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MÉMOIRES

DE

L'ACADÉMIE

DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS

D'ARRAS

ARRAS Imp. F. Guvor, P. Canocue, successeur

1926 |

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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS

MÉMOIRES

DE

L'ACADÉMIE

DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS

D'ARRAS

ARRAS Imp. F. Guxor, P. Casocue, successeur

4925

L'Académie laisse à chacun des auteurs des travaux insérés dans les volumes de ses Mémoires la responsabilité de ses opinions tant pour le fond que pour la forme.

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LECTURES

Faites dans les Séances hebdomadaires.

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DES RELATIONS DE LA MATIÈRE

ET DES

ONDES ÉLECTRIQUES

PAR

M. J. JARDEL

Membre résidant

Préliminaires.

A °° découvertes incessantes de la science ne sent pas “12 sans venir troubler notre repos, cependant bien gagné à notre âge ; notre curiosité nous entraine à suivre les progrès dans la recherche des lois régissant les phéno- mènes de la nature.

En agissant ainsi, faisons-nous bien ? Oui, pour la satis- faction de l'esprit et les créations de notre imagination sti- mulée. nous sommes ainsi entrainés dans le royaume éblouissant de l'avenir.

Cependant, n'aurons-nous pas des regrets à la pensée que nous n'assisterons pas aux applications qui transfor- meront la vie matérielle des hommes ?

Philosophiquement parlant, nous aurions tort, car le cerveau humain est insatiable, il cherche et recherchera toujours le mieux, le bonheur Ce dernier n'est pas une

0

entité concrète, mais seulement une COmparaison d’un état moral à une autre meilleur qui, lui-même, deviendra une habitude n'apportant qu'une satisfaction incomplète.

EINSTEIN 8 démontré que le temps absolu n'existait pas, il a tort si nous Considérons les nombreuses années qui ont blanchi nos cheveux, il a raison si NOUS regardons l'huma:- nité, dans son ensemble, poursuivant sa course vers le parfait absolu.

Suivons le mouvement, marchons de notre mieux mal- gré nos vieilles jambes et tâchons de saisir les secrets de la nature.

Un de ceux qui passionnent le plus, en ce moment, est celui relatif à Ja Composition de la matière et aux lois qui maintiennent assemblés les éléments constitutifs de cette matière.

Tel est le sujet que je me propose de traiter, pas en S8vant, Car je devrais me récuser de suite, mais en ne rete- nant que ce qu'il nous sera possible de comprendre, avec les données enregistrées par nos cerveaux, alors que nous étions encore sur les bancs des écoles.

Après avoir rappelé quelques principes de physique rela- tifs aux courants électriques, nous étudierons les rayons cathodiques, puis les rayons À, ces questions étant prépa- ratoires à l'examen intime de la matière. qui suivra.

Enfin, après quelques détails sur les corps radio-actifs, il ne nous restera qu à tirer les conclusions de notre étude rapide d'un problème très compliqué.

19 COURANTS ÉLECTRIQUES

Ainsi que je vous le disais déjà, lors de ma communica- tion, en 1993, sur les ondes électriques et les ondes de pen- sées, nous ne POuvons, jusqu'ici, que limiter aux effets produits,nos connaissances relatives aux forces naturelles, la cause nous échappant.

pe Pôles positif et négatif.

Ainsi, pour l'électricité, nous savons qu'il existe un cou- rant qui, de convention, va du pôle négatif au pôle positif; un corps peut être chargé positivement ou négativement ; la combinaison du positif et du négatif, qui se fait souvent brusquement, par une étincelle, donne un état neutre.

Deux corps chargés positivement se repoussent, il en est de même s'ils sont négatifs, par contre un positif attire le corps chargé négativement, ce qui se traduit par la loi de base : deux corps de même signe se repoussent, deux corps de signes contraires s'attirent.

Cette attraction ou cette répulsion est proportionnelle à la masse et au carré de la distance qui sépare les deux corps ; nous reviendrons sur cette question par la suite en raison de sa grande importance, c'est elle, en effet, qui permet de déterminer les mouvements invisibles des cons- tituants de la matière.

Ondes électriques.

L'éther, qui a une masse, se déplace dans l’espace à la vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde, il engendre donc une énergie capable de produire un travail.

Ce travail consiste à créer une énergie électro magné- tique ou à projeter des particules de corps, ces particules se déplacent avec une vitesse énorme, ainsi que nous le constaterons plus tard.

Les ondes électro-magnétiques se manifestent sous forme de lumière, d'ondes hertziennes et de rayons X..

Les particules projetées engendrent des rayons élec- trisés.

10

29 RAYONS ÉLECTRISÉS OU RAYONS CATHODIQUES

_ Nous quittons ici l'énoncé des principes, pour rentrer dans les phénomènes qu'il nous est possible non seule- ment de constater, mais aussi d'étudier.

Prenons un tube en verre dans lequel nous produisons un vide assez poussé, deux bornes P et N placées à l'inté- rieur du tube sont reliées à un fil qui traverse la paroi du verre, chacun de ces fils va se fixer à une des bornes d'une source d'électricité, la positive est l'anode, la négative est la cathode (fig. 1).

Le courant produit une lumière colorée positive près de l'anode et une lumière dite négative près de la cathode, la couleur de ces lumières varie suivant la nature du gaz qui remplissait le tube avant l'obtention du vide, ce dernier n'étant pas parfait, la coloration provient de la quantité infime du gaz qui reste dans le tube, ceci n'a d'ailleurs pas d'importance pour notre démonstration, je ne signale ce phénomène qu'à titre de curiosité. |

Si nous poussons davantage le vide, jusqu à la limite pos- sible (1) la lumière positive disparait, l'espace obscur qui sépare la cathode de l'anode, désigné sous le nom d espace. de IliTrorr, devient une source de force. |

C'est de que partent les Rayons Cathodiques que nous allons étudier rapidement, afin de nous familiariser avec les phénomènes électriques avant de rechercher ce qui se passe dans l'intérieur de la matière.

(1) 0m/m01 de mercure,

AT =

Ces rayons cathodiques ont une puissance considérable, puisqu'ils sont capables de fondre le verre du tube, en A

Pôle : | Pôle positif | | négatif. Espace d'Hittor£f NH ou anode. | cathode

LS

-F1G, É "

(fig. 1) côté de l’anode, (rayons diaboliques ?)

Remarquons, en passant, quelles relations intimes unis- sent le courant électrique, la lumière et la chaleur nous retrouvons ici ces trois phénomènes naturels, à mon avis il n’y a qu'une seule force universelle, comme il n'v a qu'un seul corps composant la matière.

Ces rayuns cathodiques ne sont pas visibles par eux- mêmes, mais ils peuvent rendre lumineuses les matières qu'ils frappent, je dis « qu'ils frappent », car ils ont une masse et sont formés de particules lancées avec une vitesse qui dépend du nombre de volts du courant, cette vitesse est proportionnelle à la racine carrée de la tension ou voltage, pour 110 volts, elle atteint 6.000 kilomètres à la seconde, pour 30.000 volts, elle serait de 100.000 kilo- mètres à la seconde (1).

La nature de ces particules est la même, quelle que soit la matière constituant la cathode, nous pouvons donc conclure : que nous nous trouvons en présence du constituant uni- versel de la matière, chargé négativement d électricité, puisqu'il provient du pôle nègatif ou cathode N de la (fig. 1) on le désigne sous le nom d'ÉLECTRON, retenez

(1) Un petit moylinet placé sur leur trajet se met à tourner.

12

ce mot, car 1l reviendra souvent lorsque nous arriverons à la constitution de la matière.

Dans cette étude rapide, nous nous contentons d’enre- gistrer les résultats, sans indiquer les opérations prati- quées pour les obtenir, cependant je signalerai que, depuis longtemps déjà, on a réussi à rendre ces particules visi- bles en leur faisant traverser un gez comprimé en vase clos, dans un milieu saturé de vapeur d'eau ; autour de chaque particule négative, lorsqu'on détend la pression du gaz, d'où refroidissement, il se forme un brouillard d'eau condensée, par conséquent visible le long du trajet de la particule, ce trajet est une ligne droite ou « rayon ».

Pour en terminer avec ces rayons cathodiques, notons qu'ils peuvent traverser la matière, ils sortent donc de notre tube de verre (fig. I) et agissent sur le gaz exté- rieur, air ou autres, nous verrons dans la suite de quelle

manière.

Rayons Canaux. Notre tube ne fournit pas seulement des rayons cathodiques partis du pôle négatif, il y a aussi des rayons chargés positivement venant de l'anode ou pôle positif, ils sont dénommés « Rayons Canaux ».

Si on pratique des trous dans la cathode, ils passent par ces trous et illuminent le gaz de l'ampoule à l'arrière de la cathode, ces rayons peuvent impressionner une plaque photographique, ils sont constitués par des atomes du gaz resté dans le tube, le vide n'étant pas parfait.

RAYONS X.

Ne quittons pas notre tube aux rayons cathodiques sans parler des rayons X qui en diffèrent totalement.

Si nous plaçons une petite masse métallique à l'intérieur du tube, du côté positif, les rayons cathodiques viennent

_—

frapper cette masse métallique, il convient de choisir un métal ne fondant pas facilement sous l'action des particules cathodiques qui, ne l'oubliez pas, peuvent fondre le verre de l’ampoule.

Les chocs répétés et énergiques des particules contre le métal introduit donnent naissance à des rayons nouveaux, désignés sous le nom de rayons X ou de ROENTGEN.

Ces rayons scnt très pénétrants, mais ne paraissent for- més que « d'ondulations », ils ne sont pas influencés par un champ électrique ou magnétique, vraisemblablement ils ne transportent aucune matière.

Ils ressemblent aux rayons lumineux, cependant ils ne sont ni réfléchis, ni réfractés, leur longueur d'onde est inférieure aux rayons visibles, ce sont des rayons de haute fréquence.

Ces rayons X sont tout simplement de la lumière que Dos yeux ne sont pas aptes à percevoir, leur longueur d'onde est beaucoup plus courte que celle de la lumière ordinaire.

La transparence d'un objet quelconque aux rayons X dépend de la nature des atomes qui s'y trouvent. Les rayons X pénètrent de plus en plus profondément dans les corps, à mesure que leur fréquence augmente, on dit que ces rayons sont « durs », lorsque la fréquence est très élevée. )

Les rayons X les plus « durs » connus, jusqu'ici, ont des longueurs d'onde 50.000 fois plus courtes que celles de la lumière visible.

Par contre, les rayons ayant une longueur d'onde plus grande sont « mous », se rapprochant des rayons ultra- violets.

- Si nous examinons le spectre de la lumière blanche,

_

décomposée par un prisme, nous constaterons qu'il reste

A qe” à dd “ÿ w$° DM PS ST À v a NN 1 (Fig. 2)

un espace À. (fig. 2.) entre ces rayons X mous et les rayons ultra-violets, cet espace n'a pas encore pu être élu- dié, peut-être (1) ont-ils des propriétés spéciales, l'avenir nous le dira certainement.

Parmi les trois rayons différents émis par les matières radioactives, il y a des rayons X, nous aurons donc l'oc- casion de compléter leur étude.

COMPOSITION DE LA MATIÈRE :

D'APRÉS LA THÉORIE DE BOHR.

Structure des atomes

Les données précédentes vont nous permettre d'entre- prendre l'examen de la matière dans sa constitution intime, comme toujours, en pareil cas, la critique de la théorie de Bou a été faite surtout dans ses parties la constatation matérielle n'était pas possible.

Je me propose de vous la présenter succinctement, laissant de côté les calculs compliqués, les preuves et démonstrations de son exactitude, le but de cette commu- nication étant simplement de nous faire une idée simplifiée d'une question compliquée dans ses détails.

(1) Les rayons provenant de cet espace.

À

Je me permettrai de vous exposer la théorie de Bou, sans m inquiéter des points obscurs et voici pourquoi: Supposons deux points éloignés l'un de l’autre A et B,

s AN PT NT D 8 m n | FIG. 5.

(fig. 3.) l'un A représente l'ignorance, l'autre B la vérité.

Dans une théorie, il s'agit de partir de l'ignorance pour arriver à la vérité, le chemin le plus court est la ligne droite reliant les deux points, mais il n'est pas toujours possible de la suivre. Les données faisant souvent défaut, l'inventeur est obligé de « zigzaguer », aller en avant, revenir en arrière, peu nous importe si, au bout du che- min. nous atteignons le point B, vérité certaine puisque les expériences fournissent des constatations annoncées comme conclusions de la théorie.

Il ne résulte pas, en effet, de ce que la critique, s'atta- quant à un zigzag M. O N, démontre qu'il était inutile de faire le crochet O. mais qu'il convenait d'aller directe- ment de M. à N.il ne résulte pas, dis-je, de cette cor- rection, que la théorie dans son ensemble est en défaut.

Dans les questions de science, on ne peut arriver d'un seul coup à la ligne M. .V. le progrès consiste à rectifier progressivement en supprimant tout chemin inutile.

Composition d'un atome. Atome d'hydrogène.

La matière est constituée par des infiniment petits dénommés « atomes ».

Afin de faciliter la compréhension, prenons l'exemple le plus simple: l'hydrogène, ce gaz est formé par le groupe-

10

ment d'atomes animés d'un mouvement rapide, les uns par rapport aux autres, comme nous le verrons dans l'étude des gaz en général.

L'atome d'hydrogène se compose d’un noyau relative- ment lourd, porteur de l'unité de charge positive d'’électri- cité et d'une planète, ou électron, infiniment petite et légère, portant unité de charge négative d'électricité (fig. 4).

Le noyau d'hydrogène peut être représenté par une

sphère A. d'un cent millième de

B = millimètre, il faudrait donc cent

mille noyaux pour obtenir une sphère d'un millimètre de dia-

A. 6) + mètre. La masse de l'électron B.

(fig. 4). est 1.800 fois plus petite

que celle de l'atome d hydrogène.

