiration.

x * +

EDMOND-DÉSIRÉ LECESNE est à Arras, rue du Bloc, le 18 octobre 1813.

Son père n'eut pas le bonheur de lui donner ce premier baiser qu’un père dépose avec tant de joie sur le front du nouveau-né. Attaché à l'Etat-Major du Prince Eugène, 1l se trouvait à Milan, et ne revint en France que deux années plus tard (1).

(1) Bienheureux-Désiré-François-Réel Lecesne, en 1731 à Falaise, embrassa la carrière des armes et assista à la guerre de Vendée. Le 26 novembre 1794, il entra à l'Ecole centrale des tra- vaux publics (aujourd'hui Ecole polrtechnique), lors de sa création, et y obtint le brevet d'ingénieur-géographe. Aussitôt sorti de l'Ecole, il fut attaché à l'Etat-Major du général Bonaparte, qu'il suivit dans presque toutes ses Campagnes. Au moment de la fondation de l'{ns- titut du Caire (17981, il partit sur les bords du Nil et v séjourna jusqu'à l'évacuation de l'Egvpte (1801). En 1810, il accompagna Bernadotte en Suêde, et en 1813 suivit le Prince Eugène en Italie.

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12

Ed. Lecesne débuta au collège d'Arras ; il y resta peu de temps, juste assez pour faire remarquer la précocité de son intelligence. Ses parents l’envoyérent ensuite cueillir de magnifiques lauriers dans ce vieux lycée Louis-le-Grand tant d'hommes célèbres : Molière (1), Voltaire, Robespierre, Victor Hugo... ont tour à tour abrité leurs jeunes années.

Deux ans après environ. il rentra en France, et devint, comme atta- ché au Ministère de la Guerre, l'un des créateurs de la carte de France. Chargé sur sa demande de la triangulation du département du Pas-de-Calais, il vint s'installer définitivement à Arras. Cet im-

portant ouvrage venait d'être terminé, et l'Institut de France, pour .

récompenser M. Lecesne de ses nombreux et utiles travaux, allait lui ouvrir ses portes, lorsqu'une terrible maladie vint, en moins de trois jours, l'arracher brutalement à l'affection de ses amis et de ses admirateurs (29 septembre 1827).

Voici comment M. Ed. Lecesne parle de son père dans une poésie intime dédiée à ses petites-filles :

….L'un, votre bisaïeul, fils de la République, L'ancienne, était sorti de la polytechnique.

A l'expédition d'Egypte il concourut,

Et la Commission des Savants le reçut Comme membre chargé de la topographie

De ce pays, berceau de la géographie. Ensuite, il parcourut, habile ingénieur, Quelques-uns des Etats formés par l'Empereur. Le Hanovre, la Saxe et la Haute-ftalie

Eurent par ses travaux une carte établie.

De leurs princes plusieurs l'accueillirent au mieux Et mème ont demandé de le garder près d'eux. Attaché depuis lors au dépôt de la guerre, De la géodésie, 1l fut une lumière.

Dans l'armée, il obtint grade supérieur,

La croix de Saint-Louis, la Légion d'honneur.

Parmi les membres correspondants de l'Académie d'Arras, nous trouvons, en 1819, le nom de M. B Lecesne, commandant au corps royaldesingénieurs-géographes.|[Van Driva.— Hist. del' Académie )

(1) Le lycée Louis-le-Grand s'appelait alors Collège de Clermont.

A9

La mort de son père ne ralentit pas son ardeur au travail; au contraire, à partir de ce moment, il sembla n'avoir plus d'autre but que de faire revivre en lui les qualités d'âme et d'esprit du père qu’il avait perdu. De son côté, sa mère, Catherine-Mélanie Dufour (1), femme de grande et simple vertu, l’entoura de conseils affectueux ; elle sut gagner la confiance de son fils et lui inculquer la plus précieuse des qualités : l’amour de la famille.

Ses études de droit terminées, Ed. Lecesne vint se fixer à Arras, se fit inscrire au tableau de l’ordre des avocats (2) et épousa (3), peu de temps après, Mlle Crespel (4), dont le nom à lui seul rappelle une de nos gloires artésiennes.

(1) Mlle Catherine-Mélanie Dutour est la fille de M. Jean-Baptiste- Joseph Dufour, qui possédait à Arras, d’abord sur la Grand’Place, puis sur la place Sainte-Croix dans les anciens bâtiments de l'hospice Saint-Jacques, une fabrique de fils à dentelle très importante. 400 femmes travaillaient à la filature des lins. 70 ouvrières étaient em- ployées à la préparation des fils. Plus de 300 dentellières travaillaient à domicile pour le compte et sous la surveillance de ce négociant. (Voir la Notice sur les objets envoyés à l'exposition de l'industrie française, an 1806. Voir aussiles Annuaires du Pas-de-Calais, an 1808 et 1814 et l'Histoire de la dentelle, par M. A. de Cardevacque. Mémoires de l'Académie. s., t, xv.)

(2) Avocat stagiaire en 1835, 1l fut définitivement inscrit au tableau de l'ordre en 1838.

(3) 30 juillet 1835.

(4) Mlle Aurélie Crespel est la fille de François-Louis-Marie- Joseph Crespel-Dellisse, fondateur de l'industrie sucrière, membre de l'Académie d'Arras et de plusieurs autres sociétés savantes (Voir Parenty, Ann. 1866).

M. Crespel

sie Se fit dans l'industrie un renom qui tout seul Parmi les plus fameux à le poser suffit :

Par ses talents le sucre en France fut produit !

A sa mémoire aussi justice fut rendue,

Et la ville d'Arras érigea sa statue...

(Ed. Lecesne. À mes petiles filles.)

= =

Je n'ai pas à vous parler ici, Mesdames et Messieurs, des plaidoiries que fit le jeune avocat. Ne connaissant pas le labeur forcé, il se présentait rarement à la barre, et sa vie judiciaire s'est bornée au travail de cabinet.

Là, il s’'environne de tous les objets qui peuvent charmer ses yeux et complaire à son intelligence, il se tient au cou- rant de toutes les publications nouvelles, il continue à s'ins- truire. Nos vieilles lois l’intéressent particulièrement et pen- dant plus de dix années, pour sa seule satisfaction person- nelle, il travaille à commenter la législation coutumiere de l'Artois (1). Ce n'est en effet que beaucoup plus tard, et «sur lus instances réitérées de personnes pour lesquelles il avait la plus grande déférence »,qu'il se décida à mettre de l'ordre dans ses notes et à les présenter au publie. Vous vous rap- pelez, Messieurs, avec quelle faveur fut accueillie cetteétude, l’une des plus remarquables qui soit sortie de sa plume.

Nos anciens commentateurs, Gosson, Bauduin, Desmazu- res, Hébert et autres jurisconsultes des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont tour à tour cherché à apporter quelque lumière dans lobscurité de nos anciennes coutumes. Leurs travaux dénotent une grande érudition, mais manquent de méthode. S'emparant de leurs recherches, M. Lecesne coor- donne habilement ces divers mémoires, en dégage les appli- cations pratiques, et dans un parallèle savamment établi il suit les divisions de notre Code Civil (2), il fait admira- blement ressortir les rapports et les différences des deux législations. Gette œuvre importante et consciencieuse n'in- téresse guère les profanes ; elle s'impose aux légistes et à tous les amis du passé.

(1) Exposé de la législation coutumiere de l'Artois. 1 fort vol. in-8, Durand et Pedone éd., Paris, 1869.

(2; Le premier chapitre a rapport aux personnes, le second con- cerne les biens et les différentes manieres dont on les acquiert ; les deux suivants sont consacrés à la procédure civile et l’instructivu criminelle.

La révolution du 24 février 1848 transforma le jurisconsulte en homme politique.

La république de 1793 avait été, suivant la belle expres- sion de Lamartine (1}, : un écroulement d’une société finie, une bataille à mort entre un ordre de choses qui ne voulait naître et un ordre de choses qui ne voulait pas mourir»; la république de 1848 au contraire, étant « conservatrice el progressive » tenait à s’entourer de tous les hommes qui, avides de liberté, conseillaient (la vertu comme unique moyen de l’établir et la conserver » (2).

Le caractère ardent, l'esprit cultivé, le libéralisme reconnu de M. Lecesne semblaient devoir le placer à la tête d'un mouvement suscité par de telles idées, aussi lorsque, à peine installé, Frédéric Degeorge (3) lui demanda de l'aider dans la tâche difficile de gouverner le département pendant cette période troublée, il n'hésita pas un instant ; ilentra aussitôt en fonctions (4) et s'acquitta de sa nouvelle et délicate mission avec un zèle et une aulorité tels que le gouvernement de la République lui confia la direction du Secrétariat-Général (5).

Quatre ans plus tard, il démissionna pour se présenter aux élections municipales (6). 1 fut élu au premier tour de

(1) Le passe, le présent et l'avenir de la République.

(2) Luez. Notice nécrologique de Frédéric Degrorge. 30 mars 1855.

(3) Le mars 1848, Frédéric Degeorge et Delescluze furent nom- més Commissaires généraux du gouvernement provisoire de la République.

(4) MM. Luez, avocat, Lecesne, avocat et Nœuvéglise, homme de lettres, nommés provisoirement par arrêté du 3 mars 1848 de Fré- déric Degeorge, furent définitivement designés pour remplir les fonc- tions de conseillers de préfecture par arrété du gouvernement du & septembre suivant; ils furent officiellement installés par le Préfet, M. Degouve-Denuncques le 13 septembre (Ann. du P.-de-C.)

(5) Les secrétaires généraux étant supprimés depuis 1832, ces fonctions étaient occupées par un sous-préfet ou un conseiller de préfecture spécialement nommé.

(61 Scrutin des 24 et 25 juillet 1852. M. Lecesne fut nommé au premier tour, le quatrième sur vingt-sept,

AG ==

scrutin, et l'Empereur, cherchant à se faire des partisans de tous les hommes connus par leurs idées libérales, le nomma adjoint au Maire (1).

S'il est vrai que pour être aimé, il faut le mériter, M. Le- cesne a bien mérité de la ville d'Arras, car, jusqu’en 1870, ses concitoyens lui continuèrent leur affection et leur con- fiance en le réélisant à chaque élection et en le faisant venir _le premier sur la liste des élus.

En admettant que l'Administration municipale sous l'Em- pire ne puisse pas plaire dans tous ses actes, il n’est cepen- dant pas possible de lui refuser notre estime. N'est-ce pas elle, en effet, qui a commencé à moderniser notre ville ? Et nous devons attribuer à M. Lecesne, au moins en partie, l'honneur des nombreux travaux qui ont élé réalisés pendant cette période de vingt années : L'accès de la ville fut rendu plus facile par le doublement de la porte Ronville (2}, le dégagement des abords de la porte d'Amiens (3), la cons- truction de la porte des Soupirs (4) et de la porte Baudi- mont(5). Les rues furent rendues plus praticables par la cons- truction des trottoirs (6). La salle de spectacle (7) et la salle des Concerts (8) furent restaurées par Cambon. Enfin divers monuments nouveaux : l’église St-Géry (9), le temple pro- testant (10), l’église du faubourg Ronville (11), la chapelle de N.-D. des Ardents (12) s'ajoutèrent à la décoration de notre ville. C’est aussi à cette époque qu'’eut lieu la restauration de notre bel hôtel-de-ville et la construction de ces salons grandioses l’Académie, par une délicate attention de la Municipalité, peut offrir ses séances publiques à l'élite de notre population.

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(1) M. Lecesne a été nommé deuxième adjoint le 28 mai 1853, en remplacement de M. Renard-Rohart, décédé, et premier adjoint l'année suivante par suite de la démission de M. Arnouts. (Ann. dép.)

(2) 1854. (3) 1865. (4) 1858. (3) 1863. (61 1857. (7) 1853. (8) 1852. (9) 1860. (10) 1861. (11) 1869. (12) 1869.

SAT es

Nommé membre de l’Académie le 4 mai 1853, M. Lecesne, ennemi de tout atermoiement et soucieux de se trouver le plus tôt possible au milieu de vous, prononce son discours de réception deux mois apres. [Il vient alors s'asseoir auprès de ses illustres amis: MM. d’'Héricourt, Harbaville, Parenty, Godin... ; il se sent à l’aise dans une Société qui a le culte du beau et du bien et veut, lui aussi, prendre une part active à ses utiles travaux.

L'un des plus laborieux dans cette assemblée d'écrivains, il ne recule devant aucun genre d'études : philosophie, his- toire, questions de droit, rien n'échappe à ses puissantes in- vestigations ; notre vieux langage l’attire, il trouve la raison scivntifique, oserai-je dire, du patois de nos campagnes ; il revient à plusieurs reprises sur ce sujet, que de longues études lui ont rendu familier; ce sera même son dernier labeur; à heures perdues, cet esprit si positif devient poète ; et comme il n'a rien de secret pour ses amis, l'Académie a le plaisir de profiter de ces travaux de tout genre que sou- vent il apporte aux réunions hebdomadaires,

Cette aptitude universelle lui vaut maintes fois le périlleu x honneur de faire le rapport de vos concours annuels : Vous vous souvenez, Messieurs, de ces jugements si judicieux qu'il prononçait sur les travaux soumis à sa critique ; autant il encourageait les jeunes, autant il se montrait impitoyable pour ces auteurs sans talent et sans goût dont les composi- tions «€ sont surchargées d'ornements parasiles » ; puis quand il avait le bonheur de trouver un travail digne d’at- tention, fidele à sa maxime que «les bons morceaux n'ont pas besoin d’assaisonnement », il donnait de longs extraits qu'il faisait valoir par l'habileté de sa diction.

Il en était de même pour l'histoire ; après avoir analysé avec soin les divers mémoires présentés au concours, il re- prochait avec douceuraux débutants de ne pas penser assez longtemps avant d'écrire. Un recueil de matériaux ne sau- rait être par lui-même «une œuvre achevée »; il faut de

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plus que les faits y soient « jugés avec soin » et ( présentés avec art et agrément. »

Ces regles qu'il considérait comme inflexibles, M. Lecesne les a mises en pratique dans ses diverses études littéraires. Son travail sur l'Abbé Prevost (1) et ses œuvres est écrit avec un véritable talent. La vie de cet écrivain, deux fois jésuite, deux fois soldat, et pour finir auteur de romans bien connus, entraine le critique dans une dissertation aussi in- téressante qu’approfondie sur le Roman, qu'il étudie dans ses origines, Ses variétés, ses caractères.

Le roman de Jehan d'Arras {2}, composé pour l’amusement et l'instruction de la fille du roi Jean, lui fournit encore l’objet d’une analyse très étendue.

L'histoire de Raimondin, de Mélusine et de leur fils Geuf- froy, quoique très diffuse, n’en est pas moins recommandable à bien des ütres et nos jeunes auteurs auraient pu en tirer des conceplions dramatiques ou poétiques.

Ces travaux et bien d’autres encore ne tardent pas à atti- rer sur M. Lecesne l'attention de ses collègues, et, avant même qu’il ait eu le temps d'occuper les emplois intermé- diaires, l’unanimité de leurs suffrages l'appelle au fauteuil de la Présidence.

Le nouveau Président comprend si bien l'importance de cet honneur qu'il n'accepte que comme un acte de dévoû: ment de diriger une Compagnie où, dit-il avec modestie,(les soldats valent mieux que le capitaine ».

Cependant, il fut six fois réélu, et comme l’a dit dernière- ment une voix (3) plus autorisée que la mienne, il s'acquitta de cette tâche ingrate avec une bienveillance, une finesse et une autorité qui n'ont jamais été dépassées. »

Dans ses discours d'ouverture, il savait dire un mot ai-

(1) L’Abbé Prevost et ses principaux ouvrages. Mémoires s.,t. v.

(2) Le roman de Mélusine. Mémoires, 2°s., t, x1x.

(3) Paroles prononcées par M. le Ch. Deramecourt, Président de l'Académie, sur la tombe de M, Lecesne,

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mable pour chacun de ses collègues, il rendait justice à ceux d'entre eux qui se distinguaient par leurs travaux, et réveil- lait les esprits enclins au sommeil en leur proposant l’exem- ple des hommes illustres de notre ville (1).

Le rôle du Président a aussi des instants bien pénibles. Lorsque le chagrin oppresse tous les cœurs, lui, ne peut se laisser aller à sa douleur, il doit prendre la parole et dire les derniers adieux sur la tombe de ceux que la mort nous ravit. Dans ces oraisons funèbres, M. Lecesne s'exprime avec une émotion communicative ; en quelques mots vrais, il rappelle les vertus de celui que l’on pleure et ses paroles attendries émeuvent profondément l'assistance.

C'est qu’en effet, il y avait chez lui une âme tendre et compatissante.

Au risque d'interrompre la trame de mondiscours, laissez- moi vous en donner la preuve et placer ici un fait touchant qu'un de ses bons amis m'a raconté il v a quelques jours : une famille ruinée venait de s'enfuir dans le nouveau monde, espérant y réédifier une nouvelle fortune. L'argent manquant au moment du départ, le père et la mére élaient partis seuls, laissant chez un voisin, presqu’aussi misérable qu’eux, deux charmantes pelites filles. M. Lecesne alla lui-même veiller à ce que ces enfants eussent la nourriture nécessaire, et en les quittant, il laissa glisser une pièce d'or dans la main de l’une d'elles. À quelque temps de là, l'Administration con- sentit à accorder le transport des deux abandonnées, et celles-ci, avant de quitter la France, allèrent se jeter aux pieds de leur bienfaiteur pour le remercier. L'ainée, tour- nant tout à coup vers lui ses deux grands yeux noirs, lui montra, cousus dans la doublure de son corsage, les vingt francs qu'il leur avait donnés : « Ils seront, dit-elle, plus utiles à ma mère qu'à moi. » Visiblement ému, M. Lecesne ne trouva pas un mot de réponse, mais 1l donna une com- pagne à la belle pièce d'or.

(1, Discours d'ouverture du 20 août 18U3, Mémoires, t. xxxvI,

Cette sensibilité d'âme du Président de l’Académie, nous la trouvons encore dans ses réponses aux discours des réci- piendaires. Avec une variété de tons, une parfaite délicatesse de sentiments et d'expressions, il présente au public le nou- veau venu et en quelques coups de crayon en trace un por- trait que sa bienveillance ne trouve jamais trop flatteur.

Les sujets choisis pour ces tournois académiques le con- duisent à traiter les questions les plus diverses, il le fait tou- jours avec une égale compétence (1). Les lettres et les scien- ces lui sont familières, et mème, avons-nous dit, il sait à l'occasion parler la langue des dieux.

Les fètes du Centenaire de l'Académie lui fournissent, en effet, l’occasicn de se révéler comme poëte, et au banquet du 19 novembre 1874,il lit une pièce de vers charmante l'esprit pétille. Il m'est d'autant plus agréable de la rappeler qu'elle est tout à lhonneur d’une Société qui pendant plus d'un siècle a été une inépuisable pépinière de savants, et qui, pas plus aujourd’hui qu'alors, ne ment à sa grande et légi- time renommée.

A partir de ce moment, le nouveau poëte de l’Académie donna lecture d’un grand nombre de pièces qui, pour la plupart, sont encore gravées dans notre souvenir.

(1) Cette universalité de connaissances fit nommer M. Lecesne membre d'un grand nombre de sociétés et de commissions. Pourêtre à peu près complet, je cite ci-après ses principales nominations : Caisse d'Epargne d'Arras : 31 mars 1813. Bureau d'assistance judi- ciaire: 5 mars 1851. Conseil académique : 10 août 1851, Com- mission d'examen d'instruction primaire : 12 juillet 1852. Comité d'inspection de la Bibliothèque : 19 mars 1866. Conseil de per- fectionnement du Collège d'Arras: 25 mai 1866, Société des Amis des Arts (M. Lecesne fut pendant six ans Président de cette société).

Cette longue énumération de titres fut récompensée par plusieurs décorations: Le 11 avril 1864 il reçut la croix de la Légion d'hon- neur, le 16 mars 1865 les palmes d'Académie, et le 19 janvier 1879 la rosette d'ofticier de l'Instruction Publique.

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Un plus grand nombre sont restées manuscrites. Sous ce titre pittoresque : Coups de pinceaux, il en a réuni deux gros volumes, Comme pacte, M. Lecesne se place volontiers sur le terrain bruülant de la politique : Les Prétendants, les Elec- tions, Messieurs les Préfets, Trois Républiques, Deur Em- pires, les Rouges et les Blancs... sont de longs poèmes rem- plis d'excellentes qualités. À côté d'eux nous rencontrons des narrations charmantes : Noblesse, Grosgros et Finjin…

Si Jose aller plus loin et commettre l'indiscrétion de fouil- ler dans sa correspondance privée, j'y trouve encore des vers ravissants. Permettez-moi de soulever légèrement le voile de l'intimité afin de vous montrer l'homme chez lui, au mi- licu de sa famille. Comme il s'est peint lui-même, dans sa pièce du Vieux Poëte, je lui cède la parole :

1 abdique très volontiers Ses pouvoirs de chef de famille Et les confie tout entiers

À son fils, à sa belle-fille.

Avant tout, ses petits enfants, Deux délicieuses jumelles,

Le font marcher en vrais tvrans Au caprice de leurs cervelles.

De suite, il cède à leurs désirs Quand elles disent: Cher bon Pere! Car le plus grand de ses plaisirs

Est en tous points de leur complaire,

Vous le vovez, Messieurs, celte tvrannie, il l'accepte avec bonheur ; elle se cachait d'ailleurs sous tant de sollicitude et d'affection que je m'étonne qu'il s'en soit aperçu. Disons aussi que la fortune se plaisait à favoriser votre Confrère; la carrière administrative et littéraire si honorable parcourue par son fils, les douceurs de la vie de famille, les charmes de ses gracivuses peliles-filles contribuaient également à

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entretenir celte gaité et cette juvénilité d'esprit qu’il conserva jusqu'à son dernier jour.

Cependant, la bonté du grand papa n'avait pas émoussé le trait satirique du poële et chez lui, comme chez le poëte latin, l’indignation se traduit en vers : facit indignatio ver- sum. Voici comme exemple une de ses épigrammes qui m'est par hasard tombée sous la main. Ne craignez rien, Mes- dames, la raillerie ne s'adresse cette fois qu'aux allumettes de la régie :

Il arrive souvent qu'en amour,

Le choc le plus léger fait brüler sans retour. C'est l'inverse chez l’allumette :

1 faut frotter longtemps pour que le feu s'y mette.

x id *

Lorsque M. Lecesne fut nommé membre de l'Académie, il n'avait, jusqu'à ce moment, présenté au public aucune œuvre historique. Sa modestie l'avait empêché de mettre au jour (1) » les mémoires qu'il s'était plu à rédiger pour utiliser ses loisirs.

Ces trésors patiemment amassés, vous étaient destinés, Messieurs, et dés son arrivée parmi vous, il se plut à vous faire partager ses richesses. Tantôt il vous parlait de l'em- pire romain (2) et de Comius (3), le partisan, puis l’ennemi implacable de César, tantôt il vous entrelenait de la trahison de Robert d'Artois (4)},l'assassinat de Guillaume d'Orange (5), l'administration du cardinal de Granvelle (6), 11 vous faisait

(1) Reponse au discours de réc: plion de M. Lecesne, par M. Parentx. Mémoires,t. xxviI.

(1) Consttérations sur l'Empire Romain. M. t. xxvIn.

(2) Notice sur Comius. chef des Atrébates. M. t. xxvi.

(3) La trahison de Robert d'Artois. M. 2es.t, vi.

4) L'assassinat de Guillaume d'Orange. M. s.t. xu.

(5) L'administration du cardinal de Granvelle dans les Pays-Bas. M.2s.t. ui.

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ensuite une série de communications sur nos anciens gou- verneurs. Saint-Preuil {1}, d'Isenghien (2), Montdejeux (3), enfin sur la période révolutionnaire à Arras (4). Toujours assidu au travail, il était toujours prèt lorsque vous lui de- mandiez à l'entendre de nouveau et il vous plaisait d'autant plus qu'il aimait à faire surgir les objections, discutant lui- même avec une douceur riante et une grande largeur d'idées.

Ces divers travaux. vous le savez, Messieurs, auraient suffi pour établir une réputation d'écrivain. M. Lecesne, lui, ne les considérait que comme une préparation à son œuvre capitale : l’histoire d'Arras (5). Ce volumineux ouvrage est un hommage littéraire et artistique rendu à l’ancienne Capi- tale des Flandres et de l’Artois, et il flatte d'autant plus notre amour-propre d’Artésien, que l’auteur nous la repré- sente à travers les siècles avec l’habileté d’un artiste con- sommé.

(1) Un proces criminel au XVIT- siècle. M. t. xxvrl.

(2) Le logement d'un gouverneur d'Arras. M. 2e s.t. 1v.

(3) Le comte de Montdejeux M. 2°s.t 1x.

(*) L'élection des députés du Pus-de-Calais à la Convention. M. 2 s.t. vin. l’lantation de l'arbre de la liberlé à Arras en 1792. M 2's.t x.

Il y a lieu d'ajouter aux travaux que nous venons de citer sa Notice historique sur l'Echevinage d'Arras. Rousseau-Leroy imp., 1866.

(5) L'histoire d'Arras est divisée en deux parties: Histoire d'Arras depuis les temps les plus revulés jusqu'en 1789. 2 vol. in-8, Robard-Courtin, éd. 1880. 20 4rras sous la Révolution, 3 vol. in-8, Sueur-Charruey éd., 1882-83.

M. Lecesne a été nommé membre de la Commission des Monu- ments historiques par arrêté préfectoral en date du 22 décembre 1868, et comme membre de cette commission, il a été chargé de rédiger dans le Dictionnaire historique et archéologique du Pas-de- Calais une notice historique monumentale et statistique sur la ville d'Arras. Imp Schouteer, 1872,

M Lecesne était aussimembre de plusieursautres sociétés savantes: Antiquaires de la Morinie, Société Dunkerquoise.