Les mots « lourd » et « léger »

FIG. 4- n'ont pas ici la signification

absolue que nous leur donnons habituellement, ils ne sont

employés que pour dire : l'électron est infiniment moins lourd que le noyau.

Le noyau et l'électron étant chargés d'électricité de nom contraire s'attirent mutuellement, proportionnellement à leur charge et en raison inverse du carré de la distance, suivant la loi de CouLoms.

Pour ne pas compliquer l'exposé de la théorie, nous dirons que l'électron décrit un cercle autour du noyau d’un mouvement uniforme, en fait, il pourra décrire aussi une ellipse.

La vitesse limite de l’électron est de 300.000 kilomètres à la seconde, vitesse de l’éther et de la lumière.

Ce système planétaire possède une énergie totale résul- tant des forces en action :

_ 49

19 Attraction du noyau et de l'électron ou énergie poten- tielle. |

Energie cinétique, conséquence du mouvement circu- laire de l'électron autour du noyau.

Par application des lois de la mécanique classique, tenant compte de l'énergie potentielle, mesurée par MizikAN, et des expériences sur les rayons cathodiques ‘fournissant la valeur de la masse de l'électron, on démontre mathématiquement que l'électron ne peut pas circuler sur un cercle quelconque, mais seulement sur un cercle, dit quanté, dont le rayon est déterminé par une formule.

Si, par hasard, l'électron se trouvait à l'intérieur de l'un quelconque des anneaux limi- tés par deux cercles de Bou,

. eu À par exemple, correspon- dant aux rayons RetR + 1, il n'y pourrait rester, son mouvement n'étant pas sta- ble, il reviendrait bientôt se fixer sur l'une des orbites limites de l'anneau, en A'ou

A" par exemple, sur l'un des. - FIG. 5 cercles RouR I.

Actions Extérieures sur l'Électron.

Si aucune action extérieure ne vient agir sur l'électron, il continuera indéfiniment son mouvement sur le cercle, dit quanté, on dit alors qu'il ne rayonne pas, c'est-à-dire qu'il n'émet aucune force.

Il en est tout autrement si on le soumet brusquement à l’action de la chaleur, de l'électricité, si on lui envoie un faisceau de rayons X, si on le bombarde à l'aide des parti- cules lancées par un corps radioactif ou des rayons catho- diques se mouvant à la vitesse de centaines de mille kilo-

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mètres à la seconde, l’électron est alors brusquement pro- jeté hors de son orbite sur l'une des orbites externes. Je dis « brusquement », car il n y a pas de progression dans son déplacement.

L'électron qui tourne sur son nouveau cercle a pris une partie de l'énergie de la cause extérieure de son déplace- ment, il l'emmagasine pour ainsi dire ; supprimons la cause, l'atome revient brusquement sur son cercle primitif, mais, alors il rend l'énergie qu'il avait absorbée sous forme de lumière.

Cette lumière, constatée par les raies du spectre obtenu en faisant réfracter cette lumière par un prisme, cette lumière, dis-je, est créée par des ondes ayant une vitesse de 300.000 kilomètres à la seconde, comme pour la T. S. F. c'est la vitesse de l'éther dans l'espace. Ainsi que je vous l'ai indiqué lors d'une autre communication, si la longueur d'onde diminue, la fréquence augmente, le produit longueur par fréquence donnant toujours 300.000.

La fréquence ou nombre d'ondes passant en un point pendant une seconde, peut être calculée suivant la formule empirique de BALMER, qui donne à cinq millionièmes près les chiffres trouvés expérimentslement.

On constate que cette fréquence est d'autant plus élevée que l'orbite extérieure, sur laquelle circule l'électron avant son retour sur son cercle primitif plus près du noyau, est plus éloignée du novau. Alors que le rouge donne 15.000 de fréquence, l’ultra violet arrive à 25.000.

Électrons des Corps autres que l'Hydrogène.

Nous avons, jusqu'ici, parlé de l'hydrogène qui na qu'un seul électron, passons à l'hélium qui vient immédia- tement après l'hydrogène, puisqu'il a deux électrons circu- lant sur le même cercle, dans une position diemétralement opposée, je vous rappelle que l'hélium est contenu dans

_ 19

l'air dans la proportion d'un litre pour 200.000 litres d'air, c'est un gaz ne donnant aucune réaction chimique, incom- bustible et encore plus léger que l'hydrogène.

-F1G. 6G-

Le lithium a trois électrons, mais ils ne sont pas sur le même | election cercle, deux sont sur un cercle intérieur à 180", le troisième sur un cercle plus extérieur, il y a donc entre ces deux cercles un anneau dit « de Bour » inven- teur de la théorie portant son nom, théorie démontrée comme exacte par les expériences ou les calculs.

(] 2 = atome d'helium. Ces expériences ou ses calculs

FIG. 7- FIG. 8-

gs tre de Ÿ

atome de lithium. atome Potassium

sont compliqués, il ne rentre pas dans le cadre de notre résu de les décrire, contentons-nous de noter les résul- tats, ce qui sera suffisant pour nous représenter la com- position de la matière.

Plus le nombre d'électrons augmente, plus il y a d'an- neaux de Bou, les caïculs en effet prouvent qu'il ne peut

% —-

pas v avoir plus de huit électrons sur un même cercle, ceci d'après la loi des « Valences », on dit alors que le cercle est saturé.

L'adjonction ou l'enlèvement d'un électron à l'atome d’un corps, donne un autre corps, nous reprendrons cette question par la suite, notons, à titre d'exemple, que le so- dium a huit électrons sur son premier cercle et un sur le second cercle, dans le chlore huit sur le premier cercle, sept sur le second, dans l'argon huit sur le premier cercle et huit sur le second (1). Si on ajoute un électron à l'atome d'argon, il se placera sur le troisième cercle et ce sera du potassium, etc...

Nous savons que plus le nombre d'électrons augmente, plus il y a d'anneaux de Bou, la loi de l'équilibre des forces étant absolument respectée, l'ensemble est stable. Si le noyau positif a N charges électriques, elles doivent annuler les N charges négatives des électrons qui circu- lent autour du noyau sur différents cercles.

Ce nombre de charges positives du noyau est désigné sous le nom de nombre atomique, sensiblement la moitié du poids atomique. |

Le poids atomique est le poids d'un volume d'un gaz simple, comparé à celui d'un égal volume d'hydrogène, dans les mêmes conditions de pression et de température.

De ce qui précède on peut conclure :

Les trajectoires stationnaires ne rayonnent pas, c'est-à- dire, n'émettent aucune énergie. Lorsque l'électron passe d'une trajectoire stationnaire à une autre, il y a production de iumière et émission d'une raie sur le spectre, la fré: quence de cette raie est proportionnelle à la chûte d'éner- gie qui accompagne ce passage. |

(1} Deux sur le troisième cercle.

= 01 Structure de l'atonte.

Grâce aux ravons alpha des corps radio-actifs dont nous parlerons plus loin,on a pu pénétrer la structure de l'atome.

Nous savons que la force positive du noyau est égale au total de la force négative des électrons d'hydrogène qui gravitent autour du novau,connaissant la force positive du noyau de l’atoine d'un corps et celle négative d'un élec- tron d'hydrogène, on trouve, par une simple division, le nombre d'électrons d'hydrogène de l'atome de ce corps

Les corps ont été classés suivant le nombre d'électrons de l'atome de chacun de ces corps, ainsi l'hydrogène qui n'a qu'un électron a le N°1, par contre l'uranium qui a 92 électrons est le 92em*, on a obtenu ainsi toute la gamme des nombres entiers de 1 à 92, sauf 5: 43-61-75-85et 87, qui doivent appartenir probablement à des corps encore inconnus.

Le noyau des atomes.

Le noyau, dont nous avons parlé, sans l'étudier, a une masse, sans nous atterder aux moyens de chiffrer la masse du noyau, disons cependant qu'en bombardant un novau à l'aide de rayons alpha on le disloque, ses parties sont lancées alors avec force sur du sulfure de zinc qui scintille sous le choc Ce phénomène permet de mesurer la masse et la charge électrique du noyau, cette masse se trouve être toujours un nombre entier de celle du noyau d’hydro- gène.

Il est donc logique de conclure : le noyau d'un corpsest constitué par un assemblage de noyaux d'hydrogène.

Ce dernier gaz serait donc le corps unique constituant la matière, puisque noyaux etélectrons sont de l'hydrogène.

Comme exemple, disons que le sodium est formé de

99

23 noyaux d'hydrogène et de 12 électrons également d’hy- drogène.

Corps Isotopes et Transmutation des Corps

Je rappelle que la charge positive d'un noyau est repré- sentée par un nombre égal à celui des électrons.

Le calcium a 20 électrons, le potassium en a 19, si,à l'aide d'étincelles électriques, nous enlevons au calcium un électron qui s'échappe d'un des cercles externes de l'anneau de Bon, il n'en reste plus que 19 comme pour le potassium, ce nouveau corps est dit « Isorope du PoTas- sIUM », il a les mêmes propriétés physiques et chimiques que le potassium, pratiquement on peut donc dire quon a changé le ca'cium en potassium.

Il y a cependant une différence électrique dans la cons- titution : la charge du noyau de l'atome, qui a 19 dans le potassium, est restée à 20 dans le calcium isotope.

En effet, la charge négative de l'électron enlevé avait, pour l'équilibrer, une charge du noyau correspondante, le fait d'enlever l'électron n'a pas détruit cette charge positive qui reste disponible dans le noyau.

Je signale que dans les corps radioactifs, il y a des isotopes du même corps, mais, ici, c'est la charge variable du noyau qui fait la différence.

Vous voyez que dans cette conception de la matière, tous les phénomènes dépendent de charges électriques, seules elles sont l'origine des transformations, on peut donc faire abstraction de la matière proprement dite et ne tenir compte que des charges électriques, c'est dans ce sens qu'il faut traduire la formule simpliste : La matière n'existe pas, le monde est fait de forces électriques.

Si nous avions les moyens d'enlever non seulement les électrons, mais aussi les charges disponibles du noyau, nous pourrions changer un corps en un autre, jusqu ici ces

3.09 =

moyens n'existent pas, sauf par l’action des corps radio- actifs dont nous allons nous occuper.

Les savants sont au travaii, faisons-leur confiance, la « pierre philosophale », espérée depuis longtemps en imagi- netion, deviendra une réalité; elle sera représentée par un courant électrique d'une dizaine de millions de volts.

2 ÉLEMENTS RADIOACTIFS

Dans ce qui précède, nous avons eu l'occasion de parler des rayons émis par les corps radioactifs, entr'autres des rayons alpha et nous ne savions rien, à ce moment, de la radioactivité, d'autre part l'exposé de la radioactivité exigeait la connaissance de la composition de la matière, il yavaitlà un cercle vicieux que je n'ai pu éviter, ce dont je m'excuse.

Après la composition de la matière, nous arrivons donc aux éléments radioactifs, le mot donne en même temps la définition : ces éléments lancent activement des énergies autour d'eux.

Les émanations d'une matière radioactive n'ont pas de relations avec une réaction chimique, il est impossible de les accélérer ou retarder ; tandis que le temps de réaction chimique peut être diminué par l'action de la chaleur, la transformation radioactive reste la même à la température de l'air liquide ou du rouge vif.

Le radium a une température légèrement supérieure à celle de l'ambiance, mais celà provient de ce qu'il se bom- barde lui-même

Les propriétés radioactives dépendent seulement de la constitution du noyau, dans les corps radioactifs ce noyau est instable, ces corps sont ceux qui ont le plus grand nombre atomique ou, ce qui revient au même: le plus

grand nombre d'électrons.

Les éléments radioactifs proviennent de l'uranium, du

OL

thorium et de l'actinium on en connait une quarantaine actuellement.

Rayons émis par les Eléments Radioactifs.

Les éléments radioactifs émettent trois sortes de rayons:

Les rayons « Alpha » positifs constitués par des noyaux d'hélium.

Les rayons « Bèta » analogues aux rayons cathodi- ques et, comme eux, constitués par un flux d'électrons.

Les rayons « Gamma » semblables aux rayons X, ils sont produits par les chocs des rayons alpha, sur la matière elle-même.

Rayons « Alpha ».

On suppose que dans les corps radioactifs, le noyau 8 des charges positives disponibles, ce qui revient à dire que les électrons neutralisent seulement une partie des charges positives, l'excédent positif est projeté à l'extérieur sous forme de particules positives, venant par conséquent du noyau. Ces particules matérielles, bien plus lourdes que les électrons, sont des atomes d'hélium portant chacune deux charges positives, leur vitesse est de 20.000 kilomè- tres à la seconde, vitesse bien inférieure à celle des rayons bêta, mais possédant une beaucoup plus grande énergie, à cause de leur masse beaucoup plus importante.

Il est logique d'ajouter que ces projectilles alpha doivent chasser les électrons qu'ils rencontrent au passage, surtout ceux qui circulent sur les cercles extérieurs de Bou.

Ces rayons alpha cheminent strictement en ligne droite, bien entendu sils ne butent pas contre un obstacle, dans un gaz ils ont un parcours défini de quelques centimètres au-delà duquel ils s'arrêtent brusquement un sur 10 O00 sont déviés de 120° et reviennent en arrière.

_— 95

Leur masse est égale à celle du noyau d'hélium, lequel est constitué par quatre atomes d'hydrogène.

Ces rayons sont analogues aux rayons-canaux venant de l'anode positive de notre tube donnant des rayons cathodiques, à la vitesse près cependant, on peut les rendre visibles, de la même façon que pour les rayons catho- diques, en sursaturant de vapeur d'eau, de l'air sous pres- sion, en détendant la pression, il y a refroidissement, la vapeur d'eau se condense autour des « ions » formés : le rayon alpha trace ainsi sa ligne qui devient visible et peut être photographiée.