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La première partie nous peint Arras jusqu’en 1789. M. Le- cesne Ja prend au moment elle sort péniblement des léne- bres de l'histoire. Cette ville n'est-elle pas en effet l’une des plus anciennes de France ? « Elle existait avant Paris », et au moment de la conquète Romaine, elle était « la dernière des villes connues de ce côté du monde ».

Son enfance, ses difliculiés de croissance, les traverses qu'il lui fallut subir témoignent il est vrai de la bravoure et de l’opiniätreté de ses habitants ; mais les villes, comme les hommes, ne vieillissent pas sans misère, surtout lorsqu'elles ont été pour ainsi dire construites sur un champ de bataille. La situation topographique d'Arras, sa position stratégique l’exposaient à toutes les attaques et le récit de ses sièges est si attrayant qu'il a déjà tenté la plume de plusieurs écrivains.

L'histoire de ses annales si nobles et si longues, de ses transformations matérielles et morales, de ses fastes et de ses épreuves archi-séculaires a été établie avec soin par M. Lecesne à l’aide de documents originaux recueillis dans nos archives municipales et départementales ; elle est donc à la lois l'œuvre d’un chercheur et l'œuvre d'un littérateur.

C'est pour cela que les personnes amies des siècles écoulés, des hommes disparus se plaisent à relire ces grandes et belles pages l’auteur nous dépeint l'influence d'Arras sous les comtes de Flandre, ses luttes intestines pour la conquète de son indépendance et de ses franchises municipales, sa munificence du temps des ducs de Bourgogne, ses malheurs sous la cruelle domination de Louis X1, sa prospérité pen- dant la période Autrichienne et Espagnole, enfin le succès des Français qui ne reculèrent devant aucun sacrifice pour conserver celle place forte.

Si les hauts faits d'armes font la gloire d’une ville, le con- merce et l'industrie en font la fortune, comme les monu- ments en font la beauté. L'histoire de ces édifices s’élevant sur des ruines, de ces ateliers de teinture, de ces manufac-

tures d'étoffes se construisant à l'ombre des cloitres ne sau- rait donc nous laisser indifférents.

M. Lecesne se reproche quelquefois « d'avoir parlé avec trop de chaleur de la ville d'Arras », de s'être laissé entrainer trop loin par son affection filiale ». Le patriotisme ne saurait être un défaut et il nous est agréable d'entendre vanter avec enthousiasme ces belles tapisseries, ces broderies, ces por- celaines, ces dentelles qui ont enrichi nos pères, enfin ce marché aux grains qui, pendant longtemps, fut le plus im- portant du nord de la France.

L’historien d'Arras nous présente ces diverses industries naissantes et grandissantes et il s'empresse d'ajouter, à la louange du Magistrat, qu’il se montra toujours disposé à les favoriser, non seulement par des conseils, mais aussi par des avantages matériels ».

L'auteur n'aurait eu garde, dans un travailaussi complet, d’omettre Je récit de nos miracles et de nos vieilles légendes. La tradition, a dit je ne sais quel écrivain, est la voix du peuple à travers les äges, c'est sa poésie tantôt mélancolique, tantôt joyeuse selon les circonstances. Les gens de condition humble y ont toujours été attachés, ils la recueillent comme un héritage, et respectent les crovances de leurs ancêtres. L'histoire anecdotique d’une localité, elle aussi, ne laisse pas d'être pleine de charme cn nous dévoilant les mœurs et la vie intime de nos péres.

Ces descriptions circonstanciées sont surtout précieuses pendant la période révolutionnaire, et M. Lecesne n'a pas consacré moins de trois volumes au récit de ces scènes de troubles qui ont ensanglanté notre ville.

Ce n'est plus alors seulement aux documents authentiques qu'il a recours, l'auteur à aussi écoutéles récits de vieillards qui les tenaient eux-mêmes de leurs péres.

Dans ces conditions, il semble difficile apres lui de dire encore quelque chose sur la Révolution à Arras. Cependant (et ici je raconte un souvenir qui m'est personnel}, il y a

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quelques mois, j'eus l’occasion de communiquer à la Com- mission des Monuments historiques quelques documents inédits sur l'arbre de la liberté. Ces renseignements parurent intéresser vivement M. Lecesne, qui me félicita avec la joie véritable qu'éprouve un maitre lorsqu'il encourage un éléve. 11 me dit ensuite tout bas avec une modestie sincére : (C'est le devoir des jeunes de compléter les vieux ».

L'histoire d'Arras « abonde en leçons qui peuvent s'appli- quer aux situations les plus variées. C’est un grand livre sont enregistrés tous les succès et toutes les chutes, toutes les vérités et toutes les erreurs, toutes les perfections et tous les défauts » (1}. 11 est donc nécessaire de savoir se recon- naitre dans le dédale de ces situations tendues et lerribles, de ces combinaisons plus moins compliquées. M. Lecesne a tenu à se conformer à cette idée grandiose ; je ne dis pas qu'aucun de ses jugements ne soit à réformer, mais il n'en est pas moins vrai qu’il explique, il conclut, et ces appré- eiations forment certainement la partie la plus utile de son travail. Ce n'est pas, en effet, lu fait même, quel qu'il soit. qui saisit le lecteur intelligent, maïs les causes morales qui l'ont préparé et les conséquences qu'il entraine après lui. En contemplant ces belles images de nos ancêtres, en nous grisant de leurs souvenirs glorieux. nous fortifions notre amour pour notre antique cité ; mais en étudiant les causes, nous formons notre propre expérience à l'aide de l’expérience des autres. Cette lecture agréable autant qu'utile ne saurait donc être {rop recommandée à ceux qui, comme moi, ont foi dans les destinées de la ville d'Arras et prétendent qu'elle doit avec confiance pratiquer la politique des longs espoirs et des vastes pensées.

(1) Discours de reception de M. Ed. Lecesne, 4f. t xxvut.

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Au moment la mort {1) est venue le surprendre, M. Le- cesne travaillait encore. Îl recueillait chaque jour de nou- veaux malériaux pour compléter cette belle étude qu'il a publiée, il v a quelques années, sur le Patois artésien (2). TH les compulsait avec bonheur, et, même en ces derniers temps, l'on ne voyait sa lumière s’éteindre qu'à une heure très avancée de la nuit. C’est qu’en effet, malgré les labeurs de sa iongue vie, il conserva une éternelle verdeur d’esprit que relevait encore sa paternelle bonté, et cela n’a pas ètre sa moindre consolation de mourir au milieu de ses livres.

Cet amour du travail chez un homme accessible à toutes les belles choses, à tous les grands sentiments est pour tous une grande lecon ; pour moi principalement, Messieurs, que vos suffrages ont appelé à succéder à votre vénéré Confrére. Sa bienveillance habituelle pour celui qui vous parle en ce moment me permet (et ce sera mon excuse) d'espérer qu'il ne désavouerait peut-être pas votre choix. Ses exemples seront la règle de ma conduite au milieu de vous. Que ne m'est-il donné de le faire revivre dans votre Compagnie ! Il vivra, je le sais, dans le cœur de ses Collègues par le sou- venir de ses mérites et de ses vertus, car, ainsi qu’il ledisait lui-même en adressant à l’un de ses amis des paroles d'adieu (3) : « Celui qui fait le bien ici-bas, ne meurt pas tout entier ; après lui, 1l reste toujours un enseignement utile et fécond à tirer de ses exemples ».

1) M. Lecesne est mort le 14 fevrier 1 895.

(2) Le Patois artésien. M. 2e s ,t. xx

(3) Discours de M. Lecesne aux funérailles de M Parenty. Cour- rier du 17 juin 1868.)

RÉPONSE AU DISCOURS DE M. G. ACREMANT

PAR M l'Abbé DERAMECOURT

Président.

MON CHER forrecu E,

ZNI

JS la séance publique du 13 novembre 1891, j'ai eu la “L2 bonne fortune, en faisant ici-mème le rapport du Concours d'Histoire, de présenter devant cette Assemblée vos premiers titres à la faveur de l’Académie : je suis plus heureux encore de pouvoir les consacrer à cette heure par volre admission publique dans les rangs de notre Société.

Vous n'étiez point alors à vos débuts el vous n'avez pas dit votre dernier mot maintenant: car vous êles académi- cien el vous le serez longtemps.

La ville de Saint-Omer, fut placé votre berceau, est une ville savante, et elle partage avec notre ville d'Arras, qui vous possède aujourd'hui. le goût des recherches d'ar- chéologie et des études d'histoire auxquelles vous paraissez avoir dévoué volre vie.

Les liens de famille, ceux de l'amilié et la communaute des goûts artistiques et littéraires, qui vous unissent à un de nos collègues les plus distingués, vous ouvrirent nos portes, pour ainsi dire, sans coup férir.

Ne croyez pas cependant que nous nous consolons de

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l'avoir perdu parce que nous vous possédons : l'Académie est aussi bonne mère qu’elle est habile économe : elle souffre de ses pertes et ne demande qu’à multiplier ses profits. Plus généreuse ou moins défiante que certaines autres com- munautés, elle ne dresse pas l’arbre généalogique de ses membres et ne suppute pas leurs degrés de consanguinité : la parenté de l'esprit la laisse indifférente à celle du sang : elle est mème heureuse de les voir loutes deux réunies dans son sein.

Pour obtenir la culture académique, les circonstances vous ont favorisé, Monsieur. Elëve d'une école spéciale, attaché au cabinet d'un compatriote généreux que nous n'avons pas perdu, grâce à Dieu, et qui a réservé pour nous, avec les trésors accumulés de l'intelligence, de l'expérience et de l'étude, les ressources d'une trempe d'âme qui ne vicil- lit pas ; soldat, homme d'administration et de labeur, vous avez acquis, dans ces divers commerces, cet esprit d'ordre, de suite et de persévérance qui assure le succes.

On s'en aperçoit ailleurs qu'à l’Académie : et, si nous avons eu à couronner votre Etude sur le Couvent de la Paix de Jésus à Arras ; tout à côté de nous, on se faisait fète d'en- tendre lire des travaux tout aussi complets sur les Armot- ries de la famille de la Tour d'Auvergne Lauraquais, et sur Les arbres de Liberté à Arras. Hier encore, n'écriviez-vous pas l’histoire de nos orphéonistes, pour célébrer un cinquan- tenaire désormais inoubliable °?

Votre activité a même franchi plus d’une fois les limites de notre département et le Cabinet historique d’Abbeville publiait tout récemment une étude fort intéressante dont vous Ôtes l’auteur.

Il est vrai que la scène se passe votre drame est dans notre région et que, encore, c'est un coin de notre histoire locale que vous avez mis en lumière. Votre Crime à Saint- Folquin est un pelit chef-d'œuvre du genre narratif, avec une description fort naturelle du vieux pays de l'Angle et,

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en appendice, une de ces complaintes naïves que chantaient nos grand'mères.

Il n'y manque qu'une gravure représentant le pauvre Jean Fahy sur le gibet il fait pénitence : mais si vous n'avez pas mis ce dessin dans votre brochure, c'était sans doute par ménagement pour vos lecteurs, car vous auriez pu le faire.

Nous le savons, vous êtes aussi dessinateur, peintre, ima- gier, comme on disait, et vos albums sont aussi riches que vos portefeuilles, que vos galeries el que votre trésor sigillo- graphique.

Si vous êles un amateur et un collectionneur infatigable, vous avez la générosité de ne point garder pour vous seul vos trouvailles. Aussi a-t-on mauvaise grâce à vous refuser des communications que vous faites avec la meilleure gràce du monde et que vous savez solliciter avec une tenacité toute arlésienne. On le sait bien à Arras, depuis trois mois, et mème l'on ajoute que les collègues qui vous accompagnaient élaient tout à fait dignes de vous.

Heureuses les villes qui possèdent de pareils joyaux, et plus heureuses encore les commissions qui savent trouver de tels avocats pour les faire sortir de leurs écrins !

ll faut avouer, du reste, que nos compatriotes sont cou- tumiers de ces dévouements et l’on me permettra de l'aftir- mer, sans èlre Laxé de chauvinisme, peu de villes, autant que la nôtre, ont su provoquer et garder l'attachement filial de leurs habitants.

Nul ne l'aima davantage et ne la servit mieux que M. Ed- mond Lecesne dont vous nous avez donné tout à l'heure J'attachante biographie.

Je me garderai bien de refaire un portrait qui est complet et qui tient de vous tous les caractères d’une photographie, c'est-à-dire auquel ne manque aucun détail ; il me suffira de mettre ce portrait dans son cadre naturel, dans son cadre aimé, dans son cadre unique qui n'est autre que la ville d'Arras.

Vous nous avez dit que M. Lecesne s'était reproché quel- quelois d’avoir parlé d'Arras avec trop de chaleur et de s’être laissé entrainer trop loin par son affeclion filiale : mais vous n'avez pas ajoulé complètement foi à cet aveu. Comme vous avez eu raison |! Il vous euùt taxé lui-même de crédulité et tous les cœurs bien nés ne seraient pas de votre avis. Toute- fois, croyez-le bien, ce qui attachait M. Lecesne, ce qui nous attache et ce qui vous attachera vous-même, de plus en plus, à notre ville, ce ne sont pas précisément ces belles tapisse- ries, ces broderies, ces porcelaines, ces dentelles qui ont en- richi nos pères, comme vous dites, et qui figurent avec éclat dans les vitrines de l’exposition rétrospective, ce n'est pas davantage le marché aux grains qui pendant longtemps fut le plus important du Nord de la France, ce ne sont pas même les titres de noblesse de la cité, son ancienneté, ses malheurs, les hauts faits d’armes dont elle fut le théâtre, ses traditions, ses légendes, ses monuments et ses grands hommes ; non, mon cher collègue, on aime sa ville, son village, son hameau, sa chaumière, son foyer, quand ils n'ont pas tous ces titres, quand ils n’ont pas tous ces biens, quand ils n’ont pas tous ces attraits : et on les aime passionnément.

Ou les aime d'autant plus, ce semble, qu'ils sont dépourvus de tous les avantages. Pourquoi ? Demandez-le au soldat breton qui a quitté sa lande pour aller faire faction dans la grande ville, demandez-le à l'ouvrier de nos plaines que la charge d'une famille arrache à ses travaux champètres pour aller gagner plus d'argent au pays noir ou mème au-delà des mers, et ils vous répondront :

.…. La patrie est le lieu l'on aima sa mère, l’on connut son Dieu, naissent les enfants dans la chaste demeure, sont tous les tomibeaux des ëtres que l’on pleure.

Arras avait pour M. Edmond Lecesne ce premier et in- comparable charme ; il sut bientôt lui en découvrir d'autres.

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Il faut avoir vécu à Arras, parait-il, de 1816 à 1870 et fré- quenté ce qu'on appelait alors la Société, pour apprécier la courtoisie el la distinction dans leur forme la plus exquise.

Aristocratie, administration, bourgeoisie, haut commerce s'y trouvaient à l'aise et s'v donnaient la main ; le bon goût. l’'enjouement et un esprit très français en réglaient le ton et en charmaient les rencontres ; c'était l’âge d’or du siecle ; or, dans ce monde qu'on regrette encore, Madame E. Le- cesne, sa mére, sa belle-mère et ses sœurs figuraient au pre- mier rang. M. Lecesne, digne en tout point de ce milieu, en était souvent le héros par sa bonne grâce et sa finesse comme il en était le modèle par ses qualités domestiques ; il montrait qu'on peut être homme du monde parfait et, en mème temps fils, gendre, époux et père accompli. Ce n'était pourtant que le côté extérieur et comme le vêtement de sa vie.

Prés de son fils unique, dont la santé délicate était pour lui un souci de toutes les nuits, et la vie inteliectuelle et mo- rale une préoccupation de tous les jours, sans lui soustraire ni une Caresse, ni une pensée, ni un labeur, me permeltez- vous de vous dire qu’il plaça comme une autre enfant adop- tive, objet aussi de ses travaux constants, et de sa constante sollicitude, dont il révisa les titres, dont il étudia les droits. dont il embellit la demeure, dont il enrichit l'héritage, dont il prépara l'avenir : cet autre amour de M. Edmond Le- cusne, vous l'avez nommé, Mesdames, c’est toujours la ville d'Arras.

Avocal, conseiller de préfecture, conseiller municipal, adjoint au Maire, académicien, et souvent président d'Aca- démie, à l'Hôtel de ville, aux Archives, à la Bibliothèque, en vovage, à la campagne, dans son cabinet, chez ses amis, partout, toujours, avec ordre, avec suite, avec générosité, avec intelligence, avec amour, soixante années durant, il a parcouru, il a étudié, il a décrit, il a chanté Arras, à toutes les époques, sous tous les points de vue, dans toutes les cir- conslances heureuses ou malheureuses.

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Feuilletez ses ouvrages, parcourez ses articles et ses rap- ports, écoutez ses discours, ses poèmes, ses causeries, compulsez ses manuscrits ; avec quelques études générales qui montrent la largeur de son esprit et de charmantes confidences qui manifestent la tendresse de son cœur, vous trouverez qu'il s'occupe à peu près exclusivement d'Arras.

Vous vous demandez certainement, et, sans le dire, vous me demandez un peu la raison de cet amour unique, profond et même singulier d'un homme aussi pondéré, aussi judi- cieux, aussi fin, j'allais dire aussi peu enthousiaste que M. Edmond Lecesne.

Arras est une ville qui ressemble à beaucoup d’autres, même par ses mauvais côtés. Lisez les guides, entendez les étrangers, les passagers. les nouveaux venus. On v est froid, circonspect, défiant. « On ne sait pas Il faut voir Attendons. » Telles sont les formules ordinaires et dilatoires que l’on entend d'abord, à Arras. Ce n’est pas ici qu'on se jelte du premier coup dans les bras du premier venu. Le noviciat est mème assez long et dur. Certains s’en étonnent ; d’autres s'en irritent. Que voulez-vous y faire ? depuis plusieurs siècles les choses se passent ainsi et nous n'avons pas de motif pour croire qu’elles changeront de sitôt.

Un érudit comme M. Guesnon nous dirait peut-être que cela remonte à notre passé le plus lointain el a pour cause nos mulliples vicissitudes.

Notre pauvre ville a été piétinée par toutes les invasions, elle a servi de grand’porte à tous ceux qui sont entrés en France et qui en sont sortis par le Nord et presque tous ont brisé celle porte en passant: avant-hier gauloise avec Comm, hier romaine avec César ; florissante sous les empe- reurs jusqu’à mettre l'empire en péril, quand ses manufac- tures disparaissent, elle est bientôt ravagée et mutilée au point de voir les ours entrer dans son enceinte et de per- mettre à Charles-le-Simple, toujours vaincu, de s’y donner le luxe d’une victoire. Les comtes de Flandre, les comtes

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d'Artois, les ducs de Bourgogne lui rendent la prospérité et la font grande et glorieuse comme une capitale; mais les rancunes de Louis X1,les excursions des Espagnols, les vengeances des Français, les horreurs de la Révolution lui apprendront à satiété que la prospérité d'aujourd'hui est toujours suivie du désastre de demain.

Etonnez-vous maintenant que nos ancêtres, instruits par le malheur, ne se soient jamais laissés éblouir par la bonne fortune. Multipliaient-ils au dedans leurs comptoirs de com- merce, leurs maisons de rapport, et mème leurs habitations confortables : ils multipliaient, dans une proportion supé- rieure, leurs défenses contre l'ennemi du dehors, leurs bas- tions, leurs courtines, leurs redans et leurs demi-lunes. Ils élevaient leur hôtel de ville, et le surmontaient fièrement du Beffroi ; ils ajoutaient deux fronts à leur enceinte et creu- saient plus profondément leurs fossés déjà profonds.

Il y a plus ; par un surcroît de précaution et de sagesse, comme par une sorte de besoin de ne pas mettre toutes leurs ressources en lumière, les habitants d'Arras se construi- saient toute une ville souterraine qui n'a sa pareille nulle part ailleurs.

Avant de monter de deux étages vers le ciel, telle et telle maison de rapport descendait de deux étages aussi dans le sol. On a fait l’histoire et la description de ces Boves à Arras, il s’est rencontré des chercheurs pour toutes les trou- vailles et des historiens pour toutes les histoires ce sont tout simplement des merveilles et elles prouvent que si les vieux Artésiens travaillaient bien à ciel ouvert, ils travail- laient tout aussi bien dans l’ombre.

Quand des gens ont été soumis à toutes ces épreuves et obligés à toutes ces précautions, quoi d’étonnant qu'ils se tiennent sur une certaine réserve et que leurs héritiers ne se donnent pas au premier venu ?

Ils ont été si souvent trompés, si souvent trahis, si sou- vent livrés au billot par leurs propres concitoyens, depuis

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Jean Lemaire dit le Grisard, jusqu'à Joseph Lebon et Maximilien Robespierre, qu’ils je donnent plus leur con- fiance qu’à bon escient.

Mais qu’on mérite cette confiance par de bons, par de loyaux et par de longs services ; qu’on se montre dévoué à leurs intérêts, en n'importe quel sens et sous n'importe quel costume, et, quel qu'on soit, dans un siècle ou dans l'autre, avec l’auréole du patriotisme, du génie ou de la charité ; qu'on vienne de Sedan, comme Turenne, pour délivrer leur ville ; d'Arras, comme Alexandre Grigny, pour l’orner ; de Cambrai, comme Henri de Mallortie, pour l’élever ; de Bou- logne, comme l'abbé Halluin, pour la soulager, on aura bien mérité des habitants d'Arras, on aura toujours droit de cité parmi eux.

Quelle place M. Edmond Lecesne occupera-t-il dans la galerie de nos célébrités artésiennes, à quelle rue donnera- t-on son nom et sur quel piédestal élèvera-t-on son buste ? Ce n’est pas à moi qu’il appartient de répondre. En tout cas, on n'aurait que l'embarras du choix.

A l’Académie je ne parle pas de la nôtre, dans cette enceinte redoutable les jeunes candidats ont laissé tomber tant de réponses insuffisantes, et les jeunes aspirantes aux brevets tant de larmes et tant de regrets, son amabilité, son esprit, ses longs services lui mériteraient ce souvenir. À l’Hôtel-de-Ville, son impeccable régularité le conduisit si longtemps, dans ces salons grandioses ou dans ces cabinets confortables que son bon goût contribua à embellir et qu'il anima si longtemps de ses saillies spirituelles ou de sa labo- rieuse activité, est-ce que tous les époux dont il a inauguré le bonheur ne viendraient point lui tresser des couronnes? Et ce vieil aréopage de nos édiles artésiens que nos jeunes an- nées ont appris à respecter, les Plichon, les Fagniez, les Roguin, les Hovine, les Harbaville, les Colin, les Wartelle, les Lantoine, les Proyart, et bien d’autres, pour ne parler que de ses contemporains, ne se leveraient-ils pas de leurs

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sièges curules pour venir lui serrer la main et le féliciter d'avoir si bien mérité de la ville d'Arras ?

A l’extrémité de nos rues qu'il redressa, dans nos carre- fours qu'il agrandit, sur les débris de nos portes somptueu- sement restaurées, el sous les voutes desquelles retentissaient à plaisir les tambours, les clairons et les pas sonores de nos soldats ; à la Salle des concerts, sous l’ombrage des vieux arbres de nos promenades publiques, s’il en reste, au conseil académique, à la salle des séances du Bureau d'assistance judiciaire et jusqu’à la Caisse d'épargne, je ne parle ni des églises, ni du temple, il serait partout à sa place, partout chez lui, parce qu'il a partout travaillé et partout laissé le meilleur souvenir.

Il serait encore chez lui à la Société des Amis des Arts dont il a été six ans le président et surtout à la Bibliothèque d'Arras dont il a été l'intelligent pourvoyeur aussi bien que le visiteur assidu. Cette salle unique qui n'a, dit-on, sa pareille qu’à Vienne en Autriche, sur les rayons de laquelle s'étagent toutes les richesses intellectuelles de plusieurs siècles et tout ce qui parait sur l'histoire provinciale et Jocale est recueilli avec autant de soin que d'intelligence, servirait bien de cadre au portrait de notre historien.

Je n’ai point nommé l'Académie d'Arras, non seulement parce que il se survit par un autre lui-même, mais sur- tout parce que dans toutes nos âmes, je le sais, l'estime, l'affection et la reconnaissance lui ont élevé dès longtemps un monument complet, vivant, immortel.

Vous partagiez ces sentiments avec nous, mon cher collègue, bien avant d'entrer dans notre Compagnie et le discours que nous avons entendu tout à l’heure n'en est point l'unique preuve.

Ne vous êles-vous point assis après lui sur les bancs du vieux collège Louis-le-Grand qui est une maison familière aux Arlésiens ? C'était déjà une marque de vocation à vous asseoir un jour dans son fauteuil d'académicien. Puissiez-

vous y rester autant que lui. Mais je vous en préviens, de ce fauteuil-là, on sort de temps en temps pour monter à celui de la présidence de notre Société, et Je ne vois pas pourquoi vous ne suivriez pas votre prédécesseur jusqu'ici.

Vous êtes vraiment de sa famille. Comme son père, M. Désiré Lecesne, vous avez porté l'uniforme et je crois que vous le portez encore, de temps en temps. Vous le por- teriez surtout si la mère patrie réclamait vos services. Il y a plus, et vous l'avez prouvé, si vous partagez avec M. Lecesne l'amour de l'art artésien et l'amour de la patrie locale, vous avez aussi, comme lui, vous avez surtout au cœur l’amour de la grande patrie : la France.

Jeseraisincomplet, je serais injuste même sijen'élargissais ici mon horizon pour donner au patriotisme sa véritable mesure et son grand caractère.

A l'heure qu'il est, les frontières et même Îles fortifications locales ont disparu, les affections provinciales se sont fon- dues, l'unité nationale a pris corps, et par-dessus toutes Îles bannières de nos villes et de nos Etats, flotte l’étendard aux trois couleurs qui les unit, qui les embrasse et qui les protege.

Nous nous serrons volontiers autour de cet étendard qui est le symbole de la patrie. Lacordaire a dit ce mot célèbre : la patrie est l'Eglise du temps, comme l'Eglise est la patrie de l'éternité.