A COR

Photographie de rayons a1pha-

NS

=

nue

|

Si on prend une ampoule vide ayant en un point comme une fenêlre de paroi très mince, si on dirige les particules alpha vers cette fenêtre, on constate, au bout d'un certain temps, qu'il y a de l'hélium dans l'ampoule ayant, comme

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vous le savez, deux charges positives et deux électrons comme constitution d'atome, ceci, et c'est très important, quel que soit l'élément radioactif lançant les rayons alpha: n'est-ce pas une nouvelle preuve du corps unique for- mant la matière ? |

Les projectiles alpha, les plus puissants connus, venant frapper l'atome d'un corps, peuvent le disloquer, de cet atome partent alors de nouveaux projectiles qui ont un parcours plus grand, ainsi qu'on le constate, que celui des rayons excitateurs, on peut en conclure que la masse des rayons alpha est plus grande que celle des éléments de l'a- tome disloqué.

Prenons par exemple une grosse bille d'ivoire (rayon alpha) lancée sur une plus petite (noyau d'atome), cette dernière suivra un parcours plus long que celui de la grosse bille abandonnée à elle-même.

À remarquer que ces rayons alpha sont si petits qu'ils peuvent passer sans rencontrer un noyau, comme si on lançait la lune dans le système solaire, elle pourrait ne rien rencontrer à cause des grands espaces libres.

Pour fixer les idées, je dirai que si 100.000 projectiles alpha traversent la région se trouvent 10.000 atomes d'hydrogène, sur un parcours d'un centimètre, un seul projectile d'hydrogène prendra naissance.

À ce propos permettez-moi une digression, il y a une grande ressemblance entre les mouvements intérieurs de la matière et ceux du système céleste, il semble que les dé- couvertes dans l'un des deux systèmes peuvent s'appli- quer à l'autre, les savants étudient les duux.

Ceci a'a rien d'étonnant puisque, dans les deux cas il s agit de manifestations dues aux forces naturelles et tout conduit à l'unité.

Rayons béta et rayons X.

Les rayons bêta sont identiques, à la vitesse près, aux

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rayons cathodiques qui, ainsi que vous le savez, sont des électrons lancés avec une vitesse se rapprochant de celle de la lumière.

Enfin, les troisièmes rayons émis par les éléments radioactifs sont des rayons X que nous connaissons, je n'en parlerai pas pour éviter une répétition.

Radium.

Je ne puis en terminer sur cette question, sans vous si- gnaler que les énergies dégagées par le radium sont énor- mes, un gramme de radium dégage plus d'énergie que plusieurs dizaines de milliers de kilogs de charbon, en brûlant, ceci seulement dans les transmutations qui arri- vent au plomb.

Production mondiale de 40 grammes de radium par an, à l'aide de minerais d'uranium en provenance du Congo Belge traités en Belgique. Le radium est vendu 70 000 dcllars le gramme ou 1.260.000 francs-papier. Lorsque les Américains avaient le monopole ils vendaient2 160.000fr. papier. Consommation annuelle mondiale 30 grammes.

Mouvements internes des gaz.

Avant d'arriver aux conclusions, il est nécessaire d'exa- miner ce qui se passe à l'intérieur des gaz afin de mieux comprendre, par analogie, ce qui doit se passer à l'inté- rieur de la matière, en dehors des phénomènes étudiés jus- qu'ici, je veux dire que, connaissant les mouvements dans l'atome, nous allons examiner rapidement les relations de mouvement des atomes entr'eux.

Dans un gaz au repos les molécules se déplacent avec une rapidité vertigineuse : 1.840 mètres à la seconde pour l'hydrogène, 1.300 pour l'hélium, 390 pour l'acide carbo- nique, 485 pour l'air, etc...

Y

Nous disons « molécules » pour distinguer de l'atome du corps simple, le mot importe peu, il s'agit toujours d'un infiniment petit constitutif des corps.

Les molécules ayant une masse, elles subissent les lois de la gravilation,elles s'attirent donc d'une maniére direc- tement proportionnelle à leur masse et inversement pro- portionnelle au carré de leur distance.

Comme les molécules sont rapprochées dans les solides et liquides, le carré de la distance est faible, elles se retien- nent mutuellement.

Dans les gaz, au contraire, la distance est grande, l'action de l'une sur l'autre est insignifiante, ce qui leur permet de se déplacer facilement.

Dans ce déplacement, la molécule vient tantôt buter contre une autre molécule, tantôt se cogner contre les parois du récipient qui contient le gaz.

Pression sur les parois : Les chocs des molécules contre les parois sont l'origine de ce qu'on est convenu d'appeler la pression. |

Itinéraire des molécules : Une série de lignes droites, le chemin parcouru représentant une ligne brisée.

Plus la pression est grande, plus il y 8 de molécules, et moins les lignes sont longues;elles varient du dix-millième de millimètre à plusieurs décimètres lorsque le gaz est raréfié. |

Il convient aussi de tenir compte de la chaleur, la force vive moyenne de translation des molécules étant propor- tionnelle à la température absolue du fluide. -

Vo CONCLUSIONS

Vous savez, à présent, nous en sommes des connais- sances relatives à la matière, d'après les données fournies par M. Jean PEerriN dans la Technique Moderne, A. BERTHOUD, dans son ouvrage « La constitution des

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atomes », Jean BECQUEREL, dans son étude sur les rayons d'électricité, la théorie de Box, par Edmond BAUER, les conceptions nouvelles de la chimie par G: URBAIN, etc...

En m'excusant d'avance de vous demander encore un peu d'attention, après en avoir tant abusé, voulez-vous m'autoriser à vous communiquer, comme conclusion, quelques idées personnelles, conséquences de l'étude sur la matière et autres ?

Électricité positive ou négative: On nous dit « deux « corps d'électricité contraire s'attirent, deux corps ayant « la mème électricité se repoussent », nous sommes bien obligés de le croire puisque la constatation facile démontre l'exactitude du principe, cependant, au premier examen, notre pensée ne saisit pas comment deux choses contraires peuvent s'accorder.

Je pense avoir trouvé un exemple du même genre qui confirmera le principe ci-dessus et, aussi, permettra de se faire une idée de la cause du courant électrique.

Tout ce que nous venons d'enregistrer :rayons, électrons, atomes, molécules, radioactivité, etc... indique le mouve- ment à des vitesses telles que l'imagination même ne peut nous les faire concevoir, nos sens n'étant pas capables de les percevoir. |

Ne quittons donc pas le mouvement et supposons deux électrons animés d'un mouvement circulaire, mais de sens contraire : l'un tournera de gauche à droite (fig.10) comme

les aiguilles d'une montre A. et l'autre en sens contraire, de droite à gauche B. (fig. 10). Si nous amenons tangents les deux cercles de sens con-

D

traires, vous constaterez que les électrons, aux points de tangence M et N ne se repousseront pas, les flèches de la (fig. 10) le montrent nettement.

Dans de deuxième cas (fig. 11) les électrons tournent dans le même sens, celui des aiguilles d'une montre, de gauche à droite, aux points de tangence M' N'il y aura choc, les électrons se repousseront, vous voyez que l'ana- logie est frappante avec les lois électriques : les mêmes sens se repoussent : cette vérité n apparaissait pas tout d'abord.

Mouvements de la matière.

Tout d'abord, je répète ici un passage relatif aux rela- tions des ondes électriques èt des ondes de la pensée dont je vous ai entretenus lors d'une précédente communication. « Dans une boîte en verre, afin qu'on puisse surveiller ce qui se passe à l'intérieur, on lance un courant d'air « et, en même temps, des balles très légères de moelle « de sureau.

« On constate alors que ces balles sont comme suspen- « dues dans les tourbillons, elles se groupent en plusieurs « systèmes, tournant sur elles-mêmes mais, chose « extraordinaire, sans jamais se toucher ; si on éloigne «« une de ses voisines, elle vient reprendre sa place aussi- « tôt libre.

«€ On a ainsi une image frappante du système des astres « et il n'est pas présomptueux de dire : si l'air, qui a une « masse, produit un phénomène semblable à celui que « nous constaterons pour les astres, l'éther en mouvement « dans l'espace a aussi, comme l'air : un poids, une masse « pour employer le terme technique.

« L'action de ce fluide en mouvement crée une force qui « est fonction de cette masse et du carré de la vitesse.

« Évidemment la masse est infiniment petite par rapport « à celle des corps que nous connaissons, mais il y a com-

PR mn

_ 4 =

« pensation par suite du carré de la vitesse qui est de « 300.000 kilomètres à la seconde.

« Îl résulte de ces données que l’éther en mouvement « quoique très léger a une puissance immense ».

À l'intérieur de la matière, pour revenir à notre sujet, l'éther circule entre les électrons et le noyau de l'atome et même à l'intérieur du noyau qui est lui-même un système planétaire, l'éther circule aussi entre les atomes, comme l'air passe autour des balles de moelle de sureau de notre exemple, ces mouvements de l'éther sont certainement très compliqués et du genre circulaire (1).

Cette hypothèse, qui est l'image des mouvements des molécules des gaz et des balles de moelle de sureau, n'a rien d'invraisemblable, elle permet de comprendre approxi- mativement les phénomènes que nous venons d'étudier.

Nous partons d'une onde électrique, qui est de l'éther en mouvement, la forme du circuit de l'éther se modifie à la rencontre des ondes venant des pôles positif et négatif, de nouveaux courants prennent naissance et donnent les rayons cathodiques et les rayons canaux, entrainant les particules de la matière ; les éléments radio actifs ont, dans leur intérieur, surtout dans le novau d'atome, des courants d éther qui se combattent, ils s'échappent de l'in- térieur du corps radioactif et entrainent de la matiére, je vous ai dit que les particules alpha étaient entrainées à la vitesse de 290.000 kilomètres à la seconde, remarquez ce chiffre voisin de celui de l’éther, la différence de 10.000 ki- lomètres à la seconde peut se justifier par l'inertie de ia matière s opposant au mouvement.

Je ne veux pas pousser trop loin ces remarques pour les- quelles l'imagination fournit les principales données, nous en savons assez d'ailleurs, et ce sera ma conclusion, pour

(1) Tourbillons en hélice-

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supposer vraisemblablement que la matière n est formée que d'un corps unique : l'hydrogène, et que son animateur universel : c'est l’éther produisant électricité, lumière et chaleur.

Les progrès qui suivront permettront sans doute, un jour, de transformer les corps à volonté,on connaîtra alors la pierre philosophale qui changera tout en or, n'allez pas conclure cependant que ce sera « L'âge d'or », car, à ce moment,on pourra dire,avec plus de vérité qu'aujourd hui, que « l'or est une chimère » puisqu'il n'aura plus de valeur d'achat.

hotte

SIMPLE APERÇU

| DE LA THÉORIE D’EINSTEIN

M. DUPRET

Membre résidant

—————— AE ————

À électricien anglais vient affirme-t-il de mettre le calcul différentiel et intégral à la portée de tous, du moins de ceux, aurait-il pu ajouter, qui possèdent déjà des notions assez étendues de mathématiques élémentaires. Cest, en tous cas, un ouvrage de vulgarisation sur des choses que le profane s'obstinait à s'interdire. M. Nordmann, astronome à l'observatoire de Paris, a résolu le même problème sur la théorie d'Einstein. Négligeant les sombres labyrinthes de la jungle mathématique, se ren- Contrent les êtres les plus bizarres, les moins abordables, M. Nordmann a le mieux réussi à faire comprendre les conceptions nouvelles d'Einstein sur les lois qui régissent l'Univers, en faisant simplement appel aux seules clartés du bons sens. Les ouvrages de M. Nordmann : « Einstein

y

et l'Univers », « Notre Maitre le Temps », sont écrits dans uo style enjoué, plein d'humour, suffisamment précis pour qui désire posséder une vue d'ensemble de la théorie d'Einstein. Disons cependant que pour être comprise à fond, la théorie d'Einstein exige les terières mathématiques les mieux trempées. Ce fut une séance mémorable que celle de la Sorbonne, le 31 Mars 1922, Einstein exposa sa théorie devant les savants françuis les plus renommés. Une discussion eut lieu le 3 Avril suivant pendant laquelle Einstein répondit aux objections de ses contradicteurs avec une Calme assurance, faite de simplicité et de droiture, qui lui conquit vite toutes les sympathies en même temps qu'elle a paru marquée d'un incontestable génie.

En quoi la théorie d'Einstein s'oppose-t-elle à la Mécani- que classique dont les axiomes ont été formulés par Galilée et Newton ? Ces axiomes, dont nous allons dire quelques mots, ont été recannus comme évidents parce qu'aucune observation, aucune expérience, ne les avaient mis en défaut. Ils constituaient, pour nos esprits, une manière commode d'expliquer les phénomènes de la nature par les hypothèses du Temps absolu et de l'Espace absolu, conformément d’ailleurs à la doctrine d'Aristote. Quel est le sens précis de ces hypothèses ? Les disciples de Galilée et de Newton considèrent le Temps comme une donnée rigide, absolue, une sorte de fleuve portant les phénomè- nes ainsi que des navires, mais continuant de couler, même quand il n'y a pas de navires. Par exemple le temps qui s écoule entre deux éclipses de soleil est déclaré inva- riable pour deux observateurs dont l'un serait sur la Terre et l'autre sur Sirius, et cela quelle que soit la vitesse de l'un par rapport à l'autre, la même par conséquent si l'ob- servateur sur Sirius était immobile dans l'espace par rapport à l'autre emporté par le mouvement de la Terre, autour du Soleil, avec une vitesse moyenne de trente kilo- mètres à la seconde. Pareillement la distance de la Terre

ne

au Soleil doit être la même pour ces deux observateurs, Or, suivant Einstein, la vitesse est une contraction des distances pour l'observateur qui ne participe pas à cette vitesse. Autrement dit, pour l'observateur sur Sirius, supposé immobile, la distance de la Terre au Soleil doit- être moindre que vue de la Terre. En second lieu la vitesse est une dilatation du Temps. Cela veut dire que le temps, séparant deux éclipses de Soleil sera plus considérable, mesuré de Sirius que mesuré de la Terre. Tel est le sens à attribuer à la relativité du Temps et de l'Espace.