Sans la patrie, l’homme est un point perdu dans les hasards du temps et de l’espace : sans l'Eglise, son äme est un astre errant el sans orbite, menacé lui-même et qui me- nace les autres de toutes les catastrophes.

Dieu, qui a fait l’une et l'autre, a fait aussi l'amour qu'il nous demande pour toutes deux. Malheur à qui le mécon- nait ! Car, la patrie est un temple vide qui n'attend rien de nous que le silence et le passage, il se crée tout au- tour, dans une oisiveté formidable, une énergique débauche. La force des âmes, s’il leur en reste, se dépense à se flétrir.

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Un échange se fait entre la corruption des sujets et la cor- ruption de leurs maitres. Ceux-ci n'ayant rien à faire non plus, parce que tout leur est permis, donnent le branle à la dévastation des mœurs. et tout s'en va, d'un pas unanime, au lieu la Providence attend les peuples indignes de vivre (LACORDAIRE, Ve conf. de Toulouse).

Ils reprennent au,contraire la place que Dieu leur a assi- gnée entre les nations qui se relèvent, et le peuple français, que le Christ aime, redeviendra le premier de tous les autres, si chacun, suivant les préceptes et les exemples du divin patriote Jésus-Christ, est prêt à lenir son rôle d'’ouvrier, d’apôtre, et, au besoin, de martyr.

Comme lui, il faut n'avoir ni famille, ni amitié, ni bien qu'on ne soit prêt à sacrifier pour aller au devoir. Comme lui, il ne faut point tourner la tète quand on a mis la main à la charrue. Et, füt-on destiné à devenir encore, comme lui, la victime expiatoire du peuple qu’on a voulu sauver, il se faudrait réjouir de l’avoir pu suivre jusque-là.

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DISCOURS DE RÉCEPTION

DE M. Fr. BLONDEL

Membre résidant.

MESDAMES, MEssiEURSs,

Anges m'a fait le grand honneur de m’admettre dans ÿ=5 son Sein.

Loin de moi l’idée présomptueuse d'occuper le large et imposant fauteuil laissé vacant par mon très illustre et vénéré prédécesseur; ma place, dans cette réunion d'hommes aux talents aussi variés qu'éminents, n'est-elle pas plutôt sur une banquette d’auditeur attentif; je devrais dire plus exactement sur un banc de simple écolier ?

N'ai-je point, en effet, devant moi le maitre qui m’ensei- gnait jadis l’art de bien dire ?

Hélas ! l’ancien élève ne fera guère honneur aux leçons éloquentes qui lui ont été données ! Et il est juste de dégager la responsabilité du professeur de rhétorique, devenu notre sympathique Président.

Ses brillantes leçons du petit Séminaire d'Arras n’ont pu ètre oubliées, mais des années subséquentes d'études scien- tifiques, les expressions algébriques et l’éloquence des chiffres sont seules appréciées, ont fatalement stériliser cette délicate semence littéraire.

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Et, si pour excuser cette insuffisance, je me réclame de l'étude des sciences, ne dois-je point reconnaitre aussi pour maitre, et saluer respectueusement, le savant renommé dont Arras s'enorgueillit justement et que l’Institut de France a voulu s'attacher comme membre correspondant ?

Je n'ai pas, Messieurs, d’autre titre à votre choix que voire excessive bienveillance ; ne pouvant supposer un ins- tant que le seul amour des contrastes ait pu vous amener à donner pour successeur à l’homme de lettres, à l'habituë des sentiers fleuris du Parnasse, un modeste ami des scien- ces, un froid géologue dont l’unique colloque avec la belle nature consiste en coups de marteau impitoyables contre les rochers que respectent les éléments destructeurs eux-mêmes.

La géologie, il est vrai, est parente éloignée de l’archéo- logie, qui compte en cette Académie de nombreux et distin- gués adeptes ; elle peut à la rigueur se réclamer également de l’histoire dont elle forme le prolongement au delà du déluge, au-delà même du commencement de l'humanité.

Après l'histoire écrite, sculptée ou gravée sur la pierre et les métaux ; après l'archéologie, l’épigraphie, et tout ce qui témoigne effectivement de l'existence de l’homme dans les siècles éloignés ; toujours, en remontant dans l'infini du temps, nous distinguons deux sciences naturelles dont les recherches se rapportent exclusivement au passé préhis- torique : la paléontologie, qui étudie les vestiges fossiles des êtres organisés antérieurs à l’homme, puis la géologie, laquelle, poussant ses investigations au-delà même des pra- fondeurs de l'écorce terrestre disparaissent toutes traces de manifestation de la vie, ne rencontre plus d'autres lémoins des faits el révolutions accomplis que les échantillons et types variés de la matière minérale, brute et inorganique.

Mais par-delà ces recherches analytiques se pose comme limite des plus hautes spéculations de l'esprit humain la double question à résoudre de l'origine et de l'essence des éléments constitutifs des êtres.

La philosophie positive basée sur l'observation, qui dans

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notre siècle scientifique jouit de toute la vogue qu'a momen- tanément perdue sa vénérable ancêtre, la métaphysique, dont je n’ai garde, du reste, de médire ; cette philosophie actuelle, à qui s'adressera-t-elle pour lui fournir les éléments de ses conclusions ontologiques ?

Aux diverses sciences physiques et naturelles assurément, sur lesquelles s'exerce la sagacité des expérimentateurs ; mais aussi, et nécessairement, à la paléontologie et à la géologie.

La première, en notant les caractères spécifiques et l'ordre d'apparition successive de tous les êtres vivants qui se sont succédés sur notre globe, dresse en quelque sorte l'arbre généalogique de la vie, depuis l’époque de sa manifestation originelle sur la terre.

La seconde, embrassant dans son cadre plus étendu l'évo- lution générale de la substance matérielle, pénètre le secret de la formation même de notre petit monde avec ses mul- tiples entités minérales, et permet de suivre par analogie la série des transformations incessantes de la somme de l’éner- gie, limitée en valeur absolue, de l'Univers tout entier.

Relativement au problème de l’origine de la vie, le plus intéressant à coup sûr pour notre humanité, ces deux sciences positives fournissent au philosophe moderne une base solide et décisive. La paléontologie observe que toute trace d'activité vilale cesse de s’accuser dans les couches stratifiées de notre globe, correspondant à une période déter- minée de sa constitution. Et la géologie, à son tour, ne laisse place à aucune équivoque, en montrant à l’origine de notre planète tous les éléments à l'état de volatilisation puis deu fusion ignée, élat incompatible non seulement avec le déve- loppement des organismes, mais encore avec la présence même, et la conservation de tout germe vital quelconque.

C'est ainsi que les études géologiques conduisent naturelle- ment le plus modeste observateur au seuil de la philosophie générale et abstraite, vestibule du sanctuaire des sciences métaphysiques el religieuses,

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Dans ces régions sereines de la Philosophie, synthèse universelle des sciences, la haute intelligence de mon vénéré prédécesseur s’épanouissait comme dans son milieu naturel, planant au dessus des vulgaires contestations des sciences expérimentales, s’aidant seulement de leurs don- nées positives pour sonder les profondeurs de l’inconnu à la recherche de l’infinie vérité.

Elles retentissent encore dans nos cœurs ces voix amies qui, au jour d’un deuil public, nous ont redit si éloquem- ment l’œuvre accomplie par M. de Mallortie; louant le grand éducateur de la jeunesse artésienne, le penseur, le moraliste, l'écrivain ; soulevant même discrètement un coin du voile recouvrant sa vie intime, pour nous montrer le ravissant tableau de cet arrière-grand-père modèle, entouré de trois générations d'enfants adorés !

Aujourd'hui, pénétré de mon impuissance à égaler ces orateurs et à parler dignement de l’homme dont le souvenir ému est dans tous vos cœurs et l'éloge sur toutes vos lévres, je ne puis que m'effacer et le faire parler lui-même, afin de vous rappeler par quelques citations la hauteur de vues, la justesse des appréciations, la délicatesse des sentiments de celui qui, écrivain, orateur, poëte mème parfois, fut tou- jours un charmeur.

Je puis le dire en toute sincérité, les longues soirées de l'hiver dernier compteront parmi les plus délicieuses de mon existence. Je les ai vécues dans l'intimité littéraire d'un maitre en l’art d'exprimer les idées les plus élevées sous une forme exquise et dans le style le plus harmonieusement expressif, La lecture des productions si variées de M. de Mallortie me plongeait à lout instant dans un véritable ravissement auquel j'avais peine à m'arracher : descriptions vivantes, portraits délicieux, développements profonds tou- jours admirablement exprimés dans ce style chaud el imagé dont sa plume avait le secret.

Comme le classique aphorisme « le style, c’est l’homme », se révèle dans son absolue exactitude ! Lorsque, devant

l'image ineffaçable de ce doux et fin visage si adorablement encadré de la blanche auréole de la vieillesse, au souvenir de cette exquise affabilité, de cette droiture d'esprit, de cette bienveillance sans limite, on se prend à relire ces pages si souvent éloquentes, toujours charmantes, la justesse et la délicatesse de la pensée le disputent au mérite d’une forme impeccable dans sa gracieuse parure.

J'ouvre le recueil de ses premières productions académi- ques.

Son discours de réception, prononcé en mil huit cent cin- quante-deux, est un pur chef-d'œuvre. Il est consacré au dé- veloppement de cette noble idée dont sa longue carrière dans l’enseignement sera la vivante application : « Malheur « à l'éducation, qui brülerait la tête sans échauffer le cœur! »

Après quelques pages sa pensée s'élève et plane dans la pure région du sublime, en montrant la puissance et l'utilité morale des études littéraires et philosophiques, il conclut ainsi : « Oui, il y a une sauvegarde contre Îles « vices du jour. La soif du gain dessèche le cœur ; c'est un « mal de la terre : les plaisirs de l'âme viennent d'en haut « et sont immortels comme elle. »

La vie tout entière de M. de Mallortie n'apparait-elle pas à vos Yeux comme aux miens, l’exacte paraphrase de ce thème si élevé, et l'absolue confirmation de la thèse développée par le récipiendaire d’il y a quarante-quatre ans ? Admirable exemple d'une parfaite unité de vie et de sentiments !

Ne croyez pas cependant que son penchant naturel pour les belles lettres le rende exclusif ; le juste éclectisme de son esprit ouvert et droit le garde de cet écueil. Il éclate mani- festement dans la péroraison de son discours, que je ne puis m'empécher de citer : « Près de vous, Messieurs, disait-1l, je Ccomprendrai micux encore, en la voyant réalisée dans « volre sein, cette union intime des lettres, des sciences et « des arts ; je comprendrai mieux ce que je sens déjà, com- « ment tout se tient, tout s’enchaine dans la manifestalion « de la pensée humaine.

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« Toutes les sciences ne sont que les arèles d’une pyra- mide ; divisées à la base, elle se réunissent au sommet, et « ce sommet est le ciel !

« Honorons les sciences qui font éclater le génie de « l’hommeet augmententson empire sur tout ce qui l'entoure; « mais saluons les Lettres, qui portent en elles les destinées « mèmes de la civilisation! »

M. de Mallortie se révélail tout entier dans ces paroles éloquentes ; aucune science, aucun art ne le trouvait indif- férent.

Homme de goût, homme d'étude, et par-dessus tout phi- losophe ; le beau, dans ses manifestations diverses, le vrai, dans ses développements nouveaux, l’enthousiasmaient à l'envi, et lui inspiraient suivant la nature de l’objet, des ré- flexions charmantes oa sublimes dont ses nombreux discours nous ont heureusement conservé l'expression.

Quand pour la première fois, en 1885, il est appelé par vous, Messieurs, à l'honneur de présider votre Compagnie, il vous développe de magnifiques considérations sur le Pro- grès, se terminant par une profonde conclusion morale : « Dans les sciences positives el dans les arts utiles, disait-il, « le progrès est continu. Le point dedépart ne recule jamais. « Au contraire, chaque effort individuel le reporte plus loin « en avant, et contribue ainsi à son tour aux perfectionne- « ments ultérieurs.

« Mais dans les lettres et les beaux-arts il n'en saurait « êlre ainsi. Cela est si vrai qu'en discute encore tous les jours sur la supériorité des anciens el des modernes... « C’est qu'en effet les formes artistiques ont toujours été en « rapport avec l'énergie, l'instruction, la moralité de la race « qui les produit.

« L'histoire en fait for. |

« Les talents faiblissent toujours avec les caractères.

« Les arts d'un peuple, ainsi que ses lois, représentent la « fortune bonne ou mauvaise qu'ont mérilée ses mœurs, & ses Croyances, ses sentiments et ses actes. Ce n'est donc

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« jamais impunément que les âmes fléchissent. Toutes les « fois qu’elles abdiquent leurs droits, et par conséquent leurs « devoirs, les esprits déclinent ; et cette inévitable expia- « Lion est surtout visible en un pays qui, plus que tout autre, « peut dire avec Descartes : Je pense, donc je suis! »

Dans un autre de ses discours il déterminait ainsi la limite du progrès dans l’ordre matériel lui-même : « Il « ne faudrait pas, disait-il, que l'homme, ébloui et charmé « par toutes les merveilles entantées de nos jours, püt croire « que grâce au progrès infini le travail et la douleur dispa- « raitront un jour de la terre.

« Non, Messieurs, la parole qui a dit à l'homme : Tu man- « geras ton pain à la sueur de ton front, est ineffaçable..… « Sans doute les duretés de sa demeure cédent chaque jour « aux efforts qu'il fait, et sa condition ici-bas va s'amélio- « rant.. Mais la Mort y reste, pour crier à l'oreille de « l’homme que sa condition est imparfaile, et que ses espé- « rances doivent tendre vers un état meilleur.

« Oui, quand mème on aurait trouvé le secret impossible « de ne plus verser de sueurs sur la terre, on y versera tou- « jours des larmes (1). »

Appelé maintes fois en raison de son obligeance et de sa vaste érudition à répondre aux nouveaux élus de cette Aca- démie sur des sujets toujours variès ; quelque füt l'objet par- liculier des études favorites du récipiendaire, il y trouvait aisément l’occasion de dissertations savantes, d’aperçus élevés et de hautes synthèses philosophiques.

Répondant à un archéologue, il y a près de vingt ans, il Caractérisait ainsi la science archéologique : « Ütile, « nécessaire, indispensable à l'histoire, ou plutôt seule his- « toire des premiers siècles, l'archéologie est, pour les temps « qui ont suivi, le guide le plus sûr et le plus fidèle ; car si « depuis l'invention de l'écriture les relations abondent, une « étude approfondie nous y fait découvrir les traces de quel-

(1) Répouse au discours de récepuion de M. Pagnoul.

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ques influences, qui montrèrent à l'écrivain la vérité elle n’était pas, ou bien un peu autrement qu’elle ne fut en réalité.

« Les monuments, au contraire, ne sont d'aucun parti ; les faits qu'ils énoncent portent avec eux une naïve certi- tude ; et s'ils contredisent l'historien, ils le condamnent comme coupable d'erreur ou de mensonge (1). »

Les fervents de l’archéologie, nombreux dans cette enceinte.

ne contrediront pas à celte appréciation ; ils ne peuvent que se féliciter du rang élevé, assigné par M. de Mallortie, à leur science favorite.

Sur un autre sujet, également peu familier, je crois, à ses

préoccupations habituelles, M. de Mallortie portait ce juge- ment intéressant : « Ce qui semble fait pour attirer la bien-

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veillance et l’attention de l’homme d'E'‘at en faveur des travaux d'archives, c'est leur haute portée morale el sociale. Ces travaux ont le privilège d'entretenir deux tendances chez l’homme qui veut bien s’y livrer: D'une part l'esprit de famille et de tradition, d'autre part le sen- timent de la solidarité étroite, intime, des diverses classes de la société. Le malheur est, qu’en France, l'esprit de famille et de tradition ne subsiste guère qu'au sein des classes aristocratiques. Seules elles paraissent tenir à honneur de connaitre leur histoire, d’établir leur filiation, de dresser, comme on dit, leur généalogie... Et, pourtant, que d'enseignements de tout genre, le penseur, le mora- liste pourrait puiser dans l’histoire mieux comprise des familles quelles qu'elles soient.

« On se convaincrait par exemple que l’extrème richesse n’est pas moins fatale à la longue durée des races que l'extrème misère; et que la médiocrité, la médiocrité d'or, comme disait Horace, est la meilleure des conditions sociales (2). »

:1) Réponse au discours de réception de M. Boulangé. (2, Réponse au discours de réception de M, Loriquet.

Dans sa réponse à un éminent ecclésiastique, dont la douce éloquence et la profonde érudition, aprës nous avoir long- Lemps ravis, sont aujourd’hui le partage de privilégiés loin- tains, M. de Mallortie, après avoir célébré les charmes de la musique religieuse et du chant grégorien en particulier, saisissait cette occasion pour définir dans un admirable lan- gage sa sublime conception de l'idée philosophique et religieuse : « Presque toujours, disait-il, on comprend « d’étrange manière la philosophie et la religion, et pourtant « c’est le tout de l’homme.

« La philosophie n’est pas un éblouissement, elle est une « situation élevée de l'esprit, qui de rapporte les objets à « leur ordre et à leur principe; elle est le monde vu d’en «« haut...

« Et lorsque la raison, arrivée au faite des choses com- « mence à se troubler, cherche, hésite ; heureux celui à qui « Ja Foi procure des clartés nouvelles, qui trouve dans les « vérités révélées par Dieu lui-même à son Eglise une « lumière que rien ne peut obscurcir, et qui, se projetant « sur la nature et l'humanité, donne plus d’élévation à la « science et plus d’étendue à la raison (1). »

Laissez-moi vous lire encore cette page ravissante sur la rèverie, nous est enseigné le charmant moyen d’être oisif sans paresse : ( Nous sommes trop affairés, trop encombrés, « trop occupés |

« Il faut savoir jeter parfois par-dessus bord tout son « bagage de soucis, de préoccupations, de pédanterie ; et se « refaire jeune, naïf, heureux. Oui ! il faut savoir être oisif ; « ce qui n’est pas la paresse.

Dans l’inaction attentive et recueillie, notre âme efface « ses plis, se détend, se déroule ; renaît doucement comme « l’herbe foulée du chemin, et comme la feuille meurtrie de « la plante répare ses dommages.

« La rêverie. comme la pluie des nuits, fait reverdir les

(1) Réponse au discours de réception de M. le chanoine Depotter.

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« idées fatiguées et palies par la chaleur du jour. Douce et « ferlilisante, elle éveille en nous mille germes endormis ; « en se jouant elle accumule les matériaux pour l'avenir et « les images pour le talent.

« La rêverie, c'est le dimanche de la pensée ; et qui sait. « de la tension laborieuse de la semaine ou du repos vivifiant « du sabbat, lequel est le plus important pour l’homme et le « plus fécond (1) ? »

Outre ses nombreux discours, les recueils de l’Académie nous ont conservé de M. de Mallortie quelques-unes de ses lectures d'un caractère plus intime : charmantes monogra- phies dans lesquelles le philosophe érudit fait place à l’écri- vain délicat, expert dans l'analyse des sentiments, des habitudes, des conventions du monde le plus raffiné, sans cependant jamais tomber dans la recherche excessive qui conduit à la préciosité. Dans ces pages exquises, les des- criptions et portraits abondent, rehaussés de fines saillies se manifestent de la façon la plus brillante le talent humoristique de l’observaleur et la souplesse de sa plume.

Dans l'une d'elles, l’auteur se met lui-mëme en scène avec une modestie délicieuse, en nous faisant la gracieuse peinture d'un épisode de sa jeunesse à Paris.

Un jour aussi, Messieurs, la politique, exclue à bon droit de vos courtoises discussions, fit son apparition sur les lèvres de ce sage, tranquille habitant des régions sereines les bruits de la rue et des compétitions ambitieuses n'ont pas d’écho!

Mais c'était des élections municipales à Pompéï qu'il s'agissait.

L'étude des inscriptions relevées sur les murs de l'antique cité romaine démontrait qu’à toute époque de l'histoire les civilisations sur leur déclin souffrent des mêmes abus, l'ambition malsaine a recours aux mêmes moyens, aux mêmes modes de persuasion et d'entrainement de la masse

(1j Réponse au discours de réception de M. Carlier.

= 10

électorale : énumération pompeuse des qualités du candidat, recommandations pressantes, promesses, flatteries et jusqu’à la corruption par l’argent !

Le politicien d'il y a dix-huit siécies n'a rien à envier à celui de notre époque.

Félicitons-nous, Messieurs, en constatant qu’il n'a guère été innové en cette triste malière, sauf pourtant l'introduc- tion déplorable du dénigrement systématique et de l’insinua- tion calomnieuse, lesquels n'ont pas été relevés dans les graffites pompéïens.

Je vous ai dit, Messieurs, en débutant que M. de Mallortie était aussi poète à ses heures.

Qu'il ait été l'ami des Muses et que ces capricieuses déesses ne se soient pas montrées rigoureuses à son endroit, le fait ne peut vous surprendre. :

Malheureusement pour nous, l’heureux favori se montrail jaloux de ses succès et discret à l'excès ; et je ne sache pas qu'il ait fait sur ce point la moindre confidence, même à sa chère Académie.

Aussi en serais-Je réduit à ne vous en parler que d'après les traditions de sa famille, si je n’avais eu le rare bonheur d'être favorisé personnellement d'une de ses poésies ; vérita- ble chant du cygne, la dernière sans doute qui soit sortie de sa plume.

Elle est datée de janvier 1895 et comprend deux sonnets dont je veux vous donner lecture en terminant.

JIs portent en épigraphe ces mots : « Après avoir lu le « chapitre cinquième du Précis de Cosmoyonie, intitulé : « Fin des mondes » :

I

Tu mourras, par le temps arrêtée en ton cours, Tu mourras, vieille Terre, avec tes mers profondes, Avec tes monts chenus, et tes bois et tes ondes ton souffle au printemps réchauffe tant d'amours!

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Tu mourras, roi du ciel, brillant flambeau du jour,

Et la nuit reprendra les champs que tu fécondes ! Vous tous, astres, soleils, peuple infini des mondes Vous mourrez. Vous mourrez, moi, je vivrai toujours !

D'où viendrait donc en moi cette soif de la vie, Et de mes fiers pensers l’ardeur inassouvie Si l'espace à mon vol ne devait pas s'ouvrir ?

En vain dans le tombeau mon corps va se dissoudre : En vain, espoir des vers, il rentre dans la poudre : Qu'importe le tombeau ?... je ne veux pas mourir |

I

En vain nous vieillissons, la terre est toujours belle : En hiver sous la neige, au printemps sous les fleurs, Sous sa robe d'automne aux changeantes couleurs, Sous sa couronne d'or que l’été renouvelle.

Fière des sucs puissants qui gonflent sa mamelle, Elle semble nous dire, insensible à nos pleurs, Que rien ne dure en nous, excepté nos douleurs, Que nous allons mourir, et qu’elle est immortelle.

Dans le nombre des jours un jour pourtant viendra, Jour fatal, la vie en ses flancs s'éteindra, rien ne sera plus de ses œuvres fécondes,

Si ce n'est cet essaim par la mort dispersé, Ces atomes chétifs, ces riens... plutôt ces mondes Qui ne pouvaient périr, puisqu ils avaient pensé.

Xe Ps

CD e Li

RÉPONSE A CE DISCOURS

PAR M. l'Abbé ROHART

Vice-Chancelier.

Monsieur ET CHER foiLÈque.

SE m'est doux de vous appeler de ce nom et de saluer À ainsi le présent, qui réalise l'un de mes vœux les plus intimes. Mais, à notre âge, on vit déjà du passé, et l’acadé- micien d'aujourd'hui ne pourrait faire oublier le camarade d'hier, l’ami de toujours ; c’est donc à ce titre surtout que j'ai assumé l’honneur de vous répondre ; d'autres l’auraient fait sans doute avec plus de compétence, nul, je le déclare, avec plus de cœur. Car dans cette vie, le tourbillon des affaires et, disons-le, l'instabilité des sentiments emportent au gouffre de l'oubli les affections éphémères et les ser- ments trompeurs, rien n'est réconfortant comme une amitié d'enfance restée simple et vraie, presque inconsciente d’elle- mème, tant elle est naturelle, sereine et invariable.

Nous sommes loin d'il y a trente ans, alors qu'assis côte à côte sur le même banc, nous commencions à lire le latin et à bégayer le grec, nous communiquant devoirs et copies

= Po

sans nul souci de la propriété littéraire de nos graves élucu- brations, mais jaloux de la propriété de notre pupitrerespectif, dont mon voisin, il m’en souvient, défendait énergiquement les limites à coups de coude et autres :

Nisus eral porlæ custos acerrimus armis. Nisus gardait la porte et brandissait ses armes.

Et j'aurais pu vous adresser, si je les avais connus, ces autres vers du poèële :

.…. Dine hunc ardorem mentibus addunt ° …… Aut aliquid jamdudum invadere magnum Mens agitat tibi ?

Est-ce un Dieu qui déjà te donne cette ardeur, Ou pour un fait d'éclat excite ta valeur ?

Car, Monsieur, sous ce froid dehors qui caractérise les fils du Nord, en général, et ceux d'Arras en particulier, vous avez toujours caché une énergie rare, une ténacité intelli- gente, un goût profond pour le travail. Les palmarès du Petit Séminaire, ce livre d’or de la jeunesse, en témoigne- raient de la septième à la rhétorique, et, quoi que vous en ayez dit sans entrainer notre foi, l'élève d’alors pouvait faire pressentir l’homme d'aujourd'hui. Nul n'en aurait douté, en vous voyant, après un cycle d’études déjà long pour tant d’autres, quitter votre ville, vos aises, vos plaisirs, pour aller au-delà de nos frontières, sur une terre voisine, voire même plus qu’amie, mais quand même étrangère, demander à Louvain un enseignement que, dix ans trop tôt, vous ne trouviez pas ici conforme à vos désirs.

Loin de vous, comme de moi, la pensée de vouloir diminuer la valeur scientifique et littéraire du corps professoral en France. Sous quelque bannière qu'ils se rangent, et dès lors qu’ils se font les apôtres du vrai, du beau et du bien, j'aime à saluer dans nos maitres, depuis le plus modeste instituteur du plus humble de nos villages jusqu’au membre le plus éminent du Collège de France, les représentants du véri-

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table savoir, qui n’a besoin ni de la vulgarisation anglaise, ni de l’indigeste érudition allemande. Nous nous suffisons à nous-mêmes, et, dans le concours général des nations entre elles, la France, espérons-le, emportera toujours le prix d'honneur. L'enseignement supérieur n'était donc pas alors plus que maintenant un fruit exotique, et je m'étonnerais que vous fussiez allé le cueillir en dehors de chez nous, si je ne vous savais de longue date aussi ennemi du monopole que partisan de la lutte, fervent adepte d'une saine liberté comme d’une doctrine sans mélange. Or Louvain, avec son Université jeune, indépendante, active, franchement catho- lique, devait exercer sur votre latelligence comme sur votre caractère une fascination qui s'explique et qui vous honore. Vos goûts, vos aptitudes, vos traditions, vos projets d'avenir, tout vous dirigeait naturellement vers l'étude des sciences et des sciences appliquées à l’industrie. Aussi, pen- dant quatre ans, à la Faculté des sciences de Louvain, êtes- vous le disciple fidèle de maitres, qui n'ont rien à envier aux nôtres, interrogeant le ciel et ses mondes, agitant les pro- blèmes les plus ardus, scrutant les entrailles de la terre, vous attachant à la recherche des origines et des causes, y trou- vant partout l'empreinte du Créateur, et puisant avec Kant dans cet examen minulieux (une conviction profonde de l'Etre suprème (1). » |

Le diplôme d'ingénieur civil ne pouvait donc être décerné à plus digne que vous. Vous éliez prèt pour les grandes luttes scientifiques, et volontiers je vous comparerais à ce chevalier du moven-âge, si majestueusement représenté par le ciseau d’un de nos artistes, debout, dans la plénitude de la force, tenant des deux mains sa lourde épée, et portant au bras un bouclier, sur lequel est gravé cet unique mot: Credo. Avec l’ardeur de la science et le bouclier de la foi, vous pouviez entrer dans la lice.

Vous nous êtes rendu, et dés lors vous redevenez nôtre

(1) Cfr. F. BLoxDeL, Precis de (‘osmoyunie, p. 3.

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sans partage et sans retour. La bonne ville d'Arras vous ménage un foyer fait d'amour, de paix, de modestie et de dévouement ; à peine consentira-t-elle à vous prèter, pour les jours de froid et de bise, à des plages plus ensoleillées et plus clémentes ; car elle vous réclame ici tout entier pour les besoins de votre usine, pour les travaux de votre cabinet, pour la joie de votre entourage, et laissez moi ajouter : pour la vie de notre Académie. La Société qui s’honore aujourd'hui de vous ouvrir ses rangs, compte en effet beaucoup sur vous pour la réalisation de son titre lui- même : « Académie des Sciences, Lettres et Arts d'Arras. »

Sans doute, mème sous ce rapport, nous ne sommes pas deshérités : l'Institut aussi bien que l’Ecole Centrale ont chez nous leurs représentants atlitrés et hautement appré- ciés ; mais ils peuvent parfois avoir besoin de suppléants, et vous serez désormais tout désigné, comme eux, parmi les rapporteurs-nés de nos concours de sciences.

Je vous céderai la parole avec bonheur, sans regretter toutefois de l'avoir prise, tout peu scientifique que je sois, en une double circonstance, pour retracer le mérite des tra- vaux de deux amis d’enfance : l’un, le capitaine Delcroix, qui aujourd’hui même utilise à Madagascar la Règle topogra- phique couronnée l’an dernier par l'Académie ; l'autre, que je n’ai pas besoin de vous présenter, Messieurs, puisqu'il y a deux ans vous décerniez une médaille d’or à son Précis de Cosmogonie.

C'était la révélation de trésors que l’on pouvait deviner, mais qu’enfin vous n’aviez encore utilisés que pour vous seul. Votre Credo, nous le connaissions ; il ne nous man- quait plus que votre parole : dans ce travail nous la possé- dions désormais, digne de votre passé, conforme à vos croyances.

Le problème de la cosmogonie, avec l’étude de la matière dans son essence, son origine, son organisation, la question de la constitution de l'univers avec la genèse des plantes, des êtres animés, de l'homme, quel champ immense ouvert

aux investigations de l’adepte des sciences naturelles, comme du scrutateur des Saintes Ecritures ! Vous avez étudié les unes, interrogé les autres, uni leurs voix dans un duo délicieux qui a charmé votre âme de savant et de catholique. Vous êtes vraiment un harmoniste émérite. Mais vous sem- ble-t-il que l’harmonie de la Bible et de la Nature serait: rompue, en laissant à celle-ci un peu plus d'autonomie et de liberté ? Croyez-moi, pour éviter précisément des accords par trop dissonants, ne prètons pas à Moïse des aperçus scientifiques dont il serait parfois fort surpris lui-même, et ne recourons pas à l'inspiration la simple logique peut suffire.

Vous trouverez peut-être ces remarques bien osées de la part d’un profane ës-sciences de toutes sortes. Mais, je le sais, vous admettez la contradiction, et, au besoin, vous sauriez la pratiquer.

Votre Notice historique sur l’ancien Préau des Ardents, dont vous avez réservé les prémices à l’Académie, nous en serait à elle seule une preuve. On ne s’en douterait guère à la lecture des vingt-six premières pages, au cours desquelles vous explorez avec une aisance d’ar- chiviste paléographe des documents du XIIe siècle et des siècles suivants, concernant ce petit coin de notre ville, le Préau des Ardents, la Confrérie de ce nom s’épanouit longtemps à l’aise, et de nos jours elle a repris vigueur. Mais ces recherches, chez vous, ne sont pas pure- ment plaloniques, et c’est dans les dernières lignes de votre notice que se révèle votre esprit de critique.

Vous ne pouvez supporter, pour l’honneur, selon vous, de votre rue, le nom de Rue du Tripot, qui aujourd’hui, je l'avoue, sonne mal à l'oreille du profane vulgaire. Vous pa- raissez donc en vouloir à cette dénomination, la condamner au nom de l’histoire comme de la morale, et vous réclamez de qui de droit sa transformation en celle de Rue du Préau. J'admire ce noble élan, qui part d’un bon naturel et s’arme d’une solide érudition. Mais quel ennui, si, par ha-

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sard, un esprit contrariant s’avisait de vous trouver trop austère, de vous répondre par Boileau, Littré et d’autres reconnaissant dans les tripots de simples jeux de paume ; s’il se risquait à opposer l’histoire à l’histoire, à vous mon- trer par sa lumière un jeu de paume, ou tripot, installé préci- sément sur l'emplacement du Préau des Ardents, et s’il cherchait ainsi à justifier l'appellation actuelle de votre rue ! J'en serais navré, à moins que cette controverse ne nous valüt de vous un second plaidover, et partant de nouvelles recherches, suivies de nouvelles lectures. Je serais alors tenté de désirer ce déni de justice, au besoin de le favoriser.

Car, Monsieur, malgré vos prétentions, volre main ne sait pas seulement manier le marteau de géologue ; la plume me semble lui être singuliérement familière : sous la froi- deur apparente qui est de bon ton et de couleur locale chez un ami des sciences, vous cachez à coup sûr un amour du beau, de l'idéal, que trahiraient à elles seules les citations faites par vous de M. de Mallortie. Vous avez extrait de ses œuvres, et vous nous avez présenté avec infiniment de grâce, dans un cadre large et sévère, un charmant recueil du Afor- ceaux choisis. Nous vous en remercions : car, en vous effa- cant pour nous faire entendre une fois encore dans cette enceinte l’écho d'une voix qui vibrera toujours en nos cœurs, vous avez précisément redit les accents les plus profonds du philosophe, les admiralions les plus suaves de l'artiste, les aperçus les plus grandioses du littérateur, les enthousiasmes les plus lyriques du poëte. Vous nous avez révélé tout entière cette âme, qui sans doute rend hommage aux sciences exactes, mais pour dégager de leurs froides données la vérité supérieure qui emporte l'âme (vers un maitre suprème, source de toute lumière, principe de toute vertu (1). » Chez M. de Mallortie, comme on l’a dit de notre Société, « au- cune branche des connaissances humaines n’a droit de

(1) Discours de réceplion de M. de Mallortie, Mémoires de l'Aca- démie d'Arras, 1re série, t, xxVI, p. 2U6.

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préséance, toutes y sont également honorées (4). » Quoi qu'il en puisse coûter à sa nature poétique et aimante, il s'incline devant le triomphe des sciences à notre époque, proclame franchement les avantages qu'elles nous valent. Elles ne sauraient toutefois l’attacher à la terre ; il faut à ses aspiralions vers l'infini d’autres horizons, d’autres idées, d’autres élans. |

De fait, que serait donc la vie, si nous ne pouvions par- fois, au prix, je le concède, de déceptions cruelles et de larmes amères, nous élever, sur l'aile de l'idéal, au-dessus des x et des y, des formules et des chiffres, dans les régions sereines l’âme seule peut atteindre ?

Je le sais, Messieurs, les tendances et les programmes d’études le disent assez, nous ne sommes plus au temps le récipiendaire de 1852, le jeune professeur de rhétorique, le futur principal du collège, disait bien haut que « l’étude des sciences exactes et des merveilles de la création ne pourrait jamais remplacer celle des belles-lettres et de l'humanité (2). »

Semblable déclaration sonnerait peut-être mal aux oreilles de certains éducateurs modernes. Et pourtant, je le demande à tous ceux qu'il se plaisait à appeler ses enfants, fut-il un formateur de la jeunesse qui comprit mieux la sublimité de sa fonction, et qui en réalisàt plus délicatement le rêve, pour le bonheur de ses chers élèves.

Au fronton de son collège, il aurait donc pu faire graver ces paroles de Leibnitz, qui ont été la préoccu- pation de toute son existence : La bonne éducation de la jeunesse, c’est le premier fondement de la félicité humaine.» Car pour le bonheur des familles, comme pour la force des sociétés el la grandeur des nations, il faut sans doute Dieu à la base et au sommet de l'édifice moral, mais. au centre, il

(1) Reponse au discours de M. H. Trannin par M. Lecesne, ibid., 2e série, t. xv, p. #4. |

(2) Discours de réception de M. de Mailortie, ibid., p. 207.

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faut l’homme instituteur, formateur, éducateur de l’homme. Grand art, Messieurs, que celui de faire des hommes. d'éveiller dans de jeunes âmes, sommeillent enccre des facultés engourdies, les idées, les connaissances, les prin- cipes qui féconderont leur présent et assureront leur éternité ! Grand art que celui d'élever la jeunesse, de l’élever, enten- dez bien, dans ces sphères supérieures de la vérité et de la vertu, l'intelligence se dilate, l'âme s'épanouit, les senti- ments s’épurent, les caractéres se fortitient, les mœurs se polissent ! Mission sublime, pour laquelle il faut moins les dons de l'esprit, que la dignité de la vie, le respect de soi- même et des autres, l'autorité tempérée par l'affection pater- nelle, l’exquise urbanité française, timide et réservée chez l'enfant, toujours correcte chez l’homme, douce et condes- cendante chez le vieillard! A ces traits, que je voudrais encore plus frappants, n'avez-vous pas reconnu celui, qui, pendant plus d’un demi-siècle, fut l'éducateur aimé de la jeu- nesse d'Arras ? Ah ! nul mieux que lui n’avait le sentiment de la dignité de ses fonctions, qui lui remettaient en mains les espérances de tant de familles, l’avenir de tant de foyers ! Aussi ce front toujours noblement relevé, ce regard auquel la douceur n'enlevait rien de sa force, cette voix harmo- nieuse et cependant énergique, cette démarche grave sans ètre prétentieuse, tout cela n'’était-ce point le reflet de cette conviction, l'expression de la véritable grandeur d'âme faite autant pour dominer que pour captiver ? Car l'autorité ne perd rien à l’aménité, et si nous cherchions le secret de cet ascendant puissant que M. de Mallortie exerça sur les nombreuses générations formées à son école, nous le trou- verions peul-être moins dans les qualités du penseur, du philosophe, du principal, que dans les Lendresses et les salli- citudes d'une affection, je dirai maternelle, sans laquelle l'éducation ferait peut-être un homme d'esprit et de talent, jamais un homme de bien, ni de cœur.

Car la première éducatrice de l'enfant, c'est la mére, bonne, pieuse, douce, à qui la pédagogie a tout à emprunter

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et rien à apprendre. Et celui qui pour les siens, dans cet intérieur si tôt rendu désert, avait multiplier ses caresses de père pour suppléer aux baisers d'une mère, eüùt été formé par le malheur, s’il n’v avait été prédisposé par nature, à faire de l'éducation une œuvre bien plus de cœur que d'éru- dition ou d'intérêt. On l’aimait donc sans jamais le craindre, sans jamais le fuir. On savait qu’à toute heure on pouvait frapper à sa porte, sûr d’un sourire aimable, d’un accueil paternel, d’une bienveillance sincère que les années, l'éloignement, les épreuves de ses anciens élèves, loin d’affaiblir, semblaient rendre plus vive et plus effective encore ! Dieu seul, sous ce rapport, connait ses œuvres ; Dieu seul a enregistré les noms de tous ceux dont la car- rière ou le foyer l'ont eu pour protecteur ou pour consola- teur. C'est l’une de ses gloires les plus pures d’avoir donné sans compter et sans se montrer.

C'est également la vôtre, Monsieur, de prendre rang dans notre Compagnie sous d'aussi favorables auspices.

II ÉLOGES FUNÈBRES

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DISCOURS

prononcé sur la tombe

DE

M. JULIEN BOUTRY

par

M. l'Abbé DERAMECOURT Président.

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opte d'Arras doit aussi apporter ses respects, ses (2% hommages el ses prières sur la tombe de M. Julien Boutry. (1)

Si Bossuet a pu dire avec raison que Dieu, en créant le cœur de l’homme, commença par y mettre la bonté, nous devons constater que, durant cinquante-trois ans, cette divine semence a singulièrement fructifié dans le cœur de notre bien-aimé collègue.

fl était intelligent, loyal, laborieux, le patriotisme allant chez lui de pair avec l'amour de l'art ; il aimait le devoir et l'honneur au point de leur sacrifier héroïfquement sa vie, aussi bien le fusil que la plume ou le crayon à la main, mais, pardessus tout, il était bon.

Nous l'avons constaté depuis onze ans, à l’Académie, avec une surabondance de preuves dont la dernière ne remonte qu'à huit jours.

Son bon sourire, sa main tendue, sa parfaite courtoisie, son obligeance à toule épreuve, sa modestie et sa réserve,

(1) Décédé le 2 mai 1896.

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dont il fallait faire le siège, pour lui dérober quelque court rapport, aussi bien pensé que bien écrit, faisaient de lui le plus agréable des collègues.

Il passa parmi nous, doux et bienfaisant, comme un rayon de miel.

Aussi, rien ne nous étonne dans les regrets que provoque son départ prématuré et dans les larmes dont son foyer est inondé.

Notre cœur aussi est déchiré, parce que nous lui formions comme une autre famille, à laquelle manquera désormais le meilleur et le plus aimé de ses membres.

Et, comme il était essentiellement Artésien, et par droit de naissance et par mérile de retour, et par ses affections, et par ses talents, et par ses services, et par ses travaux artis- tiques, c’est quelque chose de notre vie qui tombe aujour- d'hui et disparait avec lui dans le sépulcre.

Mais il faut bien vite relever notre regard. Nous sommes les héritiers du ciel et les fils de l'espérance. Or, la bonté de M. Boutry s’alimentait au vrai foyer : ses longues douleurs et les sacrifices de la dernière heure, qu’il sut offrir à Dieu, ont mérité leur récompense. Notre Père céleste, qui est bon par essence, trouvant en lui son meilleur trait de ressem- blance, a le recevoir avec une infinie bonté.

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DISCOURS

prononcé à Montreuil le 5 Juin 1896 Sur la tombe de M. Auguste BRAQUEHAY

PAR

M. l’Abbé ROHART

Vice-Chancelier.

Messieurs,

Se viens, au nom d’abord de l’Académie d'Arras, déposer «<)un hommage et un merci sur cette tombe, se brisent à la fois un passé littéraire déjà brillant (1) et un avenir riche

(1) Liste des ouvrages de M. Auguste Braquehay :

19 Histoire des Etablissen.ents hospitaliers de la ville et de lu bun- lieue de Montreuil-sur-Mer (Amiens, 1882).

Hospices de Saint-Julien le Puuvre, Notre-Dame et Saint-Jacques du Martroy (Abbeville, 1887).

L'Hosptce Notre-Dame, le Béguinuge ct le Courent des Sœurs grises (Abbeville, 1891).

&o Essai historique sur l'Abbaye royale de Sainte-Austreberthe, à Montreuil-sur-Mer (Abbeville, 1895).

L'Eglise de l’ Abbaye royale de Sainte-Austreberthe (Abbeville, 1892).

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d’espérances. Car vous n'êtes pas les seuls à porter le deuil de votre historiographe.

Notre Compagnie, qu’anime l’amour des Lettres, des Sciences et des Arts, n’est pas un jardin fermé ; comme le dit sa devise, elle ne cherche qu’à ajouter les fleurs aux fruits, et, soucieuse d’orner ses parterres, elle en ouvre les portes bien grandes à tous les amis sincères du vrai, du beau et du bien. Elle les accueille, les soutient, partage leurs travaux, s’honore de leurs succès. C’est bien vous dire les sentiments que nous professions pour M. Auguste Braquehay, le restaurateur de vos gloires antiques, le fouilleur de vos archives, le chroniqueur de vos abbayes, le panégvyriste de vos célébrités. Le moment n’est pas à la longue énumération ou à la froide analyse de ses multiples travaux ; il est uni- quement à l'expression de la sympathie profonde que nous inspirait ce trop modeste chercheur, à qui l’on ne pouvait faire qu’un reproche, celui de vouloir, après le temps, se soustraire à une publicité, que tant d'autres recherchent avant l'heure.

Hérilier de traditions paternelles, il s'était donc, presque au sortir du collège, adonné à l'étude, et à l'étude de l’histoire

Le culte de Saint-Gengoult à Montreuil-sur-Mer (Amiens, 1881).

7 Le culte de Saint-Wulphy à Montreuil-sur-Mer (Montreuil, 1896,

Le Général Baron Merle (Paris, 1893).

99 Le Maréchal de camp Acary de la Rivière | Abbeville, 1893).

10° L’Abbé Firmin Pollet (Abbeville, 189%).

{is La Citadelle de Doullens sous la Terreur. Mémoires de M. Guéroult de Boisrobert (Douai, 1895).

12° Essai historique sur l'enseignement secondaire à Montreuil- sur-Mer ‘Montreuil, 1894).

130 Les Tribulations d'un sergent de ville, sous la seronde Restau- ration, 1815-1816. Mémoires publiés par Auguste Braquehay (Douai 1895).

Et de nombreux articles dans le Cabinet historique d'Abbeville, la Picardie, la Montreuilloise, le /ournal de Montreuil, etc.

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locale. Les livres, les documents, les chartes, les manuscrits, concernant votre contrée, devinrent ses chères délices, sa société privilégiée, ses seules amours. Mais, non: elles n'étaient point les seules ; sous cet extérieur froid, ce dehors réservé, il cachait un autre amour, l’unique, le vrai, celui qui vient de Dieu et retourne à Dieu, en passant par les hommes, je veux dire l'amour des pauvres et des déshérités, cet amour qui était la raison de sa vie, qui guidait sa plume, qui faisait de lui, avant tout, l'historien de vos établissements hospitaliers, en attendant que la mort l’en consacre à jamais le bienfaiteur insigne.

La Charité a donc inscrit son nom en lettres d’or dans vos annales, comme elle l’a aussi gravé dans les nôtres (1), mais toujours pour l’honneur de votre ville et pour la mémoire de son père et de son grand-père, Montreuillois de fait, mais aussi Arrageois de cœur. Il lui semblait qu’il n'avait pas encore assez fait pour le passé de sa chère cité, et c’est à notre Compagnie qu’il a confié le soin, en suscitant à votre région des historiens, de lui donner des successeurs et de leur ménager des couronnes, qu’il aurait refusées pour lui- même. Les futurs lauréats de nos concours seront l’une de

(1) Extrait du testament de M. A. Braquehay, concernant l’Aca- démie d'Arras :

« Je charge l'Administration des hospices (de Montreuil) :

« De remettre, nets de tous droits, à l'Académie d'Arras :

« 19 Une somme de quinze mille francs, qui sera employée en « rentes sur l'Etat, et dont les intérêts seront décernés en prix aux « auteurs des meilleurs ouvrages historiques, archéologiques ou « autres concernant Montreuil et la partie de son arrondissement « ayant ressorti à la Picardie.

« Tous les écrits provenant de mon grand-père, M. Michel Bra- « quehay, les compositions musicales de mon père, qui a tant aimé

« Arras, ainsi que son violoncelle, dont elle tirera le meilleur « parti, »

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ses plus pures gloires ; que notre reconnaissance en soit dès aujourd'hui le gage ! + - #

Mais, en me faisant l'écho exclusif de l’Académie d’Arras, je serais un messager infidèle ; et mes collègues de la Com- mission des Monuments historiques me reprocheraient d'avoir manqué à mon devoir et à mon mandat, si je n’adres- Sais également en leur nom un souvenir ému à M. Bra- quehay.

aussi, il nous appartenait par droit de naissance, par un goût inné qui le faisait se réfugier dans le passé pour se consoler, disait-il, des tristesses du présent, par un respect naturel de l’antiquité, qui, sans l’amener à médire de son siècle, savait lui faire rendre justice à l’ancien temps. Il nous appartenait, permettez-moi de l'ajouter, par droit de conquête ; nous l’avions conquis enfin, trop tard à notre gré, assez tôt cependant pour espérer que le membre correspon- dant d'il y a un an deviendrait bientôt membre titulaire de notre Commission départementale.

Hélas ! T1 ne devait plus rien en recevoir que sa gratitude pour le concours de son zèle, si bien secondé par celui de votre Administration et de votre Municipalité, en faveur de notre Exposition rétrospective. C’est là, que, la semaine dernière encore, nous le recevions avec ses amis et collabo- rateurs d’Abbeville, et que nous entendions son dernier au revoir, transformé par la Providence en suprème adieu. Mais pour lui, pas plus que pour nous, cet adieu ne saurait être éternel. Les apôtres de la vérité et de la charité ont au ciel un commun rendez-vous. C'est là, espérons-le, mon cher Collègue, que nous nous retrouverons.

er

JII Séance publique du 80 Juillet 1896.

RAR EURE EEE

ALLOCUTION

DE

M. l'Abbé DERAMECOURT

President.

Mespames, Messieurs,

ÉNjorrE Société, elle aussi, a sa distribution annuelle des SE prix. Et c’est aujourd’hui ce jour de fête, que suit une vacance de deux mois. Nous le saluons comme des écoliers, avec une véritable allégresse. A tout âge, même au nôtre, on aime les vacances et la liberté.

Déployer à l'aise, en pleine campagne, en pleine montagne, au bord des mers, son esprit et son cœur, ses bras et ses jambes ; baigner sa tête et même tout son corps, dans l’eau qui purifie, ou l'air qui rafraichit; étendre son regard sur un large horizon d'épis mûrs, de bois touffus, de vagues vaporeuses ; se sentir à l’abri des visiteurs, des quéman- deurs, des hommes d'affaire et des hommes d'étude ; s’en- dormir avec la perspective d’un, de dix, de trente lendemains tranquilles, mélés de petites fêtes intimes, de courses libres, de conversations à bâtons rompus ; se réveiller avec la con- viction que ni le bureau, ni la séance, ni le courrier, ni la Bourse, ni la politique ne viendront troubler le calme de la

Lu TON

journée, n'est-ce pas une jouissance que l’on goûte davan- tage à mesure que l’on vieillit ?

Ce sont les perspectives de demain, Mesdames et Mss- sieurs, et vous me permettrez de m'en féliciter avec vous et pour vous : car, pour mon compte, les réalités du jour présent et celles de demain me ramènent tout droit et tout court à l’'accomplissement du devoir. Il est vrai qu’à l’heure présente ce devoir se confond avec le plaisir. Ce m'est, en effet, un plaisir de vous remercier de votre présence, de votre sym- pathie, de votre fidélité. Athènes jadis, Versailles ensuite, Paris enfin ont eu leur couronne académique : vous nous en formez une qui ne vieillit pas, à Arras : toujours fraiche, toujours riante, toujours agréable: un peu plus riche au printemps, comme il convient, mais plus méritoire au temps de la canicule. S'il est vrai que les sacrifices doivent leur mesure au dévouement et à la reconnaissance, jugez à quel degré s’élève notre gratitude.

Elle monte au point de me provoquer à vous faire une con- fidence. Car la confidence est la conclusion à laquelle abou- tissent ordinairement les sentiments les plus chaleureux.

Donc —- et je ne fais que reproduire ici le passage le plus pratique du gracieux discours prononcé à Montreuil par M. le vice-chancelier Rohart, sur la tombe de M. Auguste Braquehay, donc l’Académie d’Arras a fait un héritage.

Un jeune homme, Artésien d’origine, Montreuillois de fait, historien de goût et généreux de sentiment, nous a légué un Capital de quinze mille francs dont les intérêts seront décernés en prix aux meilleurs ouvrages historiques, archéo- logiques ou autres concernant Montreuil et sa partie picarde.