Nous verrons plus loin comment il est possible de don- ner une démonstration élémentaire de ces deux proposi- tions, à savoir que la vitesse raccourcit les distances mais augmente les durées.

Auparavant on pourrait se poser cette inquiétante ques- tion : si les contractions des distances dues aux vitesses usuelles, celles que nous sommes susceptibles d'observer quotidiennement, devaient être sensibles à nos sens, tous nos ouvrages de science qui affirment l'invariabilité de l'espace occupé par un corps seraient à mettre au pilon. En particulier la géométrie d Euclide, fondernent de nos connaissances scientifiques, serait à rejeter. En réaiité la proportion suivant laquelle les distances sont réduites dans l'état de grandeur des vitesses usuelles, est tout à fait infime. Elle peut être mise en relief par la comparaison suivante. Supposons qu il manque à un riche américain, la millième partie d'un millime pour posséder un milliard de francs. Nous continuerons de qualifier l'américain de mil- liardaire puisque le millième de millime manquant est tellement inappréciable dans la vie ordinaire qu'il équivaut à zéro.Or c'est dans cet ordre de petitesse que les distances sont modifiées par les vitesses que nous obtenons, même par les vitesses d'aéroplanes dépassant parfois plusieurs centaines de kilomètres à l'heure. On peut s'en rendre compte en utilisant la formule suivante due au célèbre

*

_

mathématicien hollandais Lorentz, l'équivalent de notre Henri Poincaré :

ee ra

D représente une distance à l’état de repos, d ce que devient cette distance animée d’une vitesse v, et V la vitesse de la lumière à raison de 300.000 kilomètres à la seconde. Supposons qu'à la surface de la terre nous puis- sions observer une vitesse de 3 kilomètres à la seconde, correspondant à 10.800 kilomètres à l'heure. La fraction

L SE _ Son carré ES V 300.000 100.000 10.000.000.000 et : i ("= = 1 9.999.999.999 V 10.000.000.000 10.000.000.000

La racine carrée de cette fraction est : 0,99.99.99.99.99.4 :-......

à moins d'une unité du onzième ordre décimal.

Si donc D est égal à 100 kilomètres, l’erreur commise en considérant D comme invariable, selon Galilée et Newton, sera moindre que :

0 km, 000.000 .001

c'est-à-dire moindre que un millième de millimètre, et cela pour une vitesse de 10.800 kilomètres à l'heure, dépassant de beaucoup les vitesses observables à la surface de la Terre. On est donc fondé à dire que l'erreur commise vis à vis des vitesses que nous avons à considérer pratique- ment, est tout à fait négligeable. Mais, au point de vue de la science pure, écrire que l'approché représente l'exacti- tude, c est affirmer une contre vérité.

D'ailleurs Einstein, après avoir démoli, a reconstruit

97

une synthèse de l'Univers qui apparaît plus simple dans sa généralité que l’ancienne. Certains faits, tels que les ano- malies du mouvement de Mercure, jusque obscures, sont maintenant expliqués. Einstein démontre qu'un rayon lumineux, passant dans le voisinage du Soleil, doit subir l'attraction universelle et être incurvé d'une quantité qu'il calcule. Effectivement l'éclipse de Soleil du 29 mai 1919, pendant laquelle les ravons lumineux venant d'une étoile voisine du Soleil, ont cessé d'être noyés dans l'astre du jour, a permis de constater l'exactitude des prévisions d'Einstein.

A la doctrine d’Aristote on pouvait cependant opposer celle de son contemporain, Epicure. Pour Epicure le . Temps n'existe pas par lui-même, mais par les objets qui en impressionnant nos sens, créent en nous les notions de passé, de présent et d'avenir, D'ailleurs, de nos jours, l'existence du Temps en lui-même était de plus en plus mise en doute. Citons en passant cette pensée d'Henri Poincaré qu'il formulait souvent : « nous autres pour qui le Temps n existe pas ». Cette négation s’est même étendue jusqu'à l'existence du monde extérieur à la réalité de ses changements. Il faut croire que l'angoisse d'un tel doute avait saisi le cœur de Spencer puisque sa femme le trouva un jour tout en larmes à la seule pensée que peut-être elle n'existait pas. Heureuse madame Spencer |!

La relativité du Temps et de l'Espace avait d'ailleurs été pressentie par Henri Poincaré qui a écrit cette page sug- gestive ;

« 11 est impossible de se représenter l'espace vide. « Quiconque parle de l'Espace absolu, emploie un mot « vide de sens. Je suis en un point déterminé de Paris, « Place du Panthéon et je dis : je reviendrai ic: demain. « Si on me demande ; entendez-vous que vous reviendrez « au même point de l’espace ? Je serais tenté de répondre : « Oui. Et cependant j'aurais tort puique d'ici à demain, la

4 «« « « «( «« « «« « « «« « « «

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Terre aura marché entraînant avec elle la place du Panthéon qui aura parcouru plus de deux millions de kilomètres. Et si je voulais préciser mon langage, je n'y gagnerais rien puisque ces deux millions de kilo- mètres ont été parcourus par rapport au Soleil, que le Soleil se déplace par rapport à la Voie lactée, que la Voie lactée elle-même est sans doute en mouvement, sans que nous puissions connaître sa vitesse. De sorte que nous ignorons et que nous ignore- rons toujours de combien la place du Panthéon se déplace en un jour. En somme j'ai voulu dire : demain je verrai de nouveau le dôme et le fronton du Panthéon, et s'il n'y avait pas de Panthéon, ma phrase n'aurait aucun sens et l’espace s'évanouirait ».

Avec la même lumineuse clarté, Henri Poincaré démon-

tre que l'espace occupé par un corps n’a rien de rigide,

c'est-à-dire d'absolu. « Supposons que dans une nuit, les

((

dimensions deviennent mille fois plus grandes. Le monde restera semblable à lui-même, en donnant au mot simi- litude le même sens que dans le troisième livre de géométrie. Seulement ce qui avait un mètre de long me- surera désormais un kilomètre, ce qui était long d'un millimètre deviendra long d'un mètre. Ce lit. je suis couché, et mon corps lui-même, se seront agrandis dans la même proportion. Quand je me reveillerai le lende- main matin, quel sentiment éprouverai-je en présence d'une aussi étonnante transformation ? Eh bien je ne m'apercevrai de rien du tout. Les mesures les plus pré- cises seront incapables de me rien révéler de cet im- mense bouleversement, puisque les mètres dont je me servirai auront varié dans le même rapport que les objets que je chercherai à mesurer. En réalité ce bouleverse- ment n'existe que pour ceux qui raisonnent vraiment comme si l'espace était immuablement absolu ».

On explique tout aussi facilement l'inexistence du temps

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absolu, c'est-à-dire d'un temps immuable. Supposons que pendant une nuit, quelque génie malicieux s'amuse à rendre lss phénomènes de l'Univers mille fois plus lents. A notre réveil nous n'aurons aucun moyen de nous en apercevoir. Le soleil continuera de se lever et de se cou- cher aux heures indiquées par le calendrier, après avoir réglé nos occupations journalières comme aupseravant. En effet les horloges marqueront des heures mille fois plus longues et continueront de traduire les phénomènes so- laires, et par suite ceux de la nature invariablement liés à ces derniers, avec la même exactitude puisqu'il y aura synchronisme de part et d'autre. Les hommes vivront mille fois plus longtemps mais n'en sauront rien puisque le nombre des années de leur existence ne sera pas changé.

La relativité du temps peut encore se considérer sous un autre point de vue. Soient deux événements se passant en même temps pour un certain observateur situé sur la terre. Cette simultanéité aura-t-elle lieu également pour un obser- vateur placé sur Sirius ? La mécanique classique répond : oui, comme sil s'agissait d'un axiome, mais Einstein répond : non,en démontrant que pour tout observateur en mouvement, par rapport au premier,la simultanéité cesse de se produire.

Il importe de s'entendre sur le sens à attribuer à la simultanéité de deux événements. Si j'entends sonner la même heure par deux horloges, dois-je en conclure qu'il y a simultanéité des heures ainsi annoncées ? Oui, si les deux horloges sont à égale distance. Non, si elles sont à des distances inégales. En effet le son parcourt environ un kilomètre en trois secondes. Si donc, étant tout près de l'une des deux horloges et à un kilomètre de l'autre, je les entends sonner la même heure en même temps, cela signi- fie en réalité que l'horloge la plus éloignée à sonné trois secondes avant l'autre. Et ainsi, malgré l'apparence con- traire, il n'y a pas eu simultanéité entre les deux sonneries.

40

Donc, de ce que deux sensations se sont produites en même temps, c'est-à-dire sont simultanées, on ne peut con- clure que les événements qui les ont causés le sont. Pour l'admettre il faudrait que les agents qui transmettent ces événements à nos sens aient des vitesses infinies. Or le plus rapide de ces agents connus est la lumière qui se pro- page à la vitesse d'environ 300.000 kilomètres à la seconde. Tout en étant considérable et dépassant de beaucoup les vitesses usuelles, elle est loin d'être infinie et c'est de l'avoir cru que les savants ont admis l'hypothèse de la généralisation de la simultanéité. Einstein donne cette défi- nition : deux événements perçus en même temps sont simultanés lorsqu'ils sont également distants de l'observa- teur et que l'agent de transmission 8 la même vitesse dans les deux sens.

La science continuerait peut-être son existence paisible dans le mirage du Temps absolu et de | Espace absolu sans la fameuse expérience du physicien américain Michelson. Jusque-là les savants rapportaient les difficultés qu'ils ren- contraient aux principes posés par Galilée et Newton afin d'en tirer des raisons satisfaisantes. Cette manière de ramener les phénomènes naturels à des cadres préconçus en les y enfermant n’était pas sans danger d'erreur, car il est certain que la nature est indifférente aux conceptions fort diverses de nos esprits. Disons toutefois qu'une hypo- thèse, inspirée par le génie, peut conduire à de précieuses découvertes. C'est ainsi que Fermat fut amené 8 la décou- verte des lois de la réfraction de la lumière, en partant de cette croyance préalable qu’un rayon lumineux pour aller, d'un point A. d'un milieu tel que l'uir, à un point B d'un autre milieu, tel que l'eau, de densité différente, doit mettre le minimum de temps. Cette loi du moindre effort fait apparaître la perfection des moyens emplovés par la nature dans les manifestations de ses phénomènes. Il ne restait plus à Fermat qu'à vérifier expérimentalement les lois de

si =

la réfraction de la lumière, trouvées par le calcul.

Henri Poincaré fut l'un des premiers à émettre des doutes sur la solidité des fondements de la Mécanique clas- sique. Bien avant Einstein il avait remarqué combien il est difficile de savoir si de deux phénomènes du monde extérieur, l’un est antérieur à l'autre ou bien s'ils sont simultanés. Il était réservé à Einstein de démontrer que la simultanéité est elle-même relative. Mais s’il s'agit de deux choses conscientes, pensées par nous, dont nous avons gardé le souvenir, la difficulté de les situer dans le temps n'existe plus. Comme dit Henri Poincaré : « L'ordre dans « lequel nous rangeons les phénomènes conscients ne « comporte aucun arbitraire ; il nous est imposé et nous « n'y pouvons rien ». Mais il n’est question que du temps psychologique si finement et si profondément analysé par M. Bergson et qui a pour unique théâtre le champ clos de notre conscience. Ajoutons que M. Bergson dans son livre : « Durée et Simultanéité » s'est opposé à la théorie d'Einstein. Pour lui la simultanéité ne peut être que géné- rale et non relative.

Cela dit revenons à l'expérience de Michelson. On sait que pour expliquer la propagation de la lumière à travers les espaces célestes, les savants ont admis l'existence d'un fluide spécial appelé Ether, dénué de masse et par consé- quent d'inertie, n opposant alors aucune résistance aux déplacements des corps matériels qu'il pénètre de toutes parts. Des expériences, toutes concordantes, avaient prouvé quela Terre se déplace autour du Soleil, en passant au travers de l'éther, sans l’entrainer avec elle, comme par exemple une balle de fusil traversant une toile d'arai- gnée qui cependant n'est pas dépourvue de masse, quelque faible qu'elle soit, sans l'entrainer avec elle. Mais alors si l'éther est immobile par rapport à la Terre, il doit être

possible de déterminer, par rapport à lui, la vitesse de translation dela Terre autour du Soleil, exactement comme

= D

un observateur immobile sur une route peut calculer la vitesse d'un véhicule passant devant lui. On sait comment est défini le sens de cette translation. Si un observateur placé sur le Soleil regarde la Terre en la suivant du regard dans son déplacement, il la voit se mouvoir de sa droite vers sa gauche, c'est-à-dire en sens contraire du mouve- ment des aiguilles d'une montre. Ce sens, qui est celui des planètes, est appelé direct par les astronomes. D'autrepart la Terre, tout en se déplaçant autour du Soleil, tourne sur elle-même autour de la ligne des pôles. Cette rotation est également directe pour un observateur couché le long du prolongement de la ligne des pôles, les pieds sur le pôle et regardant tourner un point de la Terre, tel que Paris. Cet observateur voit Paris décrire son parallèle de droite à gauche c'est-à-dire d'Occident en Orient.