Avouez, Mesdames et Messieurs, que c'est un bon et bel exemple. Notre Société, comme tous les héritiers et toutes les héritières, n’a pas été indifférente à cette généro- sité : elle est mème fière de la confiance éclairée que lui té- moigne un jeune savant, à peine connu d’elle, et elle souhaite qu’il trouve parmi nous des imilateurs,

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A vrai dire, si Montreuil et la partie picurde de son arron- dissement sont confiés à notre sollicitude, moyennant une rente de près de trois cents francs par an, à quel taux ne s’éléveront pas les dépôts qui confieront à notre loyale jus- tice, les intérêts historiques, littéraires et artistiques de l’Ar- tois tout entier ?

Rien ne serait plus facile, plus heureux et plus fructueux pour la vie intellectuelle de notre région, que ces fondations intelligentes dont M. Auguste’ Braquehay a pris l'initiative, et il trouvera bientôt de généreux imitateurs.

Ceci n’est point une réclame que je fais en faveur de notre Compagnie : elle n’y trouverait qu’une charge de plus ; c’est une fenètre que j'ouvre sur l'avenir ; nos compatriotes sont clairvoyants, il suffit.

Et maintenant, je n'ai plus qu’à donner la parole à mes collègues inscrits au programme de la Séance.

Vous remarquez peut-être qu’à l’Académie, cesont toujours les mêmes qui se font entendre, comme à la bataille ce sont toujours les mêmes qui se font tuer : je n’en dois pas moins applaudir à leur intrépidité. Le récipiendaire de ce jour est le dernier-né de notre Compagnie ; si d’autres le permettent, je vous donne rendez-vous, pour les entendre à leur tour, aux feuilles tombantes de la présente année, ou au renou- veau de l’année prochaine.

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RAPPORT

sur Îles

TRAVAUX DE L'ANNÉE 1898-1896

PAR M. le baron CAVROIS

Secrélaire-général.

Mespan ES, Messieu RS,

AU" rapporteur, chargé de présenter le compte-rendu de travaux littéraires, doit se trouver bien embarrassé, s’il écoute les conseils contradictoires qui sont semés sur son chemin. Suivant les uns, optimistes convaincus, les élo- ges ne seront Jamais assez explicites, ni assez complets. Manibus date lilia plenis (1): C'est à pleines mains qu'il faut jeter les fleurs sous les pas des écrivains. D'autres, au contraire, arrivent à une conclusion tout opposée, en faisant ce raisonnement que je lisais derniérement et que je vous demande pardon de vous citer, malgré sa forme un peu prétentieuse et presque impertinente : Il arrive souvent qu’on hésite à dire tout le bien qu’on pense d’un homme : pourquoi ?— Eh! c'est qu’il faut de la mesure. La mesure en

(4) Virgile.

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tout, c'est du bon goût, c'est de l'élégance. Un critique prompt à l'éloge, et qui, avec facilité, lâche le gros compliment, ne donne de la finesse de son esprit, qu’une pauvre idée. On ne paraît vraiment supérieur à ce que l’on juge qu’en ytrouvant, du premier coup, quelque défaut. L’admiration, au con- traire, est également facile aux sots et à l'homme d'esprit. Et pour se distinguer des imbéciles, l’homme d’esprit n’a qu’un moyen sùr : « ne louer jamais ! (1) ».

Il me semble qu'entre ces deux extrêmes, il y a un moyen terme qui consiste à éviter toutes les exagérations, dans un sens comme dans l’autre, et qui sait rendre justice au vrai mérite sans épuiser dans ce but toutes les formules laudati- ves. C’est sur ce terrain que nous allons essayer de nous placer, et je m'y trouve d'autant plus à l'aise, que, devant vous rappeler d’abord notre dernière Séance publique, c’est vous-mêmes Mesdames et Messieurs, qui pouvez l’apprécier. Vous vous souvenez en effet avec quelle générosité notre éminent Président a donné de sa personne dans cette remar- quable journée, il a fait revivre à nos yeux la figure de nos Collègues disparus. Déjà, sur la tombe prématurément ouverte de M. Julien Boutry, M. le Vicaire-général Dera- mecourt avait éloquemment exprimé nos regrets, remplis- sant ainsi les fonctions par lesquelles il doit tour à tour souhaiter la bienvenue à ceux qui arrivent, et adresser le dernier adieu à ceux qui sont partis.

À ses côtés je rencontre M. le Chancelier, qui trouvera peut-être que j'aurais pu taire son nom, si je n'avais qu’à mentionner l’instructive lecture qu’il nous fit jadis sur la poésie liturgique ; mais, quoique l'Académie d'Arras n’ait pris qu'une part restreinte à l'Exposition rétrospective qui vient de se clore, ses membres lui ont prêté individuel- lement un concours trop empressé pour que nous la consi- dérions comme une œuvre étrangère, et pour que nous

(1) Jean Aicard.

n'adressions pas à M. Loriquet nos plus vives félicitations et nos remerciements les plus sincères. An risque de le ré- péter après d’autres et avec moins d'autorité, nous devons constater le succés de cette entreprise considérable, pour la réussite de laquelle on ne saura jamais exactement cequ'ila fallu dépenser d'activité, de prévoyance, de connaissances multiples et de talents d’organisation.

M. l'abbé Rohart pourrait facilement se laisser absorber par l’œuvre de dévouement qui l’attache à Arras et l’œuvre de science qui l’appelle à Lille, et cependant il n'oublie jamais qu’il est Vice-Chancelier de l’Académie. Observateur vigilant de tout ce qui intéresse notre ville, il en a signalé à notre attention les hommes et les choses. Ses biographies de M. de Mallortie et du P. Halluin ont largement justifié les monuments que la reconnaissance publique a érigés pour consacrer leur mémoire.

Tout dernièrement un bienfaiteur insigne a légué à l'Aca- démie d’Arras une somme de quinze mille francs, dont le revenu servira à récompenser les travaux qui lui seront adres- sés sur le pays de Montreuil. Notre Compagnie pria M. Ro- hart de la représenter aux funérailles de M. Braquehay et de déposer sur son cercueil l'hommage de toute sa gratitude, mission à laquelle il s’est consacré avec cœur et dévouement.

C'est encore lui qui nous a entretenus des découvertes archéologiques du démantèlement d’Arras : la tour faus- sement dite de Jeanne d’Arc retrouvée dans la partie des rem- parts contigué à la rue du Pré, et le souterrain voisin de notre future gare, une inscription tracée à la pointe por- tait ces mots : Vive l'Empereur Charles cincquième de nom, 1552, ce qui peut être considéré comme un nouveau témoi- gnage de la popularité dont jouissait en Artois la domination espagnole.

Puisque j'ai élé amené à commencer par les travaux du Bureau de l’Académie, je trouve dans nos procès-verbaux deux lectures faites par votre Secrétaire-général, dont ici je

dois ignorer le nom, et qui font suite à ses promenades his- toriques dans la Cité d’Arras : celte partie de notre ancienne ville, quoique fort limitée dans son étendue, comprenait un nombre considérable d'établissements d'utilité publique, com- me nous dirions aujourd'hui. La rue Baudimont, à elle seule, comptait : un hôtel de ville, le séminaire épiscopal, le cou- vent des Brigittines, la maison ou béguinage de Notre- Dame, le monastère des Ursulines, les refuges d’Arrouaise, de Cercamps et d’Avesnes, la Providence, l’Hôtel-Dieu. Ajoutons à cette simple énuméralion un petit hospice situé rue Maitre-Adam, à quelques pas de celui des Cinq-Plaies, la maison Ste-Barbe dans la rue des Bouchers-de Cité, et le Petit-Louvre dans la rue du Vent-de-Bise, et vous aurez ce que j'’appellerai la table des matières développées dans ces lectures.

M. le comte de Hauteclocque vient d'entreprendre et d'achever le laborieux inventaire des archives de l’Acadé- mie (1). C'est une œuvre de longue haleine, qui a exigé de patientes et minutieuses investigations. Félicitons-nous de ce que M. l’Archiviste n'ait pas reculé devant cette ingrate besogne qui facilitera singulièrement les recherches del’ave- nir, et souhaitons qu'il continue à nous faire profiter des trouvailles que son amour de l'étude lui procure.

Je ne quitierai pas le Bureau sanssaluer aussi M. Barbier, notre dévoué secrétaire-adjoint, auquel nous devons la communication d'une poëlique page d'album, et M. Wic- quot qui, dans le silence de notre bibliothèque, rend des services qui, pour ne pas rechercher l'éclat, n'en sont pas moins réels.

J'arrive à l’étude magistrale que M. Paris a faite sur les Preuves de noblesse aux Etats d'Artois, qui ont occupé six de nos séances hebdomadaires. Rappelant d’abord les prin- cipes qui régissent la matière, notre honorable Collègue ex-

(4) Cet inventaire va paraître prochainement et formera un vo- lume distinct des Mémoires de l'Académie d'Arras.

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pose que nos Etats provinciaux étaient, à l’imitation des Etats-Généraux, composés des trois Ordres du Clergé, de la Noblesse et du Tiers. Pour obtenir l'entrée aux Etats, à titre de noble, il fallait avoir tout à la fois la noblesse des terres et la noblesse des personnes, c'est-à-dire être proprié- taire d’une terre à clocher, et établir une filiation noble re- montant à cinq générations d’après le Réglement de 1730, et portée à sept générations par celui de 1755. Les registres con- tenant les admissions aux Etats ont été anéantis à l'époque révolutionnaire sur la place publique d'Arras, en présence de tous les corps constitués ; celte destruction est très re- greltable, non seulement pour les familles qui y figuraient, mais aussi pour l'histoire de notre province. Si tous les titres originaux ont disparu, M. Paris a eu du moins la bonne for- tune de retrouver la copie de trois de ces volumes, relatifs à une période qui s'étend de 1732 à 1766: il y a relevé la no- menclature de quarante-neuf familles, dont la reproduction sortirait des limites de ce rapport. Mais, quand nous aurons cité, à titre d'exemple, les Ste Aldegonde de Noiïircarme, les de Hauteclocque, les de Gosson, les de Genneviëres, les de Galametz, les de Coupigny et les Le Josne-Contay, vous y reconnaîtrez tous noms chers à notre Artois.

L'ouvrage le plus considérable dont nous ayons eu com- munication dans le cours de cette année, émane du nouveau Collègue à la réception duquel nous allons applaudir dans quelques instants. C'est à un Evèque d’Arras que M. l'abbé Duflot a consacré son érudition, mais à un Evèque dont la vie mouvementée pouvait soutenir l'intérêt d'une longue narration. Le héros de cette biographie est François Ri- chardot. dans le Comté de Bourgogne au commencement du XVIe siècle, il entra d’abord dans l'ordre des Augustins et enseigna en celle qualité à Tournai et à Paris. Puis il part pour Rome il obtient d’être relevé de ses vœux mo- nastiques et fait désormais partie du clergé séculier. Après un séjour à la Cour de Ferrare qui ne lui fut pas favorable,

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il revint en Franche-Comté, il se fit remarquer par sa lutte contre le protestantisme et devint suffragant de Besan- çon avec le titre d'Evèque de Nicopolis. Ami de l'illustre Cardinal de Granvelle, Evèque d'Arras, il fut d’abord son auxiliaire, et enfin son successeur. Il faut reconnaitre que les circonstances l'avaient admirablement servi; c’est l’époque des grands deuils pour les souverains espagnols: Charles-Quint, sa sœur Marie, douairière de Hongrie, Marie Tudor, reine d'Angleterre, deuxième femme de Philippe 11, Henri 11, roi de France, dont ce mème Phi- lippe IT avait épousé la fille Isabelle, tous les quatre avaient été fauchés par la mort dans l'espace de moins d’une année, et c’est à François Richardot que revint chaque fois l'honneur de prononcer leur oraison funébre. C’est assez dire l'estime dont il jouissait dans tout le Pays-Bas.

Devenu Evéque d'Arras, Richardot a immortalisé son nom par la fondation de l'Université de Douai : cette ville était admirablement siluée au centre de son diocèse qui s'éten- dait de Béthune jusqu’à Valenciennes, et placée, ainsi qu'il le disait lui-même, entre les trois provinces de Flandre, d'Artois et de Haynaut « comme l’œil entre les florons de la rose ».

En 1562, il préside aux fêtes magnifiques de l’inaugura- tion, et prenant la parole au cours d’une procession solen- nelle sur la place du Grand-Marché, selon le mot d'un de ses biographes, « il tire les cœurs de tous ses auditeurs en telle admiration que chacun disoit n'avoir ouy jamais hom- me tant bien et disertement harenguer. »

L'année suivante, il se rend au Concile œcuménique de _ Trente il se fait également remarquer par son éloquence; il occupe une place distinguée au Concile provincial de Cambrai, et préside enfin un syuode diocésain à Arras dans lequel il jette les bases de son séminaire épiscopal, et meurt à l’âge de soixante-sept ans, laissant après lui une grande mémoire,

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M. Dufot résume cette existence si bien remplie en quatre mots que je suis heureux de reproduire : « Homme de son siècle par l’universalité du savoir, il a surpassé le grand nombre par le talent de la parole qu'il eut éloquente ; théo- logien érudit et profond, il a su, malgré son tempérament d'orateur, garder toujours dans les doctrines une mesure et une exactitude parfaites ; Evèque, il a prèché la tolérance et compté plus sur la force de la vérité que sur la violence pour ramener à la foi les esprits égarés : homme d'Eglise, il a travaillé, selon son pouvoir, à en extirper les abus, en rap- pelant le clergé à la discipline, à la science, à la sainteté. C’est assez pour mériter à son nom une gloire immor- telle » (1). On reconnaît bien, n'est-ce pas, à ce langage le futur Docteur ès-Lettres que l’Académie aura bientôt l’hon- neur de compter dans ses rangs.

Rentrant dans le cercle plus restreint de notre histoire d'Arras, un autre de nos nouveaux Collègues, M. François Blondel, a composé sur la rue il demeure, une notice qui, pour n'avoir pas été rédigée à notre intention, ne nous en a pas paru moins intéressante. On sait que l’ancienne confré- rie de N.-D. des Ardents avait acquis derrière l'hôtel de ville un vaste terrain à travers lequel elle ouvrit une voie qui s’appela rue Neuve des Ardents ou du Préau. Elle y cons- truisit une chapelle et d'autres bâtiments qu’elle mit plus tard en location, lorsque fut érigée sur la Petite-Place la célèbre Pyramide du St-Cierge. La maison qui se trouvait à l'angle de la rue du Blanc-Pignon fut convertie en jeu de paume ou tripôt (2), noms sous lesquels on désignait indis- tinctement ces sortes d'amusements. Certains auteurs, igno- rant l’'étymologie de ce mot de tripôt, lui ont attribué à tort une signification peu honorable, et, comme il arrive trop souvent, l'erreur une fois lancée fut répétée par d'autres et finit par faire oublier la vérité. Il ne nous appartient pas

(1) Extrait des procès-verbaux de l'Académie. (2) Voir notamment le Dictionnaire de Furetière,

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d'examiner s’il faut tenir compte de ce préjugé en rétablissant l’un des anciens noms de cette rue, mais nous nous félicitons que la question ait provoqué une étude de topographie locale, et nous ajouterons que si chacune des rues d'Arras avait la bonne fortune de susciter chez un de ses habitants l’envie d’en fouiller l’histoire, nous posséderions bientôt une véri- table encyclopédie atrébate qui serait un incomparable mo- nument érigé à la mémoire du passé.

Ce que ne font pas toujours les Artésiens, un de nos mem- bres honoraires l’entreprend à l'occasion. C’est ainsi que M. Guesnon vient de rechercher l’origine de la seigneurie de Ronville et celle du nom de Séchelles qu’elle a pris au XIVe siècle. Notre savant collègue établit que l'Hôtel actuel du Commerce fut de tout temps le seul et unique chef-lieu du Pouvoir de Sechelles, jusqu’à son aliénation en 1700, suivie de son affectation au logement des officiers. L’immeu- ble qui se trouve en face, de l'autre côté de la rue, lui servait de jardin. Quant à la pittoresque tourelle du rempart qui joue un rôle romanesque dans nos annales, elle fut vraisem- blablement construite, à une époque ultérieure par l’illustre famille de Lannoy.

La démolition de nos fortifications a fourni aussi à M. Guesnon l'occasion de nous dire que la plus ancienne muraille de défense, complétée par des tours, qui ait enfermé la ville vers le front-nord ne remonte pas au delà du XIVe siè- cle. Avant cette époque, le Castrum nobuiliacus était la for- teresse centrale qui protégeait les habitants contre les incur- sions ennemies. C’est au siège de 1414 qu’apparail pour la première fois l'ouvrage militaire qu’on appela Boulevard, nom d'origine germanique, et qui fit place ensuite au système du bastion moderne à partir du XVIe siecle.

M. Ricouart a achevé la curieuse étude qu’il avait com- mencée sur l'Hôpital St-Matthieu et dont je vous ai rendu compte l’année dernière. Cet établissement n’a jamais été beaucoup plus grand qu'il ne l’est aujourd'hui ; une partia

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de son jardin a seulement été aliénée en 1824. C'était un asile dans le genre des béguinages, jouissant de divers revenus qui provenaient de propriétés rurales et urbaines. M. Ricouart paie un juste tribut de reconnaissance aux familles qui l'ont fondé, telles que les Beauvoir, les Noyelle, les d’Aveluy ; et pour retrouver leur filiation, il en recherche les armoiries, car, selon la remarque qu'il a rappelée, la connaissance du blason est la clef de l’histoire de France.

- Enfin M. Viltart a vivement intéressé une de nos séances en nous analysant un grand ouvrage publié par la Société des Antiquaires de Picardie sur l’archéologie de cette pro- vince, qui nous est d'autant moins étrangère qu'elle compre- nait le pays du Boulonnais. Puis, voulant nous montrer que l’art moderne lui est aussi cher que l’ancien, il vient de prendre sa plume fine et délicate pour nous tracer le portrait d’un de nos membres honoraires et compatriotes, M. Louis Noël, de ce statuaire qui a eu la gloire d’immortaliser sur le bronze les traits de l’apôtre de la charité que la ville d'Arras a justement acclamé le 19 de ce mois de juillet.

Je n’ajouterai rien, Mesdames et Messieurs, à cet exposé dont mes honorables Collègues ont fait tous les frais, mais je voudrais justifier à vos yeux le brusque dénouement auquel je désire arriver, et je vous citerai, en guise de péroraison, cette boutade de l’auteur des Guëpes (1) :

De l'esprit pour parler, qui n'en a?... C’est vulgaire ; Mais ce qu’il faut chercher, c’est l'esprit pour se taire.

(1) Alphonse Karr.

ÉÉÉSÉSÉSESSESSESSSSES

RAPPORT

sur Île

CONCOURS D'HISTOIRE

par M. l'abbé RAMBURE,

Membre résidant.

MESDAMES, M ESSIEURS,

None Compagnie a reçu, pour son Concours d'histoire, JA deux études d'’inégale importance : elles nous parais- sent toutes deux dignes d'intérêt et de récompense, mais à des degrés divers.

La première, qui porte la devise Memini, est une mono- graphie de l'Eglise de Bihucourt. L'auteur a consulté les archives de la paroisse et de la commune ; il cite fidèlement les inscriptions de cloches et de dalles tumulaires, analyse les procès-verbaux et les registres de catholicité ; il raconte, ‘avec une précision qui n’exclut pas toujours la vivacité, les incidents qui se rattachent à la construction et à la posses-

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sion de l’église, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

« Acheté, dit-il, comme bien national en 1793, successive- mentconvertien grange, loué à la commune, rendu au culte, interdit aux cérémonies catholiques, enfin restitué à la commune par les propriétaires, cet édifice a été pendant quatre-vingts ans le sujet de contestations inoubliables. » L'intérèt de ce litige, se mêlent des questions personnelles, n'a pas une portée assez générale pour passionner à distance l'historien ; celui-ci sera certainement attiré de préférence vers les détails piquants qui concernent les désordres de la période révolutionnaire, et surtout vers la notice biogra- phique des curés de Bihucourt à partir de 1638.

Pour encourager la consciencieuse patience avec laquelle l’auteur a traité ce sujet un peu restreint, nous lui décernons une Mention honorable.

Sous le titre modeste : Contribution à l'histoire du Pas- de-Calais, et sous la devise suggestive : ( Beatus qui intel- ligit super egenum et pauperem,» l’auteur du second Mémoire a écrit une étude, ou plutôt une double étude, sur les Pauoretés au pays de Lalleu, et en Artois.

Ce sujet n’a guère été exploré, que je sache, dans nos contrées, depuis l’époque mon éminent prédécesseur, M. Proyart, en touchait un mot dans son Tableau des secours accordés aux pauvres de la ville d'Arras (1).

Nos voisins de Picardie et de Flandre nous ont devancés : ce sont M. le comte de Brandt de Galametz, dans sa mono- graphie sur la Taxe des pauvres à Abbeville en 1558; MM. Derheins, Giry et Pagart d'Hermansart, dans leurs études audomaroises ; M. l’abbé Leuridan, notre collègue, qui, dans son beau travail surla Table des pauvres à Roubaix,

(1) Mém. de l'Acad. d'Arras, série, t. xxxv, p. 196.

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a exposé les principes généraux du fonctionnement de cette institution dans le Nord de la France.

Maintenant, grâce à notre lauréat, nous sommes en voie de les atteindre, et peut-être de les dépasser. Il a eu la patience d'extraire de nos riches archives départementales, qui lui réservent sans doute d’autres trouvailles, une foule de documents inédits, et, ce qui ajoute considérablement à son mérile, il est allé les puiser surtout dans la partie de ces archives qui, malgré l’intelligente activité qui préside au classement, n'a pu être encore inventoriée, à cause de sa récente réintégration. Si l'absence de cote précise. expliquée par celte circonstance, nous laisse parfois sans renseigne- ments sur le nombre et la nature des pièces consultées, nous devons croire l'auteur, quand il affirme que ce nombre a été considérable, puisque pour deux Pauvretés seulement, celles de Laventie et de Sailly, il a passé en revue les comptes de quatre-vingts exercices d’une part, et de vingt-six de l’autre.

Sans formuler aucun reproche, mais à titre de regret partagé par l’auteur, disons que ces documents apparaissent seulement dans la seconde moitié du XVe siècle, et ne devien- nent abondants que pour le XVIIe et le XVITIe : les pièces d'archives manquent, le silence vaut mieux pour l'historien que l'hypothèse, mème la plus séduisante.

D'ailleurs, une rapide analyse fera ressortir le mérite de notre Mémoire mieux que toute autre considération.

Sous le nom variable de ÆAarité, Table des pauores, Bourse Fabrique commune des pauvres, on a connu, de temps immémorial, l'institution qui met à la charge d’une communauté ses membres dénués de movens de subsistance : l'esprit chrétien et l'humanité, d’une part, des prescriptions légales, de l'autre, en exigeaient la fondation et en réglaient le fonctionnement. Dans le pays de Lalleu, en particulier, les Pauvretés de Laventie, de Fleurbaix et de Sailly-sur-la- Lys ont disposé de biens suflisants jusqu’au milieu du

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XVIIIe siècle, époque où, malgré la répression officielle et sévère de la mendicité, la misère croissait sans cesse (1).

(1) « Etat des biens et revenus des pauvres, des aumônes, des dis- tributions manuelles de données et fondations de la paroisse de Laventie, païs de Lallœu, diocèse d'Arras, province d'Artois, que moi maître Pierre-Michel Desgardin, curé de cette paroisse, fait pour satisfaire à la lettre de Monseigneur l'Evêque d'Arras du huit octobre de cette année 1764.

» 1. On observe que les mandians et autres pauvres de cette paroisse sont actuellement au nombre de 120 familles. Ils ne peuvent subsister sans secours. Ce nombre varie selon la vicissitude destemps.

» 2. Les biens des fondations et autres des pauvres de ce lieu produisent annuellement la somme de 656 livres 17 sols, déduction faite de ce qu'il revient au clergé pour causes v énoncées et pour diminution du rolle et écritures.

» 3. Ïl y a 562 livres 5 sols de capitaux deniers de rente rem- boursés qui étant chargés de fondations doivent être remployés. Le revenu en l'article 2 est emplové en payement des pensions annuelles de quelques orphelins, vieillards, d'infirmes accidentés de maux, et du pensement médicinal après affiches sur procès verbaux de leur adjudication annuelle au moins disant.

» Les gens de loy nomment deux pauvrieurs chaque année, les font jurer de remplir fidélement les devoirs de leurs charges pendant leur entremise, puis leur délivrent un rolle signé d'eux qui contient les articles de recepte et de paiement pour en rendre compte après leur régie, comme ils font au seigneur et géns de loy du païs, le curé à ce particuliérement évocqué et le peuple averty par annonce aux prônes du dimanche précédent et par affiches au portail de l'église.

» Les pauvrieurs, pour suppléer en partie à la modicité du revenu mentionné en l'article 2 de la table des pauvres, apportent réguliére- ment au curé, aux jours des dimanches et festes, une liste qui con- tient les noms de quelques pauvres familles, malades ou autres néces- siteux, que le curé nomme au peuple“assemblé pour le service divin, pendant lequel les pauvrieurs font la queste et reçoivent les aumônes du peuple et les distribuent ensuite, sans pouvoir marquer le produit des dites questes.

» Depuis plusieurs années la misère étant extréèmement augmentée,

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Ces biens venaient des sources les plus diverses : terres et maisons données entre vifs et surtout par testament ; intérêts de rentes ; quêtes ou pourchas à l’église ou à domi- cile ; vente du mobilier des pauvres décédés sans héritiers (mesure assurément plus curieuse que lucrative) ; dans les cas de pénurie, souscriptions ou impositions acceptées par le peuple assemblé, dons du Conseil d’Artois et de l'Abbaye de St-Vaast.

Les dépenses étaient aussi des plus variées: lovers, secours en argent et en nature, vêtements, chauffage, nourriture des malades, pension des enfants, des vieillards et des infirmes, frais des funérailles. Leur importance était considérable, comme le démontreront quelques détails : à Laventie, en 1762-1763, six cordonniers fournissent, pour le compte de la Pauvreté, 775 livres de chaussures ; en 9 ans, on y paie 123 pensions ; pour 80 exercices, les recettes s'élèvent à 111,054 livres 19 sols 5 deniers, et les dépenses à 135,728 livres 19 sols 5 deniers.