Soient maintenant deux lieux situés sur un même paral- lèle, Auteuil et Charenton par exemple, Auteuil étant à l'ouest de Charenton. Si l'éther est réellement immobile, un rayon lumineux doit se propager sur lui indépendam- ment des mouvements de translation et de rotation de la terre. Soit donc un rayon lumineux envoyé d Auteuil et reçu à Charenton. Appelons V la vitesse de la lumière et v celle de la terre. Comme Charenton fuit devant la lumière, en raison de la rotation de la terre d'Auteuil vers Charenton, le physicien de Charenton ne doit trouver à ce rayon lumi- neux que la vitesse V v. On s'en rend compte en assimi- lant le rayon lumineux à un train et la terre à un cycliste qui marcherait parallèlement au train et dans le même sens que lui. Si V est la vitesse du train et v celle du cycliste, il est clair que la vitesse du train, par rapport au cycliste, sera V v,cest-à-dire qu après chaque seconde le train s'éloignera du cycliste de V v. Inversement soit un rayon lumineux lancé de Charenton et reçu à Auteuil. Cette fois le physicien d'Auteuil va au devant du rayon lumineux. Après chaque seconde le reyon lumineux se

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rapproche de lui de V + v. Donc la vitesse du rayon lumi- neux par rapport au physicien d'Auteuil est V + v,exacte- ment comme si notre cycliste marchait à la recontre du train. L'hypothèse de l'immobilité de l'éther conduit à envisager la question sous un autre point de vue. En ra:i- son du mouvement de la terre de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire d'Auteuil vers Charenton, le rayon lumineux, poursuivant le physicien de Charenton, parcourt, pour le rejoindre, un chemin plus long que lorsqu'il est lancé de Charenton vers Auteuil auquel cas il va au-devant du physicien d Auteuil. Or le fait brutal de l'expérience de Michelson, réduisant à néant les conclusions précédentes fournies par la méca- nique classique est celui-ci : les deux trajets effectués par un rayon lumineux allant soit d'Auteuil à Charenton soit de Charenton à Auteuil sont rigoureusement égaux. Autrement dit l'expérience de Michelson décide que quel que soit le mouvement dont une source lumineuse est animée, la lumière émise par cette source a toujours la même vitesse. Ainsi, par rapport à un observateur situé sur la terre, la vitesse de la lumière émise par une étoile est constante, soit que l'étoile se rapproche ou s'éloigne de cet observateur. L'expérience de Michelson a été faite dans une chambre de laboratoire. A l’aide d'un jeu de miroirs deux rayons lumi- weux allant l'un de l'Ouest à l'Est, et l'autre de l'Est à l'Ouest, se saperposent c'est-à-dire s'interfèrent, selon l’ex- pression consacrée. Or | appareil est d'une telle sensibilité que la moindre différence entre les deux parcours est accu- sée avec netteté. À la profonde stupéfaction des opérateurs les deux parcours Ouest-Est et Est-Ouest n'ont présenté aucune différence. La conclusion s'imposait donc que l'éther est emporté par la terre dans son mouvement de translation autour du Soleil pendant qu'il reste indifférent à son mouvement de rotation. D'autre part des expériences aussi convaincantes que celle de Michelson prouvent que l'éther est immobile. Cette contradiction entre deux séries

= At

‘de faits établis avec une égale certitude mettait la science dans une impasse. Elle fit longtemps l'étonnement et le désespoir des physiciens.

Un savant irlandais Fitzgerald émit, pour éclaircir le mystère, une hypothèse dont l'étrangeté parut d'abord choquante. Cette hypothèse fut ensuite reprise et mise au point par l'illustre Lorentz, sans qui Einstein n'eut sans doute pas plus existé que Képler sans Copernic et Tvycho- Brahé. On sait que Copernic substitua la conception actuelle du système solaire à celle de Ptolémée qui faisait de la Terre le centre de l'Univers ; mais ce sont les obser- vations astronomiques de Tycho-Brahé poursuivies pen- dant plus de vingt ans, avec une exsctitude surprenante pour l'époque, qui ont permis à Képler de formuler les lois du mouvement des planétes. L'hypothése de Fitzgerald- Lorentz peut se formuler ainsi : St le parcours du rayon lumineux, entre les deux miroirs,dans le sens du moucement de la Terre, c'est-à-dire de l'Ouest à l'Est, n'apparait pas plus long que dans le sens contraire, ou dans le sens trans- versal, en direction des pôles, c'est que le support sur lequel sont fixés les deux miroirs s’est contracté d'une quantité qui compense exactement l'allongement qu'on aurat du observer dans le parcours de l’Ouest à l'Est.

Il paraissait impossible d'expliquer autrement l'expé- rience de Michelson si l'on voulait rester fidèle aux lois ordinaires de la Mécanique. S'il en est ainsi, c'est-à dire si la matière se contracte sans l'influence de la vitesse de son mouvement, et si cette contraction est réellement com- pensatrice de l'excèdent du trajet parcouru par le rayon lumineux, on conçoit que l'expérience de Michelson n'ait accusé aucune différence entre les deux trajets.

Cependant l'hypothèse Fitzgerald-Lorentz paraissait de moins en moins admissible, bien que ses partisans aient invoqué le phénomène naturel de la contraction de la matière par le froid. Le simple bon sens se refusait à

nie

admettre que le raccourcissement de la matière dans le sens de la vitesse fut indépendant de la nature de cette matière, le même par conséquent pour un objet fait en baudruche ou en acier. Pourquoi aussi parler de vitesses par rapport à l'éther, comme le faisait Lorentz, puis- qu'aucune expérience ne permet de déceler de pareilles vitesses et que l'expérience est le fondement de la science ?

Les choses en étaient lorsque Einstein exposa sa théorie de la relativité de l’Espace et du Temps, sous deux formes, l'une en langage ordinaire et l’autre en se servant exclusivement des mathématiques. Sans nier l'existence de l'éther, Einstein commence par l'ignorer. Il se base sur le fait de l'expérience de Michelson à savoir que la vitesse de la lumière est toujours la même pour celui qui la mesure quelles que soient les circonstances dans lesquelles cette mesure est faite. Cette vitesse est considérée comme une limite supérieure qui ne saurait être dépassée par les agents de la nature. Cette limite a d'ailleurs un précè- dent dans la température de 273° au dessous de zéro, con- sidérée comme infranchissable par les basses températu- res. A vant d'aborder les démonstrations de la relativité du Temps et de l'Espace, faisons la remarque suivante : un observateur À, immobile sur la voie d'un chemin de fer, voit passer devant lui un train animé d'une certaine vitesse. Soit B un observateur de ce train. Les choses se passent pour B comme s'il était immobile pendant que À serait animé d'une vitesse égale à la précèdente, mais agissant en sens contraire. C'est exactement l'impression que nous éprouvons lorsque nous sommes dans un train marchant à une certaine vitesse devant une série de poteaux télégraphiques ; nous avons l'illusion d'être immobiles pendant que la ligne des poteaux fuit en sens contraire avec la même vitesse :

Cela posé le principe de la relativité de l'Espace peut s'énoncer ainsi:

= AG =

Pour un observa'eur supposé immobile et que nous ap; el- lerons le regardant, la vitesse des obj.ts passant devant lui et nne cause de contraction de ces objets dans le sens de ler mouvement.

Voici comment la démonstration de ce principe peut être présentée, en la réduisant à ses éléments essentieis.

Je suis sur le bord de la ligne, supposée droite, d'un che- min de fer. Sur la voie et à l'arrêt se trouve un Wagon d'une certaine longueur, à chaque extrémité duquel je plante un piquet peint en bleu, par exemple, à l'avant du train, en rouge à l'arrière. Désignons ces piquets par B et R. l’our abréger nous désignerons par Av et Ar l'avant et l'Arrière du wagon. Je me place ensuite en O face au milieu du

Ar. Av. + ds © TR O Se nn dat des @

R B

wagon, à égale distance, par conséquent, de B et de R, ainsi que de Av et de Ar. De plus, grâce à un jeu de mi- roirs, je puis voir en même temps B et KR ainsi que Avet Ar.

À l'état de repos le ravon bleu coïncide avec le ravon de Av et le rayon rouge avec celui de Ar. Il s'ensuit que l'image de la distance des deux piquets coïncide, sur ma rétine, avec l'image de la longueur du wagon et je puis conclure de l'égalité de l'une avec l'autre.

Sans quitter mon poste d'observation, j imagine que le wagon soit refoulé sur ma gauche, puis lancé à toute vi- tesse sur ma droite. La question est de savoir si les deux images précèdentes vont encore se superposer sur ma ré- tine, c'est-à-dire si la longueur du wagon continuera d être représentée par la distance des deux piquets. Les adeptes de la mécanique classique répondent affirmativement mais Einstein soutient que le wagon va m'apparaitre diminué

_ p

dans le sens de sa vitesse. Considérons en effet le moment ou le rayon bleu coïncide avec le rayon Av, cest à dire le moment les deux images de B et de Av se confondent sur ma rétine. Notons qu étant à égale distance de B et de R, l'image de R doit, au même moment se confondre sur ma rétine avec celles de B et de Av, de telle sorte que, tou- jours à ce même moment, je perçois la distance des deux piquets. Mais d'autre part Av s'éloigne de mon œil tandis que Ar s'en rapproche et cela, même pendant le temps

Ar. Av. @ EE O PR D D PT LES ® R B

infinitésimal du moment considéré les rayons B et Av coïncident sur ma rétine. Par suite le rayon Ar aura moins de chemin à parcourir que le rayon Av pour m'ar- river. Autrement dit quand les images de Av et de Ar se confondront sur ma rétine pour me donner l'impression de la longueur du wagon, il aura fallu que le rayon Ar, ayant moins de chemin à parcourir soit parti après le rayon Av, c'est à-dire après le rayon B qui coïncide avec le rayon Av. Mais puisque je suis à égale distance de B et de R, les deux rayons B et R coïncident sur ma rétine. Donc enfin, le rayon Ar parti après le rayon B, frappera mon œil après le rayon R, c'est-à-dire que la longueur du wagon m'apparaîtra moindre que l'écartement des deux piquets. C'est ce qu'il fallait démontrer. La même démonstration s'applique au cas c'est l'observateur qui se déplace devant le wagon supposé immobile. Ce nouvel état de choses est réalisé si on imprime à l'ensemble qui précède, de l'observateur immobile et du wagon en mouvement, une vitesse égale à celle du wagon mais de direction con- traire. Le wagon devient immobile pendant que l'observa- teur se meut de droite à gauche. L'observateur dans le

AS Ce

wagon verra les piquets plus rapprochés et leur écarte- ment sera moindre que la longueur du wagon. La contrac- tion Fitzgerald-Lorentz est maintenant plus intelligible. Au lieu d'être la cause du résultat négatif de l'expérience de Michelson, elle en devient la conséquence. Elle n'est pas due aux mouvements des objets par rapport à l'éther, mais résulte des mouvements des objets par rapport aux observateurs et réciproquement, c'est-à-dire qu'elle est une conséquence des mouvements relatifs au sens linité de la mécanique classique.

Il résulte de ce qui précède qu'un observateur du wagon en mouvement comme au repos trouverait que la distance des deux piquets s'est raccourcie lorsqu'il les cioise, ou que la longueur de son wagon lui parait supérieure à cette distance, alors que moi, immobile entre les deux piquets, je constate le contraire. Et pourtant je n'ai aucun moyen de convaincre le voyageur. Si je lui dis que le rayon lumi- neux venu du piquet rouge court derrière le wagon, à une vitesse, par conséquent, inférieure à 300.000 kilomètres, il me répondra : « jai mesuré la vitesse avec laquelle ce « rayon m arrive et je l'ai trouvée égale à 300.000 kilomè- tres ». En réalité chacun de nous a raison.

Abordons maintenant la démonstration de la relativité du temps qui s'écoule entre deux évènements. L'énoncé peut s'en formuler ainsi : pour le regardant supposé immo- bule, la vitesse des choses passant devant lui est une dilata- lion du temps écoulé entre ces choses.

Einstein en a donné la démonstration suivante dans la fameuse réunion du Collège de France, en présence des savants français les plus éminents. |

Considérons deux miroirs parallèles et deux de leurs points G et C'tels que CC soit perpendiculaire aux miroirs. Un rayon lumineux part de C, va en C’ il se réfléchit pour revenir en C. La distance des deux miroirs étant connue et sachant que la lumière parcourt 300.000 kilomè-

_ 4j

tres par seconde, on peut connaître exactement le temps que mettra le rayon lumineux pour effectuer son double parcours, c'est-à-dire le temps qui s'écoule entre ces deux événements qui sont le départ et le retour de la lumière. Supposons maintenant les deux miroirs emportés à toute vitesse devant moi, dans le sens de la flèche, par une

C C:1 —_—

translation parallèle à leur direction. Pendant le temps que le rayon lumineux a effectué son trajet d'aller, le point C' s'est déplacé en C”’ de sorte que pour moi, qui ai conservé sur ma rétine l'impression du départ C, le trajet de l'aller m'apparaît suivant GC”. En second lieu, pendant le retour, le point C s'est déplacé en C1, et comme j'ai conservé l im- pression du départ en C”, le retour m'apparaît suivant C'’ C1. En résumé, du fait du mouvement des deux miroirs le chemin aller et retour est devenu G C” C1 au lieu de C CG lorsque les miroirs sont au repos. Ce chemin s'est donc allongé et la lumière, dont la vitesse est constante, a

du mettre plus de temps pour le parcourir. C'est ce qu'il fallait démontrer. |

Pour terminer cet aperçu tout à fait élémentaire, citons quelques conséquences de la théorie d'Einstein, siétranges qu'elles puissent paraître.

Soit un véhicule passant devant moi, d'un mouvement très rapide. Tous les gestes faits sur ce véhicule m'apps- raîtront ralentis et par conséquent durer plus longtemps que si le véhicule était au repos. La réciproque est vraie. Mes gestes apparaîtront durer plus longtemps pour tout spectateur emporté par le véhicule. En effet rien ne sera changé si on imprime au véhicule et à moi-même un mou- vement de translation de même vitesse que celle du véhicule mais en sens contraire. Du coup le véhicule devient immobile par rapport à moi qui suis emporté dans le nouveau mouvement. Donc, d'après la démonstration précèdente, mes gestes vont paraître ralentis au spectateur.

20 Deux personnes que nous appellerons Pierre et Paul fument, côte à côte, chacun un cigare qui dure exactement cinq minutes. Supposons qu'ayant ensuite allumé deux autres cigares identiques aux précèdents, Paul monte aus- sitôt dans un avion ayant la vitesse fantastique de 240.000 kilomètres à la seconde, vitesse égale aux 4/5 de la vitesse de la lumière. Pierre, ayant jeté son cigare cinq minutes après l'avoir allumé, verra Paul jeter le sien au bout de dix minutes, bien que Paul affirme, d'après les indications de son chronomètre, que son cigare a duré cinq minutes. Pour comprendre cette affirmation de Paul il suffit de se rappeler les conclusions tirées précédemment d'une hypo- thèse qui rendrait les phénomènes de l'Univers mille fois plus lents. = Rappelons que ces apparences extraordinaires ne nous deviennent sensibles qu'avec des vitesses extraordinaire- ment supérieures à celles fournies actuellement par la mé- canique. Rar exemple un avion qui ferait 360 kilomètres à

_..—

l'heure, n'aurait en somme qu'une vitesse de 1/10 de kilo- mètre à la seconde, pour laquelle les altérations de l'espace et du temps sont tout à fait imperceptibles.

Bref, se mouvoir très vite c'est durer davantage pour les autres, mails non pour soi. C'est aussi voir durer les autres davantage, d'où cetle conséquence que l'immobilité c'est la mort.

Ce que nous venons de dire de la théorie d'Einstein n'est en quelque sorte qu'un modeste lever de rideau. C'est en généralisant la relativité du Temps et de l'Espace, qu Einstein est arrivé à une nouvelle conception de la gra- vitation universelle. Mais nous devons ajouter que M. Painlevé a montré avec éclat, devant l'Académie des sciences, qn'on peut trouver d'autres lois de la gravitation que celles indiquées par Einstein, avec cette grave circons- tance que toutes correspondent aux conditions einstein- niennes. Faut-il conclure que la théorie d’Einstein impli- que une indétermination déconcertante des lois de la gravitation universelle, lesquelles lois, semble-t:il ne peu- vent être qu'uniques ?

L'avenir nous le dira peut-être à travers les travaux des astronomes, sollicités par les profondes perspectives ouver- tes par Einstein.

SES

NME

QUELQUES SOUVENIRS SUR LES CHINOIS

M. le Docteur VAILLANT

: Membre résidant

Ps conclusions de ma dernière lecture en votre Compagnie vous laissaient espérer qu'un entretien prochain vous donnerait d'autres détails sur mon voyage en Asie centrale. Votre indulgence saura excuser un retard de plus de deux ans ; ce sont, vous le savez, des questions plus pressantes, des intérêts plus immédiats qui ont absor- mon activité et qui m'empéchèrent de FÉpORUEE plus tôt à votre aimable sollicitude.

Précédemment j'avais essayé de vous donner une idée générale de notre itinéraire et des buts qui nous avaient été proposés. La logique voudrait que suivant notre route à travers l'Asie je vous parle sujourd'hui du Turkestan Chinois puis de la Chine. Si vous me le permettez je com- mencerai par la fin, je laisserai de côté cet ordre logique, l'actualité d'événements récents pourra justifier à vos yeux ce manque de méthode,

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T1 y a quelques mois, on ne pouvait ouvrir un journal sans y trouver des nouvelles concernant les luttes que des généraux chinois soutenaient les uns contre les autres dans l'intention de conquérir le pouvoir. Aujourd'hui, des troubles alarmants sont fomentés à Canton, à Schanghai, à Péking et les théories soviétiques paraissent les inspirer et les diriger.

Je m'empresse de vous dire qu'il ne faut pas compter sur moi pour vous éclairer sur ces luttes compliquées et ces émeutes, ni pour vous faire pénétrer dans le mystérieux écheveau de la politique qui les dirige. Je me garderai bien d'aborder ces différents points mon ignorance est profonde. Mais en évoquant devant vous quelques sou- . venirs recueillis en Asie en compagnie de Pelliot ou en Indo-Chine pendant les différents séjours que j'y ai fait comme médecin des Troupes Coloniales, je parviendrai peut-être à vous donner une idée de la civilisation chinoise qui peut rendre moins sombre l'avenir que semble prépa- rer les événements actuels.

En entraînant vos pensées à ma suite je répondrai aussi à un autre besoin. La guerre par les profonds bouleverse- ments qu'elle a apportés sur tous les continents n'a-t-elle pas réalisé cette rencontre qui aurait paru il y a peu d'an- nées bien improbable, de nombreux Chinois avec les Arté- siens ? Si je m'en rapporte seulement aux propos qui furent tenus devant moi, nos compatriotes n'ont conservé qu'une très médiocre estime pour les représentants du Cé- leste Empire. Je n'oserai contester d'une façon absolue une opinion aussi rigoureuse. Ce serait inutile et sans doute audacieux, ne pourriez-vous pas me reprocher de faire ainsi en votre Compagnie respectée l'apologie des apaches ou des bandits masqués ? Mais la Chine est un pays im- mense, très peuplé dans certaines de ses provinces et comme partout il s’y trouve un mélange de braves gens et d'hommes peu recommandsables. Si beaucoup des nôtres

ni

ont eu à se plaindre des Chinois qui avaient été recrutés afin de venir contribuer à l'œuvre de la reconstitution des régions dévastées, disons-nous bien que si parmi ces tra- vailleurs il s'est trouvé des brebis galeuses, c'est grâce à la prudence des mandarins qui administrent les provinces chinoises. Ils eurent la faiblesse, excusable sans doute, d'éloigner de leurs préfectures ou sous-préfectures certaines têtes brulées cause de tant de ces histoires que sous toutes les latitudes les administrations redoutent particulière- ment.Cette réserve faite et qui empéchera tout malentendu je vais tâcher de vous dire en me basant sur quelques faits vécus ce que l'on peut penser sans exagération de ce grand peuple. -

Un jour, au début de notre route, mon regretté et bon compagnon Charles Nouette avait demandé à notre inter- prète le dénommé Ting qui essayait de nous enseigner quelques rudiments de Chinois, de traduire cette phrase : « Le fils aime son père ». Après un moment de surprise il nous répondit catégoriquement. « Çà ne se dit pas !». En effet çà ne se dit pas et çà ne peut pas se dire : l'affection et le respect qu'un enfant doit en Chine à son père sont des sentiments qui ne peuvent pas ne pas exister, il serait inconcevable qu'il n'en soit pas ainsi et aucune expression convenable ne peut traduire la phrase que nous désirions exprimer en Chinois.

Ce respect filial est la base de la société chinoise. Le père est dans la famille un maître absolu et aucune oppo- sition ne peut s'élever en face de son autorité. Les enfants sont dès le plus jeune âge élevés dans ce senti- ment et l'empreinte ainsi donnée à tous est si forte que l'on peut dire sans risquer de se tromper que le respect filial est l'essence même de la religion des Chinois. Ge culte des ancêtres, qui pour nos missionnaires est le sentiment ie plus délicat à vaincre chez leurs néophytes, est la vraie religion de la Chine. Et ce sentiment ne se

ke

limitait pas au père, et aux ancêtres directs puisque l'Em- pereur était considéré comme le père du peuple chinois ; le titre donné le plus souvent à son représentant le plus proche du peuple c'est-à-dire au sous-préfet veut dire « mandarin père et mère )».

A ce respect filial se rattache une coutume de l'ancien gouvernement impérial qui vous a paru peut être surpre- nante si vous en avez eu connaissance : c'est d'ennoblir non pas telle ou telle personne méritante mais ses ancêtres. Cette coutume s'explique très logiquement. Elle permet d'abord à celui qui a été ainsi honoré de continuer sans déchoir à s’incliner devant l'autel des ancêtres qui se dresse dans chaque foyer et c'est aussi faire honneur au fils qui possède toujours le titre de noblesse immédiate- ment inférieur à celui de son père. Et voyez quelle consé- quence sociale entraine cette coutume. Dans une famille ennoblie par l'Empereur pour les services rendus,le chef de famille qui a mérité cette distinction ne transmet à son fils que le titre inférieur suivant. Que celui-ci ne se distingue pas à son tour son fils n'aura à sa mort qu'un titre d'un degré inférieur à celui de son père et de deux degrés en dessous de celui de son grand père. Ainsi au bout de sept générations, puisqu'il y a sept degrés de noblesse en Chine, si les descendants de cet ancêtre, même fut-il des plus renommés, n'ont rendu aucun service, ils n'auront aucun titre les signalant à la reconnaissance publique.

Mais ce n'est pas tout car ce culte et ce respect qui sont dus à ceux qui vous ont engendré, à celui qui gouverne le pays et à ceux qui le représentent, ce culte et ce respect sont également attachés à la personne de ceux qui vous instruisent. Le maître d'école est en Chine un personnage respecté. La traduction littérale du titre qui le désigne veut dire « celui qui est avant ». Il est, au point de vue spiri- tuel, le père de l'intelligence de son élève. Quels que soient les mérites de ce dernier il les repportera toujours au

17 =

maître qui l'a instruit. C'est ainsi qu'un kirghize, Timour. un des fils de la reine de l’Alaï, celui dont je vous citais dans ma dernière lecture une phrase si curieuse sur Platon, m adressa le compliment suivant à la suite d'une opération banale mais douloureuse que je venais de lui faire ; je lui avais enlevé une grosse molaire. Il me dit avec l’'emphsse coutumière de ces races : « Tu es le premier médecin du monde » puis presque aussitôt il ajouta : « Non tu n'es pas le premier, le premier médecin du monde c'est ton maître ». Et ce prince kirghize, bien que musulman et sujet russe, manifestait par cette réflexion l'influence que la civilisation chinoise conserve sur les populations turco-mongoles. L'homme d'étude est d'ailleurs entouré de vénération en Chine et si la force y est admirée c'est toujours avec une pointe de mépris. Le proverbe chinois qui dit que « de même que l'on ne prend pas de bon fer pour faire des clous de même on ne prend pas d'honnètes gens pour faire des soldats » exprime bien ce sentiment des Chinois. Dans la hiérarchie des mandarins, les mandarins militaires viennent après tous les mandarins civils. Or pour être mandarin, il faut avoir passé le concours des lettrés et tout le monde en Chine peut prétendre se présenter à ce con- cours. On a même vu des banquiers subventionner un can- didat particulièrement doué pour lui permettre d'avoir les moyens de faire ses études en vue de ce concours. S'il était reçu, les places de mandarin étant lucratives, le banquier se trouvait par la suite remboursé des sommes qu'il avait avancées. Assurément le concours n'a jamais prouvé que c'était grâce à lui que tous les meilleurs sont distingués ; en Chine comme ailleurs il est des accomodements avec les classements théoriquement les plus rigoureux. Mais cependant le concours, s'il ne révèle et ne peut révèler les hommes de génie, a un avantage : il crée une élite et cette élite per entrainement mutuel se consacre à des études désintéressées. Dans nos pays ce sont surtout les Sciences

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qui forment le programme des concours. En Chine, ce programme était purement littéraire, depuis quelques années seulement certaines notions de nos sciences ont été comprises dans ce programme. Cette instruction exclusive- ment littéraire vous explique bien des particularités de la civilisation chinoise. Chez nous ce n'est rien d'apprendre à lire et à écrire. En Chine ce n'est pas en quelques mois que l'on peut avoir la prétention de lire ou d'écrire de sim- ples textes courants, il faut des années d'études pour se reconnaître dans le dédale des caractères et si l'on veut pénétrer les mystères des poètes classiques, cette étude réclamera presque une existence entière. Avant de pouvoir raisonner sur ces textes et les interpréter il aura fallu à l'étudiant chinois un travail préparatoire d'une patience qui rebuterait vite notre esprit gréco:-latin. Cette formation influera sur la manière de penser des intelligences même originales ; habituer à travailler avec patience pour extraire d'un texte toute sa signification, le texte prendra toute l'importance, les faits passeront au second plan ou seront oubliés. Une discréte citation, une interprétation bizarre d'un phénomène entraineront parfois aux déductions les plus inattendues pour notre intelligence européenne for- mée malgré nous par l'empreinte de la Mathématique. Je vous citerai le fait suivant pour vous montrer jusqu'où peuvent aller ces raisonnements.

Nous avons traversé l'oasis de Tourfan, elle est située en plein centre de l’Asie au pied du versant sud des Monts Célestes et présente cette particularité de se trouver dans une dépression qui est au niveau de la mer, le fond du lac de Tourfan est même à 40 mètres d'altitude. Cette particularité a été mise en évidence par différents explo- rateurs européens, mais ce n'est pas elle qui rend l'oasis de Tourfan curieuse aux yeux des Chinois,.c est tout autre chose. C'est la seule oasis de l’Asie centrale se ren- contre un système d'irrigation qui ne se trouve qu'en

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Perse. Ce système est le suivant : on a creusé au pied de la montagne un puits jusqu'à la première nappe d'eau sou- terraine, une fois cette nappe atteinte, une galerie hori- zontale a été creusée dans la direction du point l'on veut conduire l'eau de cette nappe. Des erreurs de direc- tion pouvant se produire au cours du percement de ce canal souterrain, un puits est creusé tous les quarante ou cinquante mètres de telle façon qu'il vienne rejoindre le canal et de ce nouveau puits on pousse plus loin la galerie. Pendant dix, quinze kilomètres, ces puits successifs ja- lonnent la direction de cette conduite d'eau. À mesure que l'on approche de l'oasis cette galerie devient de moins en moins profonde et finalement elle est remplacée par une simple tranchée d'où l'eau s'écoule à la surface du sol dans le système des canaux qui arrosent l'oasis. Cette mé- thode d'irrigation est ingénieuse pour un pays l’eau est rare et le climat, des plus secs, entrainerait une évaporation intense de l'eau si elle circulait longtemps à ciel ouvert. Mais pour certains Chinois ces questions de travaux d'art, d'évaporation sont lettres mortes, ils les ignorent, et si ces canaux sont si curieux c'est parce que, disent ils : « Tourfan est le seul pays connu l'eau remonte ! ».