[1 faut noter, en particulier, que toutes les Pauvretés assurent à forfait les soins médicaux et pharmaceutiques, et

le curé, magistrat et pauvrieurs font chacun an une queste avant la paroisse pour engager les paroissiens à se cottiser en pain chaque semaine pour les pauvres. Une partie a bien voulu le faire selon ses facultés, une autre partie avec médiocrité et non selon ses moiens.Plu- sieurs ne donnent que pendant quelques mois et d'autres ne veulent rien donner quoique en état de le faire Ces sortes de charité dimi- nuent d'année à autre et sont affaiblies de près de la moitié et deve- nues insuffisantes, en sorte que la plus grande partie des pauvres, qui n'ont aucun secours des revenus de l'article 2 et des questes de l'article 5, se trouvent dans la nécessité de mandier dans la paroisse et dans celles :les environs, et les pauvres des paroisses circonvoisines venant réciproquement mandier dans la nôtre.

» [l n°y a dans notre paroisse aucun hôpital ni pour les pauvres du lieu ni pour les étrangers,

» Ce que je certifie véritable suivant ma connaissance, et ai signé audit Ventie, ce dixième de novembre 1764. »

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que leur sollicitude n’est pas moindre pour donner aux enfants pauvres un instituteur spécial, ou pour paver leur scolarité à l’instituteur de la paroisse.

1] convient de signaler aussi, en passant, la facon naïve et touchante de procéder à l'égard, des enfants et infirmes, il n’y avait ni orphelinats, ni hôpitaux. Chaque année, à la Saint-Pierre, après afliche placardée à la porte de l’église, le soin de les recevoir et de les nourrir était mis en adjudication publique « au rabais et moins disant. » Les « prendeurs, ajoute un procès-verbal, ont promis et se sont obligés de nourrir et alimenter les enffants et anchiennes personnes par eux prins à table, et d'en avoir un soing comme bon père de famille doit avoir de ses enffants, tant à leur apprendre leur croiance, envoier à la messe festes et dimanches, etc. »

Mais il ne faudrait pas croire que les dispensateurs des biens des pauvres fussent assez imprudents pour toucher à leur capital : loin de là, par une mesure qui mérite d’être indiquée parce qu’elle constitue, parallélement à l'assistance des pauvres, un curieux essai de banque rurale, ils prétaient, movennant intérêt, une partie de leurs fonds sans emploi : le remboursement pouvait toujours se faire, moyennant la restitution du capital légèrement augmenté. Ainsi nous trouvons à Laventie quinze constitutions de rentes en treize ans, de 1688 à 1701, pour des sommes qui varient de deux livres à quatre-vingt-six livres huit sols. Les Pauvretés acquéraient aussi des propriétés : celle de Laventie a fait sept acquisitions de 1681 à 1692.

Les administrateurs supérieurs des Pauvretés étaient les autorités civiles et religieuses du pays: dans l'espèce, c'étaient l'Abbaye de St-Vaast, représentée par le prévôt de Sailly ; l’'Avoué du pays de Lalleu, représenté par le bailli collecteur ; les curés, à titre officiel ou officieux, et les échevins des paroisses. L'administration effective était aux mains de deux

habitants appelés mainbours, tabliers, prociseurs ou pau- orieurs : élus pour une année deux, par l'assemblée du peuple, sur une liste dressée par le baïlli et approuvée par îe curé, ils étaient obligés, sous peine d'amende, d'accepter cette charge et responsables de leur administration jusqu’à ce que leurs comptes fussent apurés.

Si nous avons de rares exemples d’une gestion négligente, combien plus fréquents étaient les cas le pauvrieur faisait à la Bourse commune des avances, dont il n’acceptait pas le remboursement en fin de charge, même, comme à Laven- tie en 1755, il imitait l'exemple du curé et prenait gratuite- ment sur lui l’entretien d’une orpheline! Aussi ne leur tiendrons-nous pas rigueur si, aprés avoir pourchassé à l’église, perçu les fermages, intenté des procès aux débiteurs ou mème essuvé les attaques judiciaires de pauvres qui se prétendaient lésés, ils clôturaient la reddition des comptes par un pelit repas en commun, aux frais de la Table, dont le coût ne semble pas avoir dépassé dix livres.

Au dessus du côté philanthropique des Pauvretés, se montre partout le côté religieux : telle est l’origine du rôle qu'y joue le curé de la paroisse, rôle plus ou moins manifeste dans les actes officiels, mais très apparent dans les pièces comptables. Ainsi s'explique la sollicitude apportée à lins- truction religieuse des enfants pauvres. Ainsi surtout se justifient les charges des Pauvretés, auxquelles les dona- taires imposaient le devair de faire célébrer des « obits, vigiles et commendasses. » L'intéressante publication des obituaires de Laventie et de Fleurbaix, faite en appendice par l’auteur, démontre nettement que les solides chrétiens du pays de Lalleu entendaient faire œuvre pie et acte de charité tout ensemble, dans leurs largesses aux Pauvretés.

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Vous m'excuserez, Messieurs, de m'être altardé sur des détails qui nous montrent avec quelle sagacité ingénieuse et quelle simplicité de bon aloi la société, dans les siècles antérieurs, savait pourvoir à des nécessités qui sont de tous les temps et de tous les lieux. Vous comprendrez facilement que nous décernions à l’auteur du Mémoire une médaille d'or de deux cents francs, si vous considérez qu'à cette pre- mière élude sur les Pauvretés du pays de Lalleu, se joint un essai, plus sommaire, dont les indications portent sur plus de soixante Pauvretés d'Artois. Neuf sont passées en revue avec plus de détails : quand je vous aurai indiqué les Pau- vretés de Dainville, Lagnicourt, Vaudricourt, Beaumetz-lez- Cambrai, Bertincourt,Frévent, Ecourt-St-Quentin,Croisilles, et surtout les multiples établissements charitables d'Oisv-le- Verger, vous saisirez l’habileté avec laquelle notre auteur, aidé sans doute par un heureux hasard, a choisi, dans des régions très différentes de l’Artois, les types de son étude. L'analyse est faite ; reste la synthèse à effectuer. Quand elle sera achevée, nous aurons un beau livre sur la Charité en Artois sous l'ancien régime.

Nous n'avons pas, d’ailleurs, seulement le devoir de récompenser l’auteur ; nous avons aussi celui de le remer- cier : ce spectacle de la charité du passé est toujours récon- fortant, toujours utile. Quels que soient les louables efforts des bureaux de bienfaisance, des orphelinats, des hospices, des sociétés libres de charité, dignes héritiers des antiques Pauvretés, «nous aurons toujours, comme dit l'Ecriture, des pauvres avec nous. » Sachons les aimer, les secourir, rapprocher de nous leur cœur parfois ulcéré, comme l'ont fait les paucrieurs des siècles passés, comme l’a fait admira- blement cet homme, ce prêtre, dont la statue de bronze, érigée hier, nous rappelle notre devoir, et que je nommerai volontiers le grand pauorieur d'Arras au XIX° siècle.

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RAPPORT

sur Île

CONCOURS DE POÉSIE

par M. Victor BARBIER

Secrétaire- Adjoint.

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MesDanes, Messieurs,

a drame en trois actes, un poème épique, un autre didac- 7 tique et humanitaire, un recueil et une fantaisie, en tou près de quatre mille vers, tel est l'inventaire des envois sou- mis, cette année, à votre examen.

À quoi faut-il attribuer cette renaissance littéraire? Cette éruption spontanée de lyrisme ‘? Serait-ce, par hasard, à l'évocation imprévue de nos antiques PuYs Verds ? Serait-ce à cette éclatante justice qu'Arras, après une indifférence six fois séculaire, vient de rendre enfin à Adam de la Halle, sous l'impulsion de Paris, et à l'espoir ainsi donné à nos néo- trouvères de voir leur buste couronné, au milieu des fanfares, par les Artésiens du XXV® siècle ?

Ces hypothèses vous sembleront peut-être bien risquées ; mais, ce qu’il y a de certain, c'est qu'aux années de disette, votre malheureux rapporteur devait descendre dans la lice et gonfler sa cornemuse pour vous donner l'illusion d’un

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pseudo-tournoi poétique, a succédé une véritable année d’abondance;et, ce qu’il y a d'heureux, c'est que les multiples envois qui vous sont parvenus nous ont tous paru, à des degrés différents, mériter analyse et récompense.

Le Æoi du Gel, dont l’auteur a choisi pour devise : « Au- daces fortuna juoat » n'a pas tout à fait les deux cents vers exigés au programme, mais, par Contre, ses concurrents ont élé si prodigues de leurs rimes, que nous avons cru devoir passer outre et adopter pour cette fois le système des com- pensations.

En un temps la France et la Russie naviguent côte à côle, pavillons déplovés, et ne laissent échapper aucune occasion d'afficher leur mutuelle sympathie, faut-il s'étonner qu'on aille chercher son héros chez les vieux conteurs mos- covites et qu’on se plaise à célébrer le Roi du Gel, le vieux Moroz au nez rouge.

En alexandrins faciles, mais clopinant parfois et un peu chichement rimés, l'auteur nous dépeint l'empire du froid, visité par son tout puissant seigneur, qui chante ses hauts faits en vers héxasyilabes comme un simple baryton d'opéra- comique.

Le chevalier Printemps lui donne la réplique en des cou- plets les accointances illicites des rimes féminines sont loin de produire toujours à l'oreille d'heureux effets. Ou- bliant alors qu’il s'est donné pour mission de chanter l'hiver, le poète abandonne la victoire au Renouveau et, pour le faire triompher plus aisément de son vieil adversaire, ne craint pas de lui prèter les fleurs de l'Eté et de mettre aussi à sa dis- position les fruits de l’Automne.

De suaves odeurs, des parfums enivrants, Volent de tous côtés, subtils et pénétrants,

Tout invite au bonheur, tout parle d’allégresse : Moroz est terrassé, vaincu par la Jeunesse,

Malgré ces légers défauts et la froideur inhérente au sujet,

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l’Académie, qui ne veut pas tromper la confiance exprimée par l’auteur dans son épigraphe, lui décerne bien volontiers une honorable mention.

Sous ce titre : Prima verba et la devise « Parce, Domine » nous est présenté un gentil recueil d’impressions fugitives, confidences rimées au jour le jour, au cours de ce dernier lustre, par un poète qui étalerait sûrement moins volontiers ses désillusions, si le temps lui avait déjà fait subir des ans l'irréparable outrage.

Sa désespérance a quelque chose de factice et d’artificiel et semble, comme sa facture et ses expressions favorites, empruntée au précieux vocabulaire courant, si cher, ah, combien cher! aux littérateurs de cette fin de siècle. Cette œuvre de jeunesse est loin pourtant d'être à dédaigner.

Ecoutez plutôt cette élégie adressée à de malheureux pa- rents pour l'anniversaire de la mort d’un fils chéri :

LAMENTABOR !

Auprès de sa mère essenlée

Il s’est éteint par un beau soir ; Vers la nue à peine étoilée, Vers j’impassible Orient noir, Sa belle âme s’est envolée Comme une vapeur d encensoir.

Devant l'immuable nature

Sourde aux accents de sa douleur, Comme montait la nuit obscure

En l’éblouissante splendeur

Et que, dans un troublant murmure, S'éteignait l'estivale ardeur ;

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Au moment où, lampes astrales, S'allument au ciel mille feux

Que les immortelles Vestales Veillent dans les lointains brumeux, Maudites, les Parques fatales

Ont à jamais fermé ses yeux.

Sa belle àme s’est envolée

Vers l’impassible Orient noir, Vers la nue à peine étoilée, Comme une vapeur d’encensoir. Auprès de sa mère esseulée,

Il s’est éteint par un beau soir.

Il y a autre chose qu’un assemblage de mots re- cherchés, de vocables sonores, il y a dessous une émotion vraie que l’auteur aurait pu rendre plus intense encore en laissant son cœur parler une langue plus simple et moins emphatique. L'Académie, en lui décernant une médaille d'argent, a la conviction que l'avenir lui réserve de plus hautes récompenses.

Nous arrivons maintenant aux pièces de résistance, aux œuvres de longue haleine, quatre ou cinq fois plus nourries que ne l’exige le programme de nos concours.

Avec cette épigraphe de Vergilius Maro, qui obsède tout cerveau d'humaniste, ( O fortunatos nimium..….. » nous est parvenu un fort cahier relié, comme on en trouve chez tous les économes, au lycée comme au séminaire, plus un rou- leau de musique et de dessins. Un seul et mème nom s'éla- lait en ronde sur ce double et copieux envoi, un tout petit nom de femme : Flora !

Comment ce nom latin d’une divinité champètre éveilla-t-il

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en mon esprit troublé une idée vague de poésie érotique ? Je ne saurais le dire même aprés un consciencieux examen ; mais, en ouvrant le manuscrit, j'étais persuadé que j'allais trouver des vers plus que badins, comme ceux qu’à petit nombre on éditait jadis, oh tout jadis ! à l’usage des seuls fermiers généraux. Disons bien vite que j'en fus pour ma courte honte et qu’au lieu d’un poëme malsain je trouvais une œuvre à la fois candide et hardie, naïve et vécue, uni- formément morale d'un penseur justement préoccupé des grands problèmes sociaux.

Flora ne compte pas moins de trois chants.

Dans le premier, l’auteur, en vers décasyllabiques, nous décrit fidélement un bourg de l’Artois et nous présente deux rustiques fiancés, le garçon de ferme Louis et la belle Flora. Ses paysans, bien que débarbouillés pour la circonstance, n'ont pas la mièvrerie guindée d'Æstelle et de Némorin, ni non plus les curiosités maladives de Daphnis et Chloé. Flora, amoureuse, se contente de le dire aux étoiles el de faire ses confidences aux eaux cristallines du ruisseau ; Louis, tout naturellement estlà pour l'entendre, un chaste baiser,échangé au pied d'un calvaire, suffit pour sceller leurs fiançailles.

Dans le second chant, le poète, après un sombre tableau de la lutte pour la vie, lance aux paysans cette apostrophe que je considère comme un des meilleurs morceaux du poème :

O vous tous, paysans, qui, sans cesse à la peine, Du matin jusqu'au soir labourez dans la plaine, Vous, qui, malgré la pluie et la fureur des vents, En butte à l'incertain, aux frimas décevants, Confiez votre grain à l'espoir éphémère ;

O vous tous, paysans, hälés par le soleil,

Qui, sous un ciel de feu moins brûlant que la terre, Moissonnez sans relâche et presque sans sommeil, Vous tous, qui, pour rançon n'avez rien en partage,

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Dites, n'êtes-vous pas lassés de ce servage ?

Il faut que vons l’aimiez d’un amour bien puissant Cette terre, et qu’aussi buvant à sa mamelle, Robustes nourrissons, la sève maternelle

À la longue se soit mêlée à votre sang !

Mais la fièvre vous prend, la fatigue vous gagne : Comme on voit, en hiver, les oiseaux voyageurs, Quand arrive le froid, fuir devant ses rigueurs, Vos fils moins endurcis dédaignent la campagne ; Bientôt, abandonnant la terre, leur compagne,

Ils briseront quand même, au jour proche et fatal, La chaine qui les tient liés au sol natal.

L e L] ° e . e e C] e C] e CL] L] L]

Sept ans se sont écoulés, le malheur, qui n’épargne pas plus le chaume que le palais des rois, s’est abattu lourde- ment sur l’humble ménage ; Louis, découragé, se laisse séduire par les mensonges de dangereux utopistes, il quitte le pays, laissant à sa pauvre femme toutes les charges du foyer.

Le troisième et dernier chant est plus que lamentable. Pour donner du pain à ses enfants, Flora se laisse glisser, inconsciente, dans les bras du seigneur du village, puis, folle de honte, va demander la mort au clair ruisseau confi- dent de ses premières amours.

Louis ne finit pas mieux, il poursuit à Paris le séducteur de sa femme, pénètre en son hôtel, y lance une bombe incen- diaire et péril à ses côtés en poussant ce cri de haine : « Salut à l'anarchie ! »

Ce poème, qui commence par une églogue pour finir comme un drame de l’Ambigu, n’est pas sans quelques taches. Les vers sont négligés, plusieurs rimes marchent solitaires, privées sans doute de leur compagne par une regreltable omission de copiste ; nombreuses aussi sont les fautes de prosodie et les expressions dont l’état-civil n’a jamais élé régularisé au dictionnaire.

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L'auteur aurait pu se dispenser, sans aucun inconvénient, de mettre sous nos yeux ses essais iconographiques et mu- sicaux ; en faisant parade de l’universalité de ses aptiludes, il n’a que trop réussi à nous montrer qu’il composait comme un peintre et dessinait comme un musicien. Mais laissons dans l'ombre ces défaillances de détail ; l'œuvre dans son ensemble révèle de solides qualités et certains passages sont traités avec un réel bonheur, de ceux-là seulement l’Acadé- mie a voulu se souvenir en décernant au père de Flora une médaille de vermeil.

Sous le titre Autel et Patrie, moulé en caractères noirs et rouges d’une calligraphie tellement magistrale qu'elle en est vraiment inquiétante, nous est offerte une biographie apolo- gélique de la Vierge de Domrémy.

Si le sujet n’est pas bien neuf, le morceau dans sa forme est encore autrement suranné. L'auteur, dans ses lectures des maitres litlérateurs français, ne s’est peut-ètre pas arrêté tout court à Nicolas Boileau, mais il n’a certes pas dépassé le trop dédaigné abbé Delille el pourrait considérer comme des novateurs de lettres Baour-Lormian et Népomucène Le- mercier. Î] en est encore aux inversions, aux périphrases qui fardent la pensée, et au bannissement des mois sans parchemins ; il ne craint pas d'appeler les Anglais, insu- laires ; un cheval, coursier ; un oiseau, l'hôte ailé des bois, si bien que, sans le vouloir sans doute, cet apologiste de Jeanne d'Arc est resté, en tant que poète, un enragé vol- lairien.

Mais si nous pouvons regretter que l’auteur n'ait tenu au- cun compte de la révolution littéraire qui a jeté bas l’ancien régime de la langue, nous reconnaissons volontiers qu’il faut une certaine crânerie pour respecter jusque dans ses

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défauts l’art poétique d'antan et nous sommes trop amis de la liberté pour oser reprocher à un écrivain de mérite son purisme rétrograde et son intransigeant classicisme.

Aussi scrupuleux serviteur de l’histoire que de la proso- die, le poète suit Jeanne pas à pas de Domrémy à Rouen, sans laisser dans l'ombre aucune étape de sa triomphale épopée, aucune station de sa passion douloureuse, et son vers, majestueux et superbe, se déroule également, parfois sans grand éclat, mais toujours sans faiblesse. Deux cita- tions vous feront mieux apprécier ce curieux et intéressant poème.

REIMS.

Le ciel est pur enfin, tressaille, o vieille France!

Le grand jour s'est levé, chante ta délivrance.

Que vers Reims aujourd'hui tes regards soient tournés ; Tambours, battez aux champs, et vous clairons, sonnez !

Là-bas, à l'horizon, tout couverts de poussière, Les escadrons français s'avancent triomphants. Quels soldats vigoureux et quelle ardeur guerrière | Fasse, 6 ciel, qu'aux aïeux ressemblent les enfants | Qu'ils aient lutté cent ans en vain pour la victoire, Pour lutter sans bonheur ont-ils Intté sans gloire Qu’importent du passé les déplaisirs amers,

_ Alors qu'un grand triomphe efface un grand revers!

Reims, voici ton monarque et voici la Pucelle,

Le glaive de Fierbois en ses mains étincelle

Auprès de son drapeau... Que sous leurs pas vainqueurs Tes chemins aujourd’hui soient parsemés de fleurs. Prêtres, et vous Pontife, allez loin de la foule

Préparer au saint lieu l'huile et la sainte ampoule,

Doux présents que jadis les cieux nous ont donnés,

Et, dans la vieille tour, cloches, sonuez, sonnez |

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Sonnez : bien loin de nous ils ont fui les jours sombres ; Sonnez : la France enfin renait de ses décombres ; Sonnez : non pas ce gla<, messager de douleurs,

Et des vivants aux morts adieu mêlé de pleurs;

Sonnez un chant de joie et de gloire, au lieu même

la France chrétienne a recu le baptême,

Saluez du roi franc les destins fortunés,

Les destins immortels : cloches, sonnez, sonnez !

Ecoutez maintenant ces paroles que Jeanne, à son heure dernière, adresse à l’évèque de Beauvais:

« Toi, Francais comme moi, toi, prêtre du Très-Haut, Toi, qui te dis mon juge et te fais mon bourreau,

Eh bien ! puisque le ciel aujourd’hui me l’ordonne, Prélat, je meurs par toi, prélat, je te pardoune,

Tu m'as voulu flétrir, tes efforts seront vains ;

La flamme d'un bûcher n’est pas ce que je crains : Mais je crains que sur toi, prélat traître et parjure, Le bras de l'Eternel ne venge mon injure,

Mais je crains que sur vous, Anglais, qni m'insultez, Il ne me vence enfin de tant d'iniquités,

Et üue ce sol francais, même si je snccombe,

De vos soldats vaii.cus ne devienne la tombe.

Adieu, vous poi.vez tout, vous pouvez m'immoler, J'ai tant bravé la mort que j’y cours sans trembler, Mais de vos trahisons, mais de tous vos supplices, J'en appelle à celui qui juge les justices. »

Ces vers sont d'un impeccable lettré, doublé d’un bon Français et d’un bon patriote; l'Académie lui décerne une médaille de vermeil, sans lui cacher qu’en une année moins féconde il aurait obtenu mieux encore.

Ün dernier envoi nous reste à examiner : un drame en trois actes et en vers, Le Duc félon, qu’un téméraire auteur n’a pas craint d'envoyer, franc de port, à notre provinciale Académie, au lieu de le porter tout simplement à l’Odéon il avait quelques chances d'ètre accepté par Antoine, plus accessible à la tentation que le bon ermite, son saint homo- nyme.

Effrayé de son audace, ce n’est qu'après avoir médité lon- guement sa devise « Patientia Virtus, » que je me suis enfin décidé à déchiffrer sa fine écriture et qu’insensiblement je me sentis alors envahir et gagner par une émotion pro- fonde, soutenue, toujours grandissante.

Maintenant, le difficile pour moi est de vous faire partager mon enthousiasme. C'est que, voyez-vous, mon auteur n'est pas sans défaut; ses rimes sont d’un nabab, sans doute, mais comme tous les passagers du dernier bateau, il se permet des enjambements qui frisent le grand écart et coupe ses alexandrins à la diable, comme des tranches de melon, sans aucun respect de l’hémistiche.

Tout cela passerait encore à la scène, mais n'ayant pas à notre discrétion les sociétaires de M. Claretie, me voilà forcé, pour vous présenter mon chef-d'œuvre, de m'improviser critique influent et de bäcler un compte-rendu, ce qui n’est pas commode, quand on n’a ni la plume incisive de Jules Lemaitre, ni la rondeur bonhomme de l’Oncle Sarcey.

La scène est en Ecosse, au beau temps de la Chevalerie, à la cour d'un monarque que l’auteur, qui n’est pas archéo- logue, a oublié de cataloguer.

Le premier acte nous montre la fille du roi, la princesse Genèvre, convoitée par deux prétendants, le chevalier saxon Ariodant pour lequel elle éprouve une secrète inclination, et le duc d’Albanie, Polinesse, qui n’aspire à sa main que pour coiffer la couronne de son père.

Ce dernier personnage, le traître indispensable à tout drame de la nouvelle comme de la vieille école, est au mieux

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avec la comtesse Dalinde, dame d’atours de la princesse et obtient de cette malheureuse qu’elle le reçoive à minuit dans sa chambre attenante à celle de Genèvre. Polinesse n'a plus alors qu'à semer la jalousie dans le cœur d'Ariodant et l'au- teur pourra terminer son premier acte par ces deux vers échangés entre les rivaux.

POLINESSE. Attends sous son balcon, ce soir, tu nous verras.

ARIODANT.

J'irai, mais si tu mens, chevalier, tu mourras.

L'acte IT nous transporte devant un château féodal, dans un parc Ariodant et son frère Lucain attendent les évè- nements au clair de la lune.

A l'heure fatale, Dalinde, revêtue des habits de la prin- cesse, parait sur le balcon la rejoint bientôt Polinesse. Ariodant n’en saurait voir davantage, il s'éloigne affolé, en défendant à son frère de le suivre. Lucain, resté seul, sonne le tocsin, dévoile au roi la conduite de sa fille et réclame le jugement de Dieu.

Avant la fin du jour, si quelque chevalier ne se déciare le champion de la princesse et ne proclame son innocence, elle périra sur un bucher. Ainsi le veut la coutume.

Entre temps, un pâtre annonce qu’Ariodant s’est jeté à la mer et Polinesse ordonne à des soldats d'égorger Dalinde dans la forèt voisine.

Nous sommes arrivés au dernier acte, celui qui a toujours pour sous-titre : Justice et Châtiment.

L'heure du supplice approche et personne ne s’est encore présenté pour défendre la princesse et confondre son dénon- ciateur. Maintenant que vous connaissez aussi bien que moi la situation, laissez-moi faire parler les personnages en accor- dant à leur unique interprète la plus large des indulgences.

102 GENÈVRE.

.….. Regardez-moi.... bien que triste et tremblante ..… Vous disiez autrefois que j'étais ressemblante

A ma mère, et j'avais son regard simple et doux. C'est le même que j'ose encor lever sur vous! Père, regardez-moi ! L’on dit que l’innocence Fait resplendir le front des vierges sans déiense. O Dieu ! qui m'entendez et qui voyez mon cœur, Chez ce père irrité faites l'amour vainqueur, Faites que la lumière en son âme se g'isse

Et qu'il m’estime encor. Puis, après mon supplice Qu'il marche le front haut et digne du pouvoir, L'amour n’ayant cédé chez lui qu’à son devoir |

LE ROI (ouvrant les bras à sa fille). Ma fille ! mon enfant ! ma Genèvre! GENÈVRE (se jetant dans ses bras).