La première foïs qu'un Mandarin nous parla de cette question sous cette forme, Pelliot n’y préta aucune atten- tion. Mais cette phrase nous étant répétée par tous ceux qui apprenaient que nous étions passés à Tourfan nous avons fini par demander qu'est-ce que cela voulait bien dire. Eh bien son explication est d'une simplicité enfantine: près de la montagne les puits qui dominent les galeries sont profonds et au fur et à mesure que l’on approche de l'oasis ils le sont de moins en moins et finalement l’eau coule à la surface. S'il en est ainsi, c'est que l'eau qui était au sein de la terre est remontée ! car en Chine la terre est plate.

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Voici un second exemple de ce mode de raisonnement. Pendant notre séjour à Ouroumtchi le Fan-Taï, c'est-à-dire le trésorier général de la province du Turkertan Chinois, me demanda au cours d'une visite que je lui faisais des ren- seignements sur la vaccine. Ce haut fonctionnaire avait un esprit très ouvert aux connaissances européennes, on peut même dire qu'il était encyclopédique ; il avait écrit pour les Chinois un ouvrage sur la philosophie de Leibnitz, une histoire de Pierre-le-Grand sans oublier celle de Napoléon Ier qui est certainement en Chine de tous nos personnages historiques le plus connu et le plus admiré, ajoutons encore un traité d'arithmétique selon les méthodes européennes. Les titres de ces publications suffisent pour vous montrer que cet espritavait été curieux d'acquérir nos connaissances et notre histoire, ils vous montrent aussi son éclectisme. Eh bien, sur cette question de la vaccine une seule chose le troublait. Il savait, ce que peut-être nous ne savons pas tous, qu il existe une vaccine de la génisse et une vaccine du cheval que cette maladie qu'elle vienne de la génisse ou du cheval, se transmet facilement par inoculation à l'homme et qu'elle l’immunise contre la variole. Toutes ces connaissances précises il les possédait à l'égal de chacun d'entrenousetcependant malgréles preuves qui l'obligeaient à croire au pouvoir de la vaccine contre la variole une chose troublait sa mentalité de Chinois : comment se faisait-il et comment nous Européens pouvions-nous expliquer que la même maladie puisse s'attaquer à la génisse et au cheval alors que, comme chacun sait, la génisse appartient à l'élément terre, et le cheval à l'élément air! Comment des animaux appartenant à des éléments différents peuvent-ils avoir la même maladie ? Comment nous Européens pou- vions nous admettre une chose pareille ? Hélas ! l'Euro- péen que je suis ne pouvait rien lui expliquer nous étions à ce point de nos connaissances communes nous Euro- péens, nous disons que nous ne comprenons n6 savons

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pas mais le Chinois avec ce qui lui a été toujours ensei- gné ne peut admettre qu'un animal comme la génisse qui est classé, on ne sait pourquoi, si ce n’est parce qu'il sert à labourer les champs, dans l’élément terre, a une constitu- tion de ses humeurs toute différente de celle du cheval qui courant parfois très vite, appartient à l'élément air. Mon incompréhension de cette classification ne me permettait pas de satisfaire la curiosité du Fan-Taï qui n’était cepen- dant pas le premier venu. Sur cette question toute spécu- lative de la vaccine nos deux manières ancestrales de penser se heurtaient ; nous ne pouvions trouver les pensées communes qui, comme Île dit Pascal, permettent d'agréer et de convoincre. Et ces heurts se produisent sur bien d'autres questions, parfois plus importantes, et comme je vous l'ai déjà dit une autre fois, aucun point commun n existe entre notre civilisation et celle de la Chine ; elles se sont développées parallèlement sans jamais se confondre, sans mêéine avoir une origine commune et ayant chacune cependant une force équivalente.

Le force de cette civilisation n'est pas à démontrer ; dans toute l'Asie elle est regardée comme la première et elle est parvenue à un point auquel la nôtre arrive diffici- lement, je veux parler de sa force d'absorption. Il est chez nous une race qui se trouve dans tous les pays d'Europe et qui conserve cependant sa manière et d'agir et de penser, distinguant ses individus des habitants autochtones de ces pays : je veux parler de la race juive. En Chine il y a eu des Juifs et c'est par hasard que l’on a découvert de leurs descendants dans la région de Kaï-Fong-Fou. Un jour, vers 1850, vint à Péking un habitant de cette région il s'était arrêté à la Mission des Lazaristes et là, feuilletant une Bible il dit chez mes parents il y a un vieuxlivre qui dit les mêmes paroles ». On alla voir ce vieux livre et l'on découvrit une Bible échouée depuis des siècles mais dont les possesseurs actuels ne connaissaient plus le caractère de

09 = livre sacré. On trouva aussi des familles dont le type était juif mais c'est tout ce qui restait comme trace des ancêtres venus d'Israël car toutes ces familles pensaient et agis- saient en Chinois. Ceux qui résident en Chine connais- sent cette force d'absorption de la mentalité chinoise et plus d'un de ceux qui y vivent isolés, y succombent.

Ces souvenirs que je viens de rappeler devant vous ne vous montrent-ils pas qu'il y a en Chine une civilisation qui mérite toute notre attention, nous ne devons pas trop vous laisser aller à la traiter avec légèreté, la résumant dans le mot de « chinoiserie ». Ces hommes-là pensent et réfièchissent d'une façon qui n'est pas la nôtre c'est cer- tain mais celà doit-il nous empêcher d'essayer de les com- prendre ? Disons-nous bien qué ce qui le plus souvent met tant de différence entre nous et d'autres peuples c’est le degré avancé de notre civilisation matérielle; en faisant abstraction de toutes les facilités d'existence qu'elle nous procure nous pouvons parfois sur bien des points nous rendre compte que nous ne sommes pas très éloignés ? Quand nous voyons l'effort que fait actuellement l'élite chinoise pour s assimiler nos connaissances scientifiques, pour acquérir les moyens qui permettent de réaliser dans la pratique les découvertes de nos sciences, nous devons être indulgents dans nos appréciations et confiants dans l'avenir de ce grand peuple.

Les Chinois savent d’ailleurs apprécier les Européens chacun selon son caractère national particulier. Je ne vous citerai qu un fait à ce propos.

Lorsqu'en 1900, après le siège des Légations, le Corps d'Armée international infligea à un certain nombre de villes chinoises les impitoyables leçons qu'apporte avec elle une armée défendant le droit des gens méconnu, des artistes populaires éditèrent à Péking de petites statuettes vulgaires représentant chacun des types des soldats de l’armée d'occu-

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pation. Ceux-ci n'étaient naturellement pas fattés et leurs gestes plus ou moins brutaux indiquaient suffisamment, tout en faisant la part de l’exagération de ces représenta- tions, combien avait été parfois cruelle la répréssion. Une seule de ces statuettes se distinguait des autres. On y voyait un soldat qui montait la garde, le fusil la crosse par terre et le canon appuyé sur l’un de ses bras tandis que sur l’autre était un enfant chinois jouant avec le képi de cette senti- nelle fantaisiste. Dans cette naïve interprétation populaire vous reconnaissez Barnavaux, ce soldat de métier quia roulé à travers nos colonies qui, de l'Indo-Chine s'enva au Tchad en passant par Madagascar, qui aime à courir la brousse et à faire le coup de feu mais qui une fois que la colonne a atteint son but, oublie les durs moments qu’il vient de passer et se mélant à la vie du village nègre ou chinois il en dorlotte les enfants comme si c'était ceux de son pays natal.

Et pour terminer cet entretien permettez-moi une com- paraison. La Chine est én révolution depuis 1911, un régimerépublicain. peut-être trop inspiré par la civilisation européenne, a été établi ; l'Empereur existe toujours, mais il n'a plus aucune part dans le gouvernement. Ce nouveau régime 8 eu depuis dix ans bien des avatars dus à sa. grande faiblesse et à son manque de direction, le moinsque l’on puisse dire c'est que l'anarchie est établie en Chine. Comment cette anarchie n'’a-t-elle pas ruiné complètement ce pays ? On peut répondre à cette question en remarquant que la charpente de le société basée sur la famille n’a pas été ébranlée et qu'une élite d'hommes qui pensent et étu- dient, existe dans ce pays. Ce sont ces éléments d'ordre qui ont manqué à nos anciens alliés les Russes, vous savez à quel abaissement ce malheureux peuple a été entrainé du jour l'autorité du tzar a été contestée. Jamais en Chine pareille déliquescence de l’ordre social n'a été encore cons- tatée.

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Certes la plèbe chinoise est facilement excitée contre les étrangers, de mauvais bergers peuvent l'entrainer aux pires excès mais sous sa passivité momentanée le peuple chinois subsiste et il peut avoir vite raison deces fauteurs de désordre dès qu'il sentira un gouvernement fort et national prêt à le diriger. Les éléments pour constituer ce gouver- nement existent, ils sont épars dans toute cette nation, souhaitons qu'ils sachent se réunir pour mettre fin à l'anarchie qui trouble ce grand pays.

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INFLUENCE EXCEPTIONNELLE

de certains Livres

AU POINT DE VUE SOCIAL

PAR

M. le Chanoine VERGNEAU

Membre résidant

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\ } es œuvres littéraires, imprimées et manuscrites, sont 4 en tel nombre que personne n'a eu et n'aura l'idée d'en faire un calcul même approximatif. Si dans cette pro- digieuse quantité d'écrits qui encombrent nos bibliothèques, la plupart sont condamnés à un oubli mérité ou regardés avec indifférence, quelques-uns doivent être notés à part, comme ayant eu une influence exceptionnelle, soit au point de vue moral, soit au point de vue littéraire, soit même au point de vue social. | C'est à ce dernier point de vue exclusivement que je dé- sire rappeler certains ouvrages et montrer l'action qu'ils ont exercée sur les mœurs publiques à leur époque et les grands événements qu'enregistre l'histoire.

Ï. Au risque de vous étonner, je citerai en premier lieu une simple traduction : celle des ,Vies de Plutarque

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par Amyot en 1559. Ce n'est pas une œuvre originale, sans doute: et pourtant, au jugement de Lanson qui est plutôt sévère dans ses appréciations, elle fut une des grandes œuvres du siècle. « Surtout, dit Montaigne, parlant d'Amyot, je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier ; sa merci, nous osons à cette heure et parler et écrire : les dames en régentent les. maîtres d'école ; c'est notre bréviaire. » Les dames ? oui les dames, et Brantôme nous assure que « les princesses de la maison de France, entourées de leurs gouvernantes et filles d'honneur, s’édifiaient grandement aux beaux dicts des Grecs et des Romains commémorés par le docte Plutarchus ».

On oublia les légendes, les récits romanesques et les héros merveilleux du Moyen-Age, comme les Lancelots, les Amadis et les Tristans pour ne plus songer qu'aux grands hommes de l'antiquité grecque et romaine, les Périclès et les César.

De fait, grâce au talent de l'auteur, Plutarque, ces grands hommes sont si vivants qu'on croit les voir agir, les en- tendre parler, et grâce au traducteur, Amyot, à la naïveté de son esprit,au charme de son langage, ils sont si intéres- sants qu'on les aime presque autant qu'on les admire.

Les philosophes, les historiens, et, je crois, les prédica- teurs surtout puisèrent à pleines mains dans un ouvrage, vrai répertoire de la société antique avec ses institutions, ses mœurs, sa vie domestique et les hauts faits de ses grands hommes.

Encore enfant, Henri IV lisait Plutarque ; jeune homme il le savait par cœur.Turenne l'emportait avec lui dans ses voyages ; Montesquieu, Rousseau s'attardaient dans cette galerie des héros et des hommes d'Etat d'un autre âge, et Napoléon, partant pour l'Egypte, fit placer la Vie des

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Hommes illustres à côté des ouvrages scientifiques qui le suivirent dans soa expédition.

Amyot mourut en 1593.

Dans cette même année agonisait la fameuse ligue for- mée en France contre le Protestantisme et contre le Prince -de Navarre, le futur Henri IV; or, ce qui lui donna le coup de grâce et contribua pour une bonne part à ramener la paix dans le royaume, ce fut un Pamphlet connu sous le nom de Satire Ménippée.

À l'origine, la ligue dont nous parlons fut créée dans un but très noble, quoique, en partie du moins, irréalisable : celui d'assurer l'unité de croyances et de gouvernement dans notre pays. Malheureusement, aux intentions pre- mières qui étaient très pures se joignirent des préoccupa- tions qui l’étaient moins, ou ne l'étaient pas du tout, inspi- rées qu'elles étaient par un égoïsme étroit ou des ambitions démesurées. |

Je ne ferai pas l'histoire des vingt et quelques années pendant lesquelles la Ligue agit, et ne raconterai pas les troubles, les drames dont elle fut ou l’occssion ou la cause, j en arrive de suite aux derniers efforts de sa longue, trop longue activité.

En 1592, les Ligueurs sont profondément divisés : il y a les Guizards qui tiennent pour le jeune duc de Guise, fils du Balafré ; il ya les Espagnols qui soutiennent Philippe II dont la prétention ne va à rien moins qu à nous donner sa fille Marie-Claire pour Reine de France; il y a les Fran- çais qui obéissent au duc de Mayenne.

Chacun sentait la nécessité de nommer et de reconnaître un chef unique et définitif du parti.

A cet effet, Mayenne convoqua un simulacre d’'Etats- Généraux avec mission de faire un roi : Henri III étant mort, Henri IV n'étant encore considéré que comme pré- tendant au trône.

L'assemblée compta cent trente députés ; les uns et les

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butres s'opiniâtrèrent dans leurs opinions et leurs visées ; il leur fut impossible de s'entendre. Leurs rivalités jalouses les avaient réduits à l'impuissance.

Un pamphlet les acheva ; et du même coup, gagna dans l'opinion publique la cause de Henri IV.