Mon père !

(Les clameurs de la foule deviennent menaçantes au dehors). GENÈVRE (effrayce). Le peuple ! LE ROI (s’approchant de la fenétre).

Et que m'importe, Ah, bête carnassière, Que ce peuple! Tu veux du sang, foule, tu veux Du meurtre! Ah ! je devrais trainer par les cheveux Tous tes crâänes hideux dans leurs propres saignées ! Il ferait bon vous voir, viles horges, baignées Dans les flots échappés de vos ventres ouverts. Va, règne, pauvre roi ! sous ton ombre couverts, Nous, sujets, nous chantons et dormons à notre aise. C'est sur toi, non sur nous, que le poids du ciel pèse !

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Afin que nous vivious à l'abri de tous maux, Arbre wéant, étends sur nous tes forts rameaux. Seulement, si la foudre un jour frappe ta tête, Nous rirons et ferons en bas pompeuse fête, Car le bruit est joyeux et pour nous sans effroi Que fait en s’écroulant une tête de roi !

(Clameurs Jurieuses au dehors.)

GENÈVRE (se pressant contre son père).

Oh! j’ai peur ! maintenant mon père... Tout à l'heure J'avais presque oublié... mais il faut que je meure. Cette foule, ces cris... Mon Dieu, on veut mon sang !

On m'appelle ..….. Ah ! pitié ! Père, roi tout puissant! Je suis femme après tout, et j'implore et j'espère

En votre volonté. N'ôtes-vous pas le roi 7... Ciel ! voici que l’on vient ! Ayez pitié de moil

LE ROI. Ah ! c'en est trop Le roi s'écroule... Place au père! POLINESSE (entrant avec un groupe de chevaliers).

Sire ! il faut sa hâter ! la foule est en colère... Le Chevalier Lucain l'excite. Le palais

Gardé par vos archers résiste encor, mais

Il faut de cet émoi faire cesser la cause

Ou je na réponds plus de rien

LE ROI.

C'est triste chose Que regarder d'en haut tout un peuple ameuté Pour voir couler du sang, un peuple, révolté Parce qu’un père atteud pour égorgar sa fille !

POLINESSE,

Mais...

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LE ROI Silence ! (aux chevaliers sevèrement )

L’honneur d’entrer dans ma famille, Chevaliers, et l'espoir d'obtenir cette main Cède devant l’effroi qu’inspire ce Lucain. Votre droit est certain, mon aveu doit suffire Et, si vous avez peur .…. je n’ai rien à vous dire. Seulement croyez-vous que je vais céder, moi, À cet exemple vil d’'universel effroi ? Pensez-vous que j’admis que mon sang fût capable D'un forfait odieux, et que j'ai cru coupable Ma pudique Genèvre en ce lieu mise à prix? Ah ! s’il en est ainsi, vous vous êtes mépris, Chevaliers, ma famille est exempte de faute, Et j'eus d’ells et de vous une estime plus haute! Ma Genèvre est le prix du vainqueur en champ clos, Mais nel viril courage en vos cœurs n’est éclos. Et pourtant, ignorant qu'aucun de vous fût lâche, Je voulais à vos bras abandonner la tâche. Ah ! vous vous taisez tous et trahissez ma foi, Mais la place me reste alors, regardez-moi ! J'ai soixante ans passés, blanche est ma chevelure, Mes membres engourdis n’ont point porté d’armure Depuis dix ans, hélas ! En un mot, je suis vieux Et cassé. Mais le sang vaillant de mes aïeux, Toujours prêt au combat, bout encor dans mes veines. Je Chevalier Lucain du terme de ses peines Est encore à présent éloigné d'un grand pas. Je suis là, moi sur qui, certe, il ne comptait pas!

Vainement le Roi essaye de soulever son armure, il est désespéré, quand soudain on entend le son du cor. Un hé- rault entre alors et fait cette proclamation :

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Sire, un Chevalier vient, qui hautement réclame Le droit de soutenir la princesse et proclame Que quiconque en ces lieux l'accuse, en a menti. Nul ne le peut non:mer, car il est garanti

Par son hausse-col noir, et lui-mème vous prie, Conformément aux lois de la chevalerie,

De le laisser combattre, et rester inconnu.

Il n’a point d’écuyers, et son écusson nu,

Noir en signe de deuil, est sa seule devise.

LE ROI Qu'importe ! qu’il combatte et que Dieu le condoise !

Les évènements se précipitent. Lucain est désarmé par le chevalier noir, qui, abaissant alors la visière de son casque, se jette aux genoux de la princesse. C'est Ariodant lui mème, Ariodant sauvé des flots, Ariodant ayant appris dans la forêt, de Dalinde expirante, la félonie du duc Polinesse. Le traitre est emmené par les gardes, Genèvre et Ariodant sont unis par le roi. Rideau !

** «

Si ce drame poignant ne vous a pas touchés, n'en accusez que le rapporteur, à qui manque complètement la corde pathé- tique et qui n’a pas su vous communiquer l'émotion qu'il avait pourtant lui-même si puissamment ressentie, croyez le sur parole et ratifiez le jugement qu'a porté l’Acadèmie en décernant une médaille d’or à l’auteur inconnu du Duc félon.

Ma tâche est terminée ; je suis confus de l'avoir si mal remplie, j'en demande pardon à tous et plus particulièrement aux heureux lauréats. Surtout que ces derniers ne m'en veuillent pas trop d’avoir laissé quelques épines aux roses que je leur ai présentées ; ce sont fleurs naturelles et c'est toujours ainsi qu'on les cueille aux rosiers.

Ge

DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. l'Abbé DUFLOT

—— He -—

Mespames, Messieurs,

EE, pour ètre sage, il faut, au dire du poëte, ne s'étonner de rien, rt mirari, je confesse ingénument n'avoir pas mème le commencement de la sagesse. Je suis en effet très étonné me voir aujourd’hui à cette place, discourant devant ce brillant auditoire et devant la docte Compagnie qui daigne m'introduire en son sein.

Comment y suis-je venu ? C'est votre secret, Messieurs, je n'ai point à vous l’apprendre, mais seulement à vous remercier de l'unanimité de vos suffrages. Elle m'honore plus que je ne saurais dire ; surtout elle m’oblige à une reconnaissance spéciale envers les parrains dont Je haut patronage m'a valu ce témoignage précieux de votre estime. Qu'ils veuillent bien agréer l'hommage de ma respectueuse gratitude !

Sans leur bienveillant appui, eussé-je osé prétendre à l'honneur d'être volre élu ? Quels titres pouvaient me recom- mander à vos suffrages ? Des lauriers académiques depuis longtemps flétris, quinze ans de jeunesse consacrés à l'en- selgnement des lettres et de la philosophie, quelques essais

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de littérature et de métaphysique, de brèves notices biogra- phiques, un petit livre, en son temps accueilli avec faveur, il est vrai, mais moins sans doute à cause de l’auteur que de la femme héroïque et de la communauté religieuse dont il retrace l’histoire et l'incomparable dévouement, tout cela ne méritait guère un fauteuil, si votre indulgence n'avait suppléé à mon insuffisance. Soyez-donc remerciés, Mes- sieurs.

Oserai-je maintenant formuler une plainte ? Accordez-moi cette licence. En m'ouvrant les portes de votre cénacle, vous m'avez imposé une lourde tâche.

C'est un usage établi parmi vous, Messieurs, que le nou- vel élu, en prenant séance, vous entretienne de son prédé- cesseur au fauteuil. De pour moi le plus cruel embarras.

I] se présente en effet une redoutable alternative. Essayer l'éloge de M. l'abbé Envent c’est, (quoi que je puisse dire, m'exposer au secret reproche que vous me ferez d’être de- meuré beaucoup au-dessous » de votre attente et de la vérité; c’est aussi encourir la défaveur d'amis intimes du vénérable défunt qui lui souhaiteraient de dormir en paix son dernier sommeil, dans le silence qu'il aima toujours, et dont il vou- lut s’envelopper à Jamais.

D'autre part, Messieurs, ai-je le droit de répondre à vos aimables prévenances par une infraction publique aux usages de votre Compagnie ? Puis-je sans inconvenance me déro- ber absolument aux sollicitations et frustrer sans pitié les espérances d'amis, non moins fidèles que les premiers, mais comprenant d’autre façon les devoirs de l'amitié et le culte d’une grande et chère mémoire °?

Vous excuserez ma perplexité devant ce problème difficile à résoudre au gré de tout le monde. J'ai longtemps cherché le moyen de concilier des exigences en apparence inconci- liables. Me flatter de l'avoir découvert serait téméraire, Tou- telois il m'a semblé que la meilleure sauvegarde contre les reproches, d'où qu'ils viennent, je la trouverais dans

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l’accomplissement pur et simple du devoir académique.

M. Envent fournira donc le sujet de ce discours. Mais, je me hâte de le dire, je ne veux voir en mon vénéré prédéces- seur que ce qu'il a été pour vous-mèêmes, Messieurs, « l’es- prit supérieur et véritablement distingué, également instruit dans les lettres sacrées et les lettres profanes », (1) et par- dessus tout l’orateur chrétien.

Il est de mode aujourd'hui de chercher à toules choses. au talent et à la vertu comme à la matière et à la vie. une explication scientifique. On prétend décrire la genèse de l'esprit humain, comme l’on fait celle des plantes, en deman- dant la raison d’être de choses si différentes À des causes absolument identiques, au sol natal, à l'influence du milieu, à je ne sais quel inconscient travail d'élaboration lente et d’'habile sélection. En vérité, le syslème est admirable d'unité ; il n'est pas sans quelque fondement réel ; il serait peut-être universellement accepté, n'était sa trop grande ambition de ne rien laisser inexpliqué. Au moins devrait:il renoncer à donner le pourquoi de l'esprit.

Si M. Envent a été l'homme d’esprit que vous avez connu, on ne voit pas comment le sol nalal a pu préparer en lui, même par une influence très lointaine, le sens et le goût du beau. Le modeste village de Courcelles-lez-Lens n'offre point un aspect enchanteur. Aux alentours point de sites char- mants qui, ravissant la vue, éveillent l'imagination et la transportent au pays des gracieuses rêveries ; point de col- lines doucement inclinées ; point de ruisseau murmurant entre des rives verdovantes ou fleuries ; point de frais ombra-

(1) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H. de Mallortie. Hémoires de l’Académie d'Arras, p. 64, 1895.

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ges. D'un côté s'étend un vaste marais ; de l'autre c’est la plaine monotone et nue, triste el sombre durant l'hiver, pou- dreuse et brûlante sous les feux du soleil d'été.

En ce milieu naissait, le 14 novembre 1814, le futur archi- prêtre de la cathédrale d'Arras. Son enfance s’écoula tout entière au sein de sa famille, sous l'œil vigilant d’une mère lendre et forte, parmi les exemples salutaires de simples et austères vertus.

Cependant, sous un régime réparateur, la France renais- sait à la vie intellectuelle et littéraire presque étouffée jadis par le despotisme impérial et dans la mélée des batailles. A Paris s'ouvrent des salons fréquente une jeunesse riche de talents et d'espérances, éprise d’idéal, passionnée pour les grandes causes, avide surtout des lauriers pacifiques mérités par la poésie, l’art ou l'éloquence. M. de Chateaubriand est le coryphée de ce chœur nouveau l’on distingue au pre- mier rang les poèles Lamartine et Victor Hugo, et les mem- bres de l’illustre triumvirat, Guizot, Cousin, Villemain. « Tout annonce un grand siécle, une des époques caracté- risliques de l'humanité. Le fleuve a franchi sa cataracte, le flot s’apaise, le bruit s'éloigne, l’esprit humain roule dans un lit plus large ; il coule libre et fort » (1).

N'est-ce point là, me direz-vous, le milieu propice qui prépara la vocation littéraire du jeune Clovis Envent ?

Non, Messieurs. La vie intellectuelle si intense à Paris et dans les grandes écoles n'a pas encore pénétré dans les masses populaires. se rencontrent des soucis plus pres- sants que le soin de l'idéal : il s'agit de pourvoir au lende- main en relevant par le travail pénible et dur les ruines du passé. Des lettres on n'en a cure ; on se contente de l'ins- truction élémentaire et sommaire distribuée à l’école du village par un magister souvent improvisé.

Toutefois dans les familles chrétiennes subsiste une tra-

(1) M. de Lamartine à l'Académie française.

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dition pieusement conservée : on y est heureux de consacrer au service de Dieu et de l'Eglise l'adolescent qui révèle le goût des choses saintes et des aptitudes pour l'étude. Le curé de la paroisse est l’auxiliaire naturel de la vocation nais- sante ; il en favorise l'éclosion. D'ordinaire, pour en assurer le plein épanouissement, il achemine vers le séminaire le jeune homme dont il a commencé ou parfois mème achevé l'éducation littéraire.

Ainsi fut envoyé au séminaire d'Arras le jeune Clovis Envent. 11 y était à peine venu qu'il faillit en sortir soudain. La mort impitovable avait frappé un grand coup aufover du jeune séminariste : elle avaitenlevé le pére de la famille (1827). De surgit une situation difficile. Les Envent n'étaient pas riches ; le travail, une petite culture étaient leurs seules res- sources. Qui prendrait la place du père défunt ? qui subvien- drait aux frais d'éducation de l’orphelin ? Le cœur de l'étu- diant se brisa à la pensée des sacrifices qu'il allait imposer à ses trois sœurs et à sa mère, s’il poursuivait la carrière ou- verte devant lui. Sa piété filiale lui inspira une résolution héroïque ; il proposa à sa mère de renoncer aux études com- mencées et de prendre pour lui l'hérilage de labeurs et de soucis légué par son père. La Providence veillait ; l'offre du généreux enfant fut écartée ; des bienfaiteurs, délicatement secourables, vinrent en aide à la famille en deuil et per- mirent au futur prètre de répondre à l'appel de Dieu.

[1 continue donc ses études. Il les achève au Grand-Sé- minaire d'Arras, après que la révolution de Juillet a mis l'anarchie, suivant le mot de Sainte-Beuve, aussi bien dans le monde intellectuel que dans le monde politique (1}. C'est l’époque fleurit «la littérature industrielle », L'armée litté- raire de la viville monarchie s’est débandée : la politique a fait tourner toutes les têtes ; 1] n'est pas un homme de lettres

(1) Voir Histoire de la Monarchie de Juillet par Thureau-Dangin, t, 1er, chap. x.

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qui ne se croie l'étoffe et ne se sente l'ambition d’un homme d'Etat. Le désenchantement et le scepticisme ont envahi les esprits ; ils les frappent de stérilité. La révolution Ca comme brisé le mouvement littéraire, rompu la série d'études et d'idées qui étaient en plein développement » (1). Son pro- duit naturel, c’est le roman perfide et malsain de George Sand et de Balzac, « véritable insulte à la rectitude de la vie » (2), tentalive de créer la poésie du mal.

Une littérature de cette sorte ne pouvait avoir ses entrées libres dans la pieuse solitude des séminaires. Le temps s'y passait à des occupations plus graves et plus salulaires que des lectures pernicieuses ou frivoles. Je n'oserais cependant pas aflirmer qu'à celte époque la méthode d'enseignement füt parfaite dans les séminaires français. Peut-être la mé- moire y élait-elle cultivée à l'excès, au détriment de facultés plus importantes et plus personnelles. On estimait commu- nément que l'unique moyen d'acquérir la science sacrée élait d'apprendre par cœur les manuels.

Quoi qu'il en soit des méthodes alors employées, l'esprit et le goût trouvaient quand mème leur profit aux études théologiques. L'esprit gagne toujours à se nourrir de la doc- trine évangélique ; elle est pour lui une lumière et une force. Or, écrit Rollin, quand l'esprit est sain et vigoureux, tout le reste suit ses impressions, car c'est lui qui est le maitre, qui commande et qui donne le mouvement à tout (3) ». Le goût,ce discernement vif et délicat des beautés et des défauts, s'illumine des clartés de l'esprit, il s’épure et s’affermit. Et si, dans un même homme, à ces deux facultés maitresses, l'esprit et le goût, viennent s'ajouter l'amour et la culture des lettres, alors se présente à nous non point « l'homme litté- raire, dangereux et vain (4) », mais l’homme de lettres, tel

(1) Sainte-Beuve.

(2) Chateaubriand. Mémoires.

(3) Traité des études. Discours préliminaire. (4) P. Gratry, Souvenirs de mu jeunesse.

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qu'il doit être toujours, plus humain et plus homme à mesure qu'il a plus développé en lui le propre de notre espèce, la raison qui juge du vrai et du beau et se plail à les contem- pler.

M. l'abbé Envent eut cette heureuse fortune, ses études théologiques terminées, de pouvoir se reprendre à la culture des leltres. Trop jeune encore pour être promu au sacerdoce, il se consacra durant deux années à l’enseignement secon- daire. 11 professa au collège de La Tombe. s'acheva sa formalion sacerdotale parmi les joies austères du travail et dans la société de confrères distingués avec lesquels il con- tracta une de ces amitiés, comme furent toutes les siennes, constante et pour la vie (1).

Il

L'abbé Envent n'avait pas encore vingl-qualre ans quand il fut ordonné prètre (juin 1838). 11 fut presqu'aussitôt envoyé à Matringhem. Il resta peu, l’espace de six mois, dans cette paroisse, assez longtemps cependant pour emporter de les regrets el le souvenir affectueux de ses paroissiens.

En 1839, 1l est transféré à St-Nicolas-lez-Arras. Alors commence pour lui ce temps dont il vous parlait, Messieurs, avec une sensible émotion, en prenant possession du fauteuil, le 23 août 1872, « temps des recherches spéciales, des études approfondies, des travaux au sein d’une solitude chérie ». Il me semble voir ce jeune prètre dans son pauvre pres- bylère. Une fois les œuvres de son ministère accomplies, 1l vit dans la société de ses livres qu'il feuillètte d’une main assidue. Voici la Bible, le livre inspiré ; il se l'assimile, pour ainsi dire ; il s’abreuve, en le lisant, de poésie et d’éloquence.

(1) C'est à La Tombe que M. Euvent connut les abbés Brabant et

Déprez, le premier devenu plus tard fondateur de la Ste-Union de Douai, le second mort cardinal archevèque de Toulouse.

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Voici les Pères de l'Eglise, en particulier saint Augustin et saint Bernard ; il leur demande le secret d'adapter aux audi- toires les plus divers la profonde doctrine et les hauts ensei- gnements de l’Ecriture, l'art d’instruire et d'émouvoir tout ensemble. À côté des ouvrages sacrés en voici d’autres, ceux que Julien l’Apostat voulait interdire aux chrétiens de con- naître et d'expliquer, disant avec une ironie amère : « C'est assez pour les disciples du Galiléen de savoir Mathieu et ses compagnons ». Le curé de St-Nicolas suit les traditions de l'Eglise, les exemples laissés par les plus illustres Docteurs. Loin de mépriser l'antiquité profane, il s'efforce de lui déro- ber son secret pour l'expression du beau, de pénétrer Île mystère de son art de bien dire, avec l'intention de faire servir ses découvertes au plus grand bien des âmes et à la plus grande gloire de l'Eglise. Il ne s’en cache pas ; il le dira hautement plus tard devant votre Compagnie : « Indépen- damment des moyens d’un ordre supérieur qui feront toujours sa principale force, le prètre, pour les conquêtes qu'il ambi- tionne, s'avance armé de la parole, et la parole que serait- elle, aujourd’hui surtout, sans les Lettres ? » (1) Volontiers il eùt fait sienne la déclaration de saint Grégoire de Nazianze : « Les belles-lettres sont un legs du Verbe de Dieu ; elles appartiennent à tous les hommes raisonnables. Pour moi, je n'ai rien de plus cher après les biens du ciel et les espérances de l’éternité » (2).

Ainsi ont pensé, Messieurs, les meilleurs et les plus grands esprits de nos siècles chrétiens, depuis saint Paul, l’austère prédicateur de Jésus crucifié, appelant au service de son apostolat la sagesse païenne et le langage des poëles grecs Ménandre et Aratus, jusqu’au Pontife lettré et protecteur des lettres qui préside glorieusement, en cette fin de siècle, aux destinées de l'Eglise, l’immortel Léon XI11. Ainsi pen-

(1) Discours de réception. (2) Orat. IV. Edit. Migne, t. 1, $$ 132 et 135.

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saient jadis en notre France les Bossuet et les Fénelon; pour être de grands écrivains et de grands orateurs, ils n'en furent pas moins de grands évèques. Ainsi pensent encore de nos jours tous ceux qui, connaissant l’histoire du passé, ont à cœur de rester fidèles aux traditions françaises, iden- tiques, en ce point comme en tant d’autres, aux traditions de l'Eglise.

M. Envent doit être placé parmi ces derniers. Il en con- serva les doctrines jusqu’au bout.

A ses premières études d’autres vinrent bientôt s'ajouter. La proximité de notre ville, des relations non moins utiles qu’honorables permirent au curé de St-Nicolas d'étendre le domaine de ses investigations et de son action.

C'était l’heure s’inauguraient les luttes fameuses pour la liberté d'enseignement promise par la Charte mais accor- dée seulement à demi. Dix ans s'étaient écoulés depuis les journées de Juillet. Le mouvement religieux un instant sus- pendu par la révolution avait pris une plus grande célérité en brisant les chaines qui jusque-là paraissaient unir d'une indissoluble union le trône et l'autel. On revenait aux prin- cipes constants d’orthodoxie politique, longtemps méconnus dans le passé, de nos jours encore trop souvent oubliés. Grégoire XVI les avait lui-même rappelés à M. de Monta- lembert. « L'Eglise, avait dit le Pontife, est amie de tous les gouvernements, quelle qu’en soit la forme, pourvu quils n’oppriment pas sa liberté. » Cette liberté, elle était loin de la posséder entière au pays de France; mais d'année en année, elle l’arrachait, comme par lambeaux, des mains avares du pouvoir. Ces concessions profitaient à la pacifica- tion religieuse ; elles tendaient à établir entre la religion et la politique l'entente et l'harmonie.

« Un confit s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de Juillet. La liberté d'enseignement en

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fut l’occasion » (1). Un projet de loi rédigé par M. Villemain (1841) contestait jusqu’au principe de la liberté promise par la Charte, plaçait l’enseignement libre sous la rigoureuse tutelle de l’Université, soumettait les petits séminaires au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle. Vous savez la suite, Messieurs, les protestations des évêques et des ca- tholiques, les discussions passionnées au parlement et dans la presse, la guerre ardente engagée entre les adversaires et les amis de l’Université, soutenue de part et d’autre avec une égale vigueur.

Spectateur attentif du combat, M. Envent n’y prit aucune part. 11 n'était point l'homme des luttes oratoires ; au bruit des discours il préférait l'action silencieuse, prudente, assu- rément fructueuse. 11 menait campagne aussi en faveur de la liberté religieuse, mais dans sa paroisse, par les actes plus que par les paroles. [l obtenait successivement l'éloi- gnement d’un maitre d'école, libre-penseur de village, la substitution de deux écoles à une seule les enfants des deux sexes se trouvaient mèlés au grand détriment des’ bonnes mœurs, puis, pour l’école des filles, une maitresse de choix, dont il connaissait le savoir, le dévouement, la très haute vertu. En 1849, sa campagne se terminait par un complet triomphe, remporté grâce au concours de ses bien- faiteurs d'autrefois et de ses amis d'aujourd'hui, devenus les complices de sa charité.

Il n’en suivait pas moins les péripéties de la grande lutte engagée dans le pays. S’intéressant aux combattants, à leurs idées et à leurs ouvrages, il se trouva de la sorte initié au mouvement intellectuel de l’époque. I recueillit du commerce avec les hommes de ce temps un fonds très riche de connais- sances très variées, des vues sur tous les problèmes qui tourmentent la société contemporaine, des souvenirs char- mants que dans la suite il évoquait avec à-propos de sa mé-

(1) Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t v, p. 464.

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moire toujours fidèle pour en illustrer ses spirituelles cause- ries. Il se préparait ainsi, ou plutôt la Providence le pré- parait à occuper dignement dans le clergé d’Arras le poste qu'elle lui destinait.

III

Un jour le jeune prêtre reçut de son évèque une lettre qui lui disait à peu près en ces termes :

« M. le Curé, on me dit le plus grand bien de vos sermons, et je serais bien aise de vous entendre. Je vous prie donc de venir prècher dans ma cathédrale, dans quinze jours (1) ».

Cette lettre, dont le ton et l’allure décélent le grand sei- gneur autant que le prince de l'Eglise, révèle une situation. Tout entier à son ministère, M. Envent n'avait pas cherché à se produire. Il n’éprouvait aucunement le besoin de parai- tre ; sa petite église, sa petite paroisse suffisaient à sa mo- destie. Se donnant sans réserve à ses ouailles, il leur dispen- sait sa parole sans avarice. Or il se trouva que cette parole était celle d’un véritable orateur. Nourrie de la substance des Ecritures et des Pères, sobrement colorée, chaude pour- tant parce qu’elle traduisait de fermes convictions et une émotion sincère, elle avait bientôt captivé l’auditoire qui se pressait dans la petite église de St-Nicolas hors des murs. Chaque année nouvelle lui apporta surcroit d'éloquence et de succès. Les confrères de M. Envent le firent prècher en leurs églises. Sa réputation franchit les remparts da la ville d'Arras ; le modeste curé parut un jour dans la chaire de St-Jean-Baptiste. Il y parla comme il savait le faire, avec son esprit, son cœur, toute son âme. Les auditeurs furent ravis de la doctrine et du langage de l’orateur, qui, jusque dans ses élans les plus spontanés, conservait la correction

(1) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H, de Mallortie.

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et la pureté des formes littéraires. Le lendemain, l’un d'eux (1}, homme distingué par le rang et l'esprit, faisant visite à l’évèque d'Arras, l'entretint par aventure du sermon de la veille, du prédicateur qu’il ne connaissait pas mais dont il loua fort le remarquable talent, s'étonnant qu'une lumière si éclatante fût cachée sous le boisseau, au lieu de briller sur le chandelier.

A la suite de cet entretien, le cardinal de la Tour-d’Auver- gne écrivit la lettre rapportée plus haut.

« Le curé de St-Nicolas obéit, prêécha avec succès dans la cathédrale, et le lendemain il recevait quelques bouteilles de vin qu'’accompagnait ce petit mot très gracieux :

« M. le curé, je vous ai entendu hier avec le plus grand plaisir, et je vous fais mes bien sincères félicitations. Mais votre poitrine ne me paraît pas bien solide ; ménagez-vous ; je vous envoie quelques bouteilles d’un vin généreux, en vous invitant à en prendre un ou deux verres chaque jour.

« Recevez, Monsieur le curé, la bénédiction de votre Evèque, en N. S. J. C. » (2).

Le Cardinal entendait bien ne pas se borner à ce trop bref remerciement. Un peu plus tard, il nommait M. Envent chanoine honoraire, et par une attention délicate, il le faisait installer en sa dignité, en mème temps que son propre neveu, le futur archevèque de Bourges.

Il tenait en réserve pour le curé de St-Nicolas d’autres honneurs ; la mort l’empècha de réaliser ses desseins.

Ils furent repris par son successeur au siège épiscopal d'Arras. Mgr Parisis, venant de Langres en son nouveau diocèse, arrivait précédé de sa grande renommée. Son rôle brillant et courageux au cours des luttes si vives pour la conquête des libertés catholiques avait révélé sa forte doc- _trine, sa nerveuse éloquence, son éclatant mérite. On savait

(1) M. le baron de Hauteclocque. (2) Eloge de M. l'abbé Envent par M. H. de Mallortie.

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son zèle ardent à procurer le bien et l'honneur de l'Eglise, principalement par la formation du clergé, qu'il voulait re- commandable de toute manière, par la piété, le savoir, la discipline, la pureté des mœurs. De le soin extrême qu'il apportait à composer le personnel enseignant et dirigeant au Grand-Séminaire. Certes à Arras, la jeunesse cléricale était confiée à d'excellents maîtres. Evoquer les noms de MM. Du- bois, Liévin, Lequette, n’est-ce pas du même coup nommer la vertu, la science modeste, la bonté, et cette simplicité dis- tinguée dont, grâce à Dieu, notre clergé a gardé plus que le souvenir ?

C’est une des gloires de M. l’abbé Envent d’avoir été ap- pelé par des prêtres d’un si rare mérite à partager leurs tra- vaux. {Js le proposèrent au choix du nouvel évêque pour occuper la chaire d’Ecriture Sainte devenue vacante. Leur demande fut agréée. Le curé de St-Nicolas dut s’arracher à sa chère paroisse, renoncer aux douceurs du chez soi, de ce chez soi, que la société de sa mère vieillissante mais d'autant plus aimée, lui rendait préférable à tout sauf au devoir, et re- prendre, à trente-huit ans, la vie claustrale du séminaire. I] connut sans doute l’amertume du sacrifice, mais il avait l’âme trop sacerdotale pour n’en point savourer les joies in- times et profondes ; l'esprit trop éclairé par la foi pour ne point apercevoir la haute dignité de ses nouvelles fonctions. Désormais il n’aurait plus seulement à former et à diriger les âmes de simples chrétiens, ministère déjà sublime, mais il aurait à préparer aux âmes des conducteurs, à l'Eglise des ministres, à Dieu des prêtres dignes de leur nom et de leur mission, c'est-à-dire d’autres Christs.

Pendant quatorze ans, M. Envent travailla avec fruit à cette grande œuvre, amassant tous les jours de nouveaux trésors par la continuité d’un labeur patient et solitaire.

Il n'amassait pas pour lui seul, Messieurs. Un jour vint (1866) s’ouvrirent ses précieux trésors, et pendant plus d’un quart de siècle, sans s’épuiser jamais, ils furent distri-

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bués à mains pleines aux paroissiens de la cathédrale. Avec quel dévouement M. l’Archiprètre s’est dépensé, se surme- nant au service des âmes, vous ne l’ignorez pas, Mesdames, on vous l’a conté naguère en un langage si délicat et si élevé qu'il faut renoncer à mieux dire. Je citerai donc.

« Prêtre, bon prètre avant tout, partout, par-dessus tout, » l'amour des âmes était le trait distinctif et spécial de son » zèle. Qu'il s’agit de l’âme de ses frères dans le sacerdoce » à maintenir par la retraite mensuelle au niveau de leur » céleste ministère, de l'âme usée et désabusée du vieux » philosophe à illuminer des lumières de la Foi, de l’âme » engourdie et mondaine à réveiller au seuil de l’Eternité, » de l’âme de l’écolier, de l’adolescent à initier aux charmes » de l'étude et de la littérature, de l’âme de l’ouvrier à arra- » cher aux décevantes doctrines de la Sociologie moderne, » toujours on le trouvait armé pour la lutte, prêt à l’entre- » prendre, à la soutenir, à la poursuivre, quel qu’en fût le » théâtre, des murs du séminaire à l’enceinte de l’Académie, » de la salle d'étude à l'atelier, de la demeure somptueuse, » de la résidence officielle des grands au sombre réduit de » la misère et de la souffrance {1} ».

Votre Compagnie, Messieurs, « se devait à elle-même d'inscrire parmi ses membres (2) » ce prêtre distingué, si justement entouré de la considération universelle. En le re- cevant dans son sein, elle voulut spécialement honorer l’homme de la parole publique, l’un des maîtres de la chaire arlésienne. Par l'organe de son président, le très regretté M. Edmond Lecesne, elle lui adressait, au jour de sa récep- tion ce délicat éloge : « Ne cherchez pas au loin la cause de

(1) Madame la comtesse de Hauteclocque. Œuvre des yauvres malades, compte-rendu général, Courrier du Pas-de-Calais, 23 mars 1895.

(2) Réponse au discours de réception de M. l'abbé Envent par M. Ed. Lecesne.

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nos suffrages: elle est tout entièreen vous-même, elleest dans ces succès oratoires qui ont eu un véritable retentissement et auxquels l’Académie ne pouvait demeurer indifférente n. Poursuivant cet éloge, l'honorable président le justifiait en ces termes : Toujours je me suis senti édifié de vos dis- cours la force des arguments était relevée par l’art de bien dire ».

Si le récipiendaire avait eu, ce jour là, le droit de donner la réplique, sa modestie eût certainement écarté la louange pour la reporter à Dieu, seul auteur de tout bien ; maisil eût par mème livré le secret de son éloquence. Il eût révéle que le prédicateur n’est point un orateur ordinaire. Il ya _ deux parts à faire en son mérite : celle de Dieu et celle de l’homme. Dieu fournit la matière de la prédication : ce sont les vérités de la foi, l'Evangile, Jésus-Christ, le Credo et le Décalogue, le dogme et la morale, en un mot, la religion. Or, écrit Fénelon, « surtout une matière comme celle de la religion fournit de hautes pensées, et excite de grands sen- timents : voilà ce qui fait la vraie éloquence » (1). Dieu donne encore les facultés naturelles de l’orateur, l'esprit, l'imagination, la mémoire, une âme vibrant sous le coup de l'émotion. Cependant si large que soit la part de Dieu, ses dons demeurent stériles sans le concours de l’homme.

Au prédicateur il appartient d'étudier et de méditer sa religion, les Ecritures, la doctrine des Pères et des théolo- giens, de se pénétrer des maximes des saints et de leurs exemples.

Une fois en possession de la doctrine, il lui faut l’exprimer en une langue intelligible, pénétrante, avec un ton humain.

L’archiprètre de la Cathédrale n’entendait pas autrement la prédication ; comme il l’exigeait des autres, il la pratiquait lui-même d’après ces principes. Se souvenant du mot de Bossuet : « L’utilité des enfants de Dieu est la loi suprème

(1) IIT° Dialogue sur l’éloquence.

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de la chaire », avant tout il instruisait. Dans son intelligence nourrie de l’Ecriture et des Pères, il prenait une doctrine pratique, toujours neuve, appropriée aux besoins de l’audi- toire. Dans son cœur, tout plein de la charité de Jésus-Christ, il trouvait l'accent « qui touche pour convertir, qui émeut pour transformer, qui attendrit pour sanctifier » (1).

Sur ses lèvres il mettait ce que d’Aguesseau appelle « la popularité de l’expression », proportionnant son langage aux intelligences les moins ouvertes comme aux plus larges, s’efforçant de rendre sa pensée sensible et saisissable à tous. Enfin, pour répéter un mot finement dit, dans la prédication comme en tout le reste, M. Envent était lui. |

L'homme est très imitateur, Messieurs ; Aristote le pro- clamait, il y a bien longtemps. Dans tous les siècles et pour tout genre de littérature on a copié les habiles. M. Envent, assez riche de son propre fonds, n'a pas été le servile imita- teur de personne. Gardons-nous de le mettre à la suite de Fléchier ou de Massillon ; il les goûtait peu.

Son vrai maître, c’est Bossuet. Il lui a empruntéses prin- cipes et sa méthode. Comme lui, il a en horreur les beaux esprits de la chaire, déclamateurs pompeux ou rhétoriciens élégants, « ces prédicateurs infidèles qui avilissent leur di- gnité jusqu’à faire servir au désir de plaire le ministère d'instruire (2). » « Un sermon, à ses yeux, doit être un té- moignage pour Jésus-Christ ; qu’on y voie une âme qui dé- pose de ce qu’a opéré Dieu en elle et pour elle. Cela n'’ex- clut ni la science ni l’art : cela en règle l'emploi. Tout ce qui purifiera la charité dans sa substance ou dansson expression, sera légitime : le reste n’est que vaine curiosité, concupis- cence, orgueil du mot humain qui se met devant Dieu (3). » Enfin, s’il faut résumer en un mot de Bossuet les théories de M. Envent sur la prédication : «il estimait que les pré-

(1) P. Félix. La Cloche, p. 51. (2) Oraison funebre du P. Bourgoing. (3) G. Lanson. Bossuet, p. 101.

tres doivent monter en chaire dans le même esprit qu’ils vont à l’autel. »

La dernière fois qu’il y monta lui-même, la chaire lui fut

doublement un autel. A louer un vieil ami (1) parti avant lui dans l'éternité, il dépensa les derniers efforts d'une voix depuis longtemps affaiblie et les restes d’une vie en voie de s'éteindre. La mort vint bientôt le visiter à son tour. Il l’ac- cueillit avec la sérénité du juste et avec l'espérance du bon et fidèle serviteur. . (€ Hélas ! Messieurs, disait plus tard le président de votre Compagnie, M. l'abbé Envent était le dernier fleuron de cette admirable couronne de vieillards, frères en sacerdoce et en vertu, et qui s’est effeuillée comme sous un âpre vent d'hi- ver » (2).

Et c’est à moi, homme nouveaude toute façon, que par vos suffrages est échu l'héritage de ce vétéran du sacer- doce et de l’Académie. En vérité, je me sens écrasé sous l'honneur et la charge. Une seule chose me soutient et m'’en- courage, c’est le souvenir de la paternelle bienveillance dont mon vénéré prédécesseur a bien voulu me donner, en sa vie, plus d'un témoignage.

Une maison également chère à tous deux et chère aussi, je pense, à tous les amis des vieilles gloires artésiennes, la maison de Ste-Agnès fut l’occasion de notre première ren- contre. Je ne sais quoi dès lors inclina le cœur du vieillard vers le jeune homme qui lui vouait en retour un affectueux respect. Je ne dirai plus qu’un mot, Messieurs. Permettez- moi de placer mon entrée à l’Académie sousles mèmes aus- pices qui favorisèrent mes débuts à la Chaire, et, sous l'égide d’une glorieuse mémoire, de prendre rang parmi vous.

(1) M. le chanoine Maganiez, curé-doven de Rivière. (2j Eloge de M. l'abbé Envent par M. H de Mallortie.

ADON

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RÉPONSE

au

DISCOURS DE RÉCEPTION de M. L'Asse DUFLOT par M. l’Abbé ROHART

Vice-Chancelier.

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Monsieur,

NF as el j'envie votre candide ingénuité ; conservez-la <<) longtemps, elle est le plus bel ornement de ceux qui dé- butent dans la vie acedémique, comme dans la vie du monde. Mais pour moi, qui ai déjà doublé le cap des étonnements et des surprises, je partage bien plus votre perplexité. Je croyais avoir des droits au silence et au repos ; c'était, parail-il, une illusion, après bien d'autres. On a essayé de m'en convaincre; j'ai risqué quelques objections ; mais j'ai me déclarer vaincu. C’est pour nous deux un désastre, surtout après Îles espérances qui nous avaient élé données d’un discours ma- gistral, dans lequel les souvenirs d'une vieille et fidéle ami- tié se seraient mêlés aux accents d’une éloquence, dont reten- tit encore la tribune de nos assemblées délibérantes et du barreau d'Arras. Mais la santé de M. Paris nous est trop chère, pour que nous puissions exprimer autre chose qu'un

regret.

hi

Je vous introduirai donc dans notre Compagnie, et j'en suis fier. Sans doute vous n'êtes point Don Carlos ; je suis encore moins Ruy Gomez, et cependant, ce n'est pas sans une réelle émotion que je vous mène dans la galerie des por- lraits, me découvrant en face de chacun de nos ancètres, jusqu'à ce que je m'arrête à l’un des dermiers et vous redise, avec le poète : |

«...… Voici ton noble aïeul. .…. Ce vieillard, cette tête sacrée, C’est ton père. »

Et volontiers, devant celui dont vous occupez désormais le fauteuil, devant ce digne ecclésiastique, dont vous venez de nous raconter la vie, je m’incline avec vous. Car tout en aimant le siécle nous vivons, tout en croyant que, malgré ses défauts, il vaut peut-être ceux qui l'ont précédé, je pro- fesse un véritable culte envers cette époque disparue, qui fut pour nous, membres du clergé, celle des Proyart, des Ter- ninck, des Moffait, des Envent, avec leurs traditions d’hon- peur, de charité et de grandeur sacerdotale. Ces traditions, Monsieur, vous avez encore pu les recueillir de vos devan- ciers, et, à en juger par le présent, vous les transmettrez intactes aux nombreuses générations de clercs confiées à votre sollicitude.

Calmez donc vos scrupules ; vous n'avez pas eu besoin d'indulgence, et pour aller vers vous l’Académie n’a eu qu'à se souvenir et à espérer.

Elle s’est souvenue que là-bas, non loin des frais om- brages qui abritent les Allées, il y avait une maison, paisible et modeste asile des sciences, de la philosophie, cette auguste servante de la théologie, et mème de la poésie lyrique, si

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nous en croyons les échos récents de la place du Wetz- d’Amain. Elle frappa donc discrètement à la porte du Sémi- naire St-Thomas. Mais Polymnie, la muse de l’ode, est si amie de la solitude et des bois, qu’on lui répondit plus dis- crètement encore. Enfin qu'importe ? Nous obtenions votre assentiment, et vos titres devenaient notre patrimoine. Quelle | heureuse fortune pour nous ! Car nous sommes moins mo- destes que vous, et les lauriers académiques, depuis l’école primaire et le presbytère de Loos jusqu’à la Faculté catho- lique des Lettres de Lille ne nous laissent pas indifférents.

D'ailleurs trois lustres d’enseignement littéraire et phi- losophique, des essais historiques et biographiques, une thèse de doctorat ès-lettres toute prête à paraitre, c’est plus qu'il n’en faut pour vous mériter moins notre bienveil- lance que notre haute estime avec nos sincères félicitations. Et qu'on ne m’accuse pas d’une flatterie ou d’une admiration mutuelle, dont je ne suis guère coutumiér.

J'en appelle à un charmant volume de Fragments, qui porte en exergue ces simples mots Ne pereant, et je vous félicite d’être conservateur à ce point. Car, grâce à cette délicate attention, le lecteur comme le collectionneur aura de suite sous les yeux tout un ensemble de compositions d'âge, d'inspiration, de longueurs variées, mais de valeur toujours égale. C’est « Charlemagne, protecteur des Lettres, » et peut-être, qui sait ? votre premier introducteur à l’Académie. C'est une étude historique sur le couvent de Ste-Agnès à Arras, un couvent qui vous est cher et qui vous ménage, après les labeurs et la monotonie de l’étude, les délicieuses consolations de l’apostolat et de la charité. C’est toute une série de notices formant un véritable album, où, par votre plume, la fleur du souvenir, de l'amitié, du respect ou de l'admiration encadre des figures aimables et aimées et leur dresse un monument aussi durable que le bronze, élevé il y a huit jours (on vient de nous le rappeler), à notre Vincent de Paul et acclamé par tout Arras. Ah { c'est que,

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sous toutes leurs formes, sous la soutane du séminariste ou la mitre de l’évêque, sous le froc du moine ou la cornette de la religieuse, le don de soi et l’abnégation fascinent votre cœur de prètre et votre talent d’historien.

Défiant de l'avenir, peu édifié par le présent, vous aimez à vous réfugier dans le passé pour nous en rappeler les leçons et les exemples. C’est ainsi, qu'après plusieurs auteurs incomplets ou moins compétents, vous nous avez refait l'his- toire de Jeanne Biscot, fondatrice et première supérieure de la maison de Ste-Agnès d'Arras.

Cette âme d'élite, au suave mysticisme, aux aspirations ardentes, aux doctrines élevées, devait naturellement vous plaire bien plus qu’au curé de St-Etienne, saintement jaloux de l'intégrité et de l'importance de sa paroisse. Il ne pré- voyait sans doute pas que si, comme vous le dites, l’homme demeure jusque dans le prêtre, il disparait parfois dans l’au- mônier qui, à votre inslar, sait inspirer à sa communauté un amour égal et de ses œuvres propres et des œuvres pa- roissiales. Jeanne Biscot était donc bien faite pour attirer votre attention. Vous l’avez suivie dans l'évolution et toutes les vicissitudes de son généreux dévouement ; vous nous l'avez montrée dans la mansarde des plus lugubresinfortunes, au chevet des malades, près du grabat des cholériques ou du berceau des orphelines, fondant enfin cet asile, dont, sous l'œil bienveillant des autorités municipales d'alors comme d'aujourd'hui, l’unique patrimoine est une affection plus que maternelle pour celles que leur lègue une mère expirante.

Et puis, dans ce cadre s’agitait la fondatrice de Ste- Agnès, on sent que vous vous mouvez à l'aise. Les différents régimes qui se succèdent dans notre ville d'Arras à l'aurore du XVIIs siècle vous sont connus dans le détail. Vous nous

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ouvrez de larges perspectives sur la vie publique et sur les mœurs privées des Pays-Bas à cette époque ; l'archiduc Albert, Isabelle, Philippe Il auraient pu avec avantage vous appeler dans leur conseil et profiter de votre franchise.

A leur défaut c’est nous qui en jouissons, en attendant que bientôt le docteur ès lettres, historien de François Richardot, nous ramène encore plus loin et fasse revivre, selon voire expression, en la grande figure de cet évèque d'Arras du XVIe siècle, l’un des plus merveilleux orateurs de son temps, » et, permettez-moi d'ajouter, l’un des per- sonnages les plus susceptibles d'attirer, par sa carrière mouvementée, détracteurs et admirateurs. Vous êtes de ces derniers, et vous ne serez point le seul. Vous ne sauriez faire un crime au jeune docteur de vingt-deux ans de la difficulté des temps qu’il traverse, de la scabreuse aridité de l’enseignement qu'on lui impose, de la dispense des vœux monastiques qu’il sollicite et obtient du pape, de son heureuse influence auprès de Renée de France, de ses déboires et de sa malencontreuse détention à Rubiera. Il faudrait avoir hérité de la jalousie et de l'étroite rigidité des anciens doc- teurs de Sorbonne, pour voir dans le « grand ami de Calvin », comme on l'a appelé en son temps, autre chose qu’un homme aimable, lettré, candide, pacifique, indulgent, en un mot un académicien accompli. D'ailleurs l’évêque d'Arras, fondateur et professeur de l’Université de Douai, suffirait pour venger de toute accusation calomnieuse l’ermite de St-Augustin et l'aumônier de la duchesse Renée. Je n'ai donc besoin d'aucun secours prophétique, pour prédire au travail sur François Richardot un vrai succès littéraire, et à son auteur de nou- veaux lauriers. Vous figurerez ainsi, à l'une des premières places, parmi les historiens des gloires religieuses de notre

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diocèse ; c’est encore sous ces auspices que vous prendrez rang dans notre Compagnie.

Bien que dans une sphère plus restreinte, M. Envent, que vous remplacez, était, lui aussi, l'honneur de notre clergé; je ne saurais donc vous faire un reproche d'avoir consacrée xclu- sivement votre discours à son éloge. Sans doute, nous aurions eu plaisir de vous entendre développer quelque thèse histo- rique ou littéraire ; je vous aurais suivi de loin dans des régions peut-être bien inconnues pour moi ; vous auriez souri de mon étonnement, de la naïve simplicité de mes ques- tions ; mais en tout cas, vous auriez sûrement compté, pour finir, un disciple de plus. Mais vous avez compris que vous vous deviez tout entier à M. Envent, et vous venez de nous en tracer un portrait auquel je ne saurais rien ajouter.

J'aurais pourtant aimé, moi aussi, à esquisser la vie de ce prêtre selon le cœur de Dieu, de ce professeur érudit, de ce curé modèle, de cet homme disert, de cet ami constant, dont tout le monde a connu l'esprit, et dont le cœur se révelait surtout à ceux qui avaient la bonne fortune de l’approcher de plus près. Nous voyons encore, par le souvenir, ce vieillard à la taille élancée et légèrement penchée en avant, aux traits d'une ascétique distinction, les cheveux flottant dans un libre désordre, s’acheminer, le chapeau sous le bras, par les rues de sa paroisse, passer comme une ombre du presbytère à la cathédrale et de à la sacristie, poursuivi par des clients et des clientes, dont la fidélité ne lui fit jamais défaut. C'est qu'il avait l'amour du pauvre, le souci de l'infortune, de celle surtout qui cache sa cruelle indigence sous les lambeaux d’une grandeur passée, la sollicitude de tous ceux qui souf- frent dans leur corps et dans leur âme. Je voudrais pouvoir ici donner la parole à tous ceux qui furent les Lémoins ou les

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associés de son zèle. Ils vous le montreraient se dirigeant à tàtons, par un escalier lortueux, vers quelque réduit infect, vers quelque grenier ouvert à tous les vents, s'installant au chevet d'un malade, s'enquérant de ses souffrances, et lui déversant, avec l'or de la charité, les consolalions d’une pa- ternelle sympathie. Oui vraiment, il n'était pas moins à sa place dans les mansardes que dans les salons ; car à côté de cet esprit fin, primesautier, parfois mordant, aux traits duquel ses intimes eux-mêmes n'échappaient point tou- jours, il y avait un cœur tendre, accessible à l'émotion, capable de délicates prévenances, de paroles affectueuses, d'encouragements réconfortants. N'est-ce pas un horizon nouveau quis'ouvre, pour le jugement à porter sur cet homme, en qui on n’a vu trop souvent et trop superficiellement que les dons de l'intelligence ? D'ailleurs, pourrait-on lui faire un reproche d'avoir eu de l'esprit et d’avoir su s'en servir? Après tout, cette qualité rare, pierre de touche des talents personnels, nous est octroyée par Dieu pour que nous en usions sobrement ; el ceux-là seuls, qui en sont privés, en méconnaissent les charmes et en bläment l'exércice chez les autres. os

Vous étiez donc apte, Monsieur, à apprécier M. Envent sous ce point de vue, et si vous ne l'avez pas plus longue- ment développé, c'est que vous vouliez nous présenter en votre prédécesseur moins l’homme spirituel et caustique, le causeur aimable, et l’observateur perspicace, que l’érudit et l'orateur.

Son éloquence dans la chaire vous a surtout frappé, et c'est justice ; vous étiez fait pour la comprendre, la goûter, au besoin la suppléer. Jamais, à mon grand regret, je n'ai assislé à quelqu'un de ces sermons solennels, de ces orai-

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sons funèbres, de ces panégyriques, qui vous amènent à le ranger dans l’école des Bossuet ; mais plusieurs fois j'ai eu la bonne fortune d'entendre l’une ou l’autre de ces instruc- tions familières ou de ces homélies dominicales, dont, vers la fin de sa vie, il devenait de plus en plus prodigue, et j'avoue que rien ne me ravissait comme la pureté de la forme, la finesse et l'originalité des pensées, la sobriété de l’expres- sion, relevée par le cachet caractéristique de l’intonation et du geste, formant un si frappant contraste avec la prédica- tion tapageuse, mouvementée, trop réaliste de nos jours. C'était bien la parole évangélique dans toute sa simplicité, sa noblesse et sa force. Sur ses lèvres sacerdotales, il y avait la vérité, la vérité tout entière, que nulle compromission, nulle complaisance, je dirai presque nulle considération de temps ni de personnes, n'aurait su diminuer ou même retenir.

Je ne crois pas, Monsieur, quoi que vous en disiez, que dans les crises de notre époque il soit resté simplement « spectateur attentif du combat, n’y prenant aucune part, n'étant pas l’homme des luttes oratoires. » Je n'ai guëre connu le curé de St-Nicolas hors les murs, mais j'ai entendu l’archiprètre de la Cathédrale, et, pour ne parler que de l’en- seignement primaire, je ne dirai pas le seul, mais plutôt celui qui le touchait de plus près, il me paraît singulie- rement apôtre en actes et en paroles.

Il menait ouvertement campagne en faveur de ses écoles, réclamant hautement la liberté inscrite en tête de notre Cons- litution, en usant largement pour le plus grand bien moral et religieux des enfants qui lui étaient confiés. Car l'enfance, et l'enfance pauvre, délaissée, abandonnée à elle-même, était la portion choisie et aimée de son troupeau. Les écoles de

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la rue des Louez-Dieu et de la rue Ste-Croix, avec leur petit monde remuant et