Les auteurs du pamphlet étaient sept bons bourgeois, amis de la paix, parce que la paix était la condition du bien- être, dévoués à la royauté et à leur repos, haïssant la Ligue parce qu'elle étuit séditieuse et qu'elle ne payait pas les rentes de l Hôtel-de-Ville, gardant rancune à Mayenne pour les longs jeunes du siège de Paris, pour « les gardes et sentinelles ils avaient perdu la moilié de leur temps, et acquis des catharres et maladies qui ruinaient leur santé ». Quand le plus fort du danger fut passé et qu'il ne fut plus nécessaire de ne crier que tout bas, les malins compères se réunirent chez l'un d'entre eux, Jacques Gillot, dans la chambre devait naître, paraît-il, le sati- rique Boileau.

Le cercle était composé du normand Louis Leroi, chape- lain du connétable de Bourbon, du jurisconsulte Pierre Pithou, de Nicolas Rapin, de Florent Chrestien et enfin des poètes Passerat et Giles Durand. Tous mirent en commun leurs opinions et leurs malices.

On commença par mettre en scène « dans la cour du Louvre deux charlatans, l'un espagnol et l'autre lorrain, débitant à qui en voulait du Catholicon, espèce de drogue merveilleuse avec laquelle on peut être à loisir perfide et déloyal, vendre les intérêts de son pays, assassiner son ennemi par trahison, et autres gentillesses pareilles, le tout en süreté de conscience ».

Vient ensuite la séance d'ouverture des Etats-Généraux de la Ligue convoqués à Paris au 10 février 1593 ; avec les discours bouflons et sérieux que prononcent les plus illustres ligueurs. Viennent enfin plusieurs pièces de vers sur les principaux évènements de la Ligue et enfin quel-

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ques chapitres additionnels sur l'explication du Higuiero de infierno (figuier d'enfer) drogue du même genre que le catholicon, et sur les nouvelles des régions de la lune.

Un des meilleurs passages du livre est le récit de la procession burlesque qui devait servir de revue à toutes les forces de la Ligue. Or, la procession fut telle : le Recteur Rose, quittant sa capeluche rectorale, prit sa robe de maître ès-arts avec le camail et le rochet, et un hausse- col dessus : la barbe et la tête rasées tout de frais.

L'épée au côté, et une pertuisane sur l'épaule, après lui marchent les curés, les prédicateurs, précédés de moine- tons et de novices tous aussi bizarrement accoutrés : « Entre autres y avait six capucins, ayant chacun un mo- rion en tête, et au-dessus une plume de coq, revëtus de cottes de mailles, l'épée ceinte au côté par dessus leurs habits, l’un portant une lance, l'autre une arbalète, le tout rouillié, par humilité chrétienne ». On distinguait surtout J'un des plus amusants personnage « un feuilletant boiteux qui armé tout à cru se faisait faire place avec une épée à deux mains et une hache d'armes à sa ceinture, son bré- viaire pendu par derrière, et le faisait bon voir sur un pied, faisant le moulinet devant les dames ».

Rien de plus mordant que ces discours des ligueurs chacun, comme forcé par une maligne et invisible puis- sance, révèle naivement toute la vérité de son caractère et de sa position.On les voit tous qui,au lieu de se renfermer dans l’hypocrite décorum de leur rôle, viennent nousfaire confidence de leurs folles ambitions, de leur honteuse véna- lité. Bref, les auteurs atteignirent leur but ; ils furent lus avec avidité,et firent pencher l'opinion publique en faveur de Henri IV. L'impression de leur satire commencée à Tours, ville royaliste, ne fut achevée qu'après la réduction de Paris en l'obéissance du roi en 1594,

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II. Dans le même seizième siècle, une autre satire eut, elle aussi, cette fortune de mettre fin à une institution qui avait perdu sa raison d'être et cela en la ridiculisant avec esprit. Je veux parler de l’œuvre de l'espagnol Cer- vantés bien connue sous le nom immortel de Don Quichotte.

Les romans exaltant l'ancienne chevalerie ne parurent en Espagne qu'assez tard. C'est seulement en 1500 qu'un portugais, Vasco de Lobeirâ, publia le fameux Amadis des Gaules.

Mais ce héros eut bientôt une nombreuse postérité.

Il suffit de quelques années pour multiplier ces sortes d'ouvrages, pour créer des paladins égalant en bravoure les pairs de Charlemagne, et les compagnons du roi Artus. L'Espagne alla très loin dans ses créations fantaisistes. Un roman du XVIe siècle intitulé les Feuilles de la Rose nous montre Jésus-Christ lui-même sous la figure d'un chevalier, le Chevalier du Lion ; les douze apôtres sont ses douze pairs ; Saint-Jean-Baptiste est le Chevalier du désert; Lucifer, le Chevalier du Serpent.

Entre le Chevalier du Lion et le Chevalier du Serpent la lutte est engagée. Dans le courant du récit, le baptême de J.-Ch. devient son admission dans l'ordre de la chevalerie.

Le succès de ces romans fût grand en Espagne, et il devait l'être, la lutte des Espagnols contre les Maures ayant donné à tout ce peuple, depuis des siècles, une attitude héroïque et chevaleresque,

Cependant, Mexis, le biographe de Charles-Quint, en déplorait l'extraordinaire diffusion parce que, disait-il, bien des lecteurs croyaient à la réalité des aventures qu'on y contait, et Castillo, le secrétaire de Philippell, nous assure gravement que ce prince quand il épouse Marie d'Angle- terre voulut qu'on maintint en réserve ses droils à la cou- ronne du roi Artus. Comment, à cette époque, les romans de chevalerie auraient-ils trouvé des incrédules? On venait

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de découvrir le Nouveau-Monde, et ce qu'on racontait des conquérants dépassait encore les traditions de la cheva- lerie. Ce fut bientôt comme une épidémie universelle.

Alors, en 1553, une ordonnance royale défendit dans le Nouveau-Monde la lecture des romans de chevalerie: en. 1555, les Cortès furent saisis d'une pétition qui étendait la même mesure à l'Espagne. Charles-Quint songeait à pro- mulguer une loi en ce sens, quand il abdiqua. C'était favoriser la vogue des romans de chevalerie en leur don- nant l'attrait du fruit défendu ; ajoutez que Charles-Quint lui-même, l'auteur de l'ordonnance, s'enfermait dans son cabinet pour lire Don Belanis.

Pour parer au danger de ces lectures il fallait moins prescrire des ordonnances qu'agir sur l'esprit public. Cervantès y parvint par la publication de son livre Don Quichotte.

Son ouvrage est une imitation des poèmes de chevalerie; mais il place son héros en plein XVIe siècle.

Dans une société disciplinée qui n'a plus besoin de chevaliers errants parce qu'elle se protège par des lois, et qu'elle oppose aux criminels les gendarmes et les tribu- naux, il lance un chevalier errant qui, les armes à la main, va chercher partout des torts à redresser, des injustices à réparer. Il se heurte contre les mœurs, les institutions du pays, et avec les meilleures intentions, il accumule bévue sur bévue, faute sur faute. Dans son zèle à secourir les opprimés, s'il rencontre des prisonniers enchaïinés, il les délivre, et se trouve avoir mis en liberté des galériens dont il est la première victime ; s’il entre dans une auberge, il sort sans payer son écot; s'il rencontre des religieux escortant un mort, il fond sur eux la lame à la main et les met en fuite. Il arrête de paisibles voyageurs et veut les forcer à rebrousser chemin pouraller rendre hommage à Dulcinée ; il exige qu'on reconnaisse la supériorité de la beauté de cette dame, sans l'avoir vue, bien entendu, et

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prétend l'établir les armes à la main. Il devient, sans s'en apercevoir le plus querelleur, le plus insupportable des hommes, et, à l'occasion, un détrousseur de grands chemins. |

Ce qui fait la force de cette satire, c'est que, dans ses moments de plus grande folie, don Quichotte reste toujours fidèle aux traditions des chevaliers errants.

Il ne paye pas dans les auberges ; mais dans quel livre de chevalerie a-t-on vu le héros payer son écot ? Il veut se battre à tout propos, sans discernement ni raison ; mais c'est ainsi que se conduisaient les chevaliers errants. C'est pour faire comme eux qu'il adresse des défis à tout venant; pour faire comme eux qu'il aime Dulcinée et qu'il commet de sang-froid les plus grandes extravagances.

Dans cette attaque impitoyable tous les coups portaient juste ; et il faut le dire à l'honneur de l'Espagne, la vic- toire ne fut pas un instant douteuse, le dernier roman de Chevalerie parut en 1612. On n'en composa plus à partir de cette époque, et ceux qui naguère jouissaient d'une faveur sans égale tombèrent dans un tel oubli qu'ils sont devenus aujourd hui des raretés recherchées par les biblio- philes.

Le chevalier de la Manche et son fidèle écuyer sont devenus des types populaires : don Quichotte, la taille élevée, la figure maigre, à moitié coiffé par l'armet de Manbrin, la lame en arrêt, rêvant aux géants qu'il doit vaincre, à la cruauté de Dulcinée. Sancho Pança, tran- quillement assis sur son âne, la figure large, les lèvres grosses, la barbe épaisse; ce sont deux figures que tous les artistes aiment à reproduire et qu on n'oublie pas, une fois qu'on les a vues

JIT. Au siècle suivant, l'Angleterre eut une réplique de Don Quichotte dans l’Hudibras du poète Butler. Ce personnage fictif d'Hudibras fut inventé pour ridicu-

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liser les Puritains qui certes ne méritaient guère qu'on les épargnât. Après la mort du roi Charles Ier sur l'échafaud (30 janvier 1649) et sous le gouvernement de Cromwel, puritain lui-même, la secte avait réalisé chez nos voisins d'outre-mer d'incroyables progrès, et fait peser sur le pays je ne sais quel régime de mysticisme farouche, d hu- meur sombre et de terreur.

« Le puritain, dit Taine, passait lentement dans les rues, les yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les che- veux ras, vêtu de brun ou de noir, sans ornement, ne s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour tiède. Le corps entier, l'exté- rieur jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de la pénitence. Le puritain discoursit en paroles traînan- tes, d’un accent solennel, avec une sorte de nasillement comme pour détruire la vivacité de la conversation et la mélodie de la voix naturelle ; ses entretiens remplis de citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses enfants tirés de l'Ecriture, témoignaient que sa pensée habitait le monde terrible des prophètes et des exterminateurs.

« Les alarmes de la conscience se changèrent en lois d'Etat, la rigidité personnelle devint la tyrannie publique.

« Le Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et fouetter les acteurs attachés à la queue d'une charrette ;les jurons étaient taxés, les arbres de mai coupés ; les ours dont les combats amusaient le peuple élaient tués ;le plâtre des maçons puritains rendait décente la nudité des statues. Les belles fêtes poétiques étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles défen- daient même aux enfants, les jeux, les danses, les sonne- ries de cloches, les luttes et la chasse. Les statues, les ta- bleaux, les ornements des églises étaient arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrit était le pasillement des psaumes, l'édification des sermons pro-

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longés outre mesure, l'excitation des controverses hai- neusses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur l'esprit du mal, et la tyrannie exercée contre ses fauteurs.»

« En Ecosse,pays plusfroid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers confins de la minutie et de la férocité, instituant une surveillance sur les pratiques privées, et la dévotion particulière de chaque membre au sein de chaque famille. »

Pareil régime ne pouvait toujours durer.

Cromvwel disparu, et la royauté rétablie dans la personne de Charles 11, on secoua le joug, quitte à tomber d'un excès dans un autre.

Du moins, on put railler, à l'aise, les puritains dont on n'avait plus rien à craindre. |

Butler ne s'en fit pas faute, et son persiffiage fut accueilli par d'incroyables applaudissements. Le héros de son poème sarcastique est un magistrat presbytérien qui parcourt le pays à la recherche des abus, et se croit la vo- cation et l'autorité nécessaire pour les corriger. Il est accompagné de son greffier Ralphe, un fanatique, entêté, imbécile et bavard, contredisant à tout propos les plans réformateurs de son maître. Sans doute, dans les onze mille vers de l'ouvrage, on reconnait une grande facilité à versifier, et une veine comique assez riche ; mais l'auteur a semé trop abondamment les plaisanteries grossières, les situations invraisemblables.

Je crois bien que Voltaire a voulu railler quand il a écrit : « Hudibras, est de tous les livres que j'ai lus, celui j'ai trouvé le plus d'esprit ».

Taine, avec la plupart des critiques français, est plus sévère et plus juste. L'ouvrage, dit-il, est plein de mala- dresses et de balourdises, il n'y a en lui ni art, ni mesure, ni goût ; c'est du Scarron, le Scarron du Virgile travesti et du plus mauvais,

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D'ailleurs, en fait d'esprit, il ne faut pas trop demander aux Anglais qui, dit un malin, doivent se mettre à plusieurs et se cotiser pour comprendre un bon mot.

IV. C'est dans la France, dans la France du XVIIIe siècle principalement que ce que nous entendons par ce mot assez vague d'esprit fut prodigué presque à l'excés. I] n'empôêcha pas la grande Révolution qui ensanglanta les dernières années du siècle, il y contribua plutôt, car encore nous trouvons le livre et son influence sur la marche des évènements. |

On l'a souvent répété, ce sont les philosophes qui ré- paodirent jusque dans la masse du peuple des idées nou- velles, déchaînèrent du même coup les passions violentes et causèrent le cataclysme. On a ajouté ceci : « Rousseau partage avec Voltaire la gloire d'avoir dirigé son siècle, et la honte de l'avoir égaré ». Et en vérité Jean-Jacques Rousseau plus que Voltaire a mérité cette gloire et cette honte. (On se demande en vérité, a remarqué M. de Vogüe, on se demande si ce colossal Jean-Jacques, inférieur à beaucoup de nos grands écrivains par l'étendue de son esprit et la perfection de l’art, eut jamais un égal en puis- sance créatrice. En même temps qu'il nous dotait d'une littérature nouvelle, il s'emparait de tout notre avenir poli- tique et social ».

Sa Nouvelle Héloïse eut un prodigieux succès ; on s'ar- rachait les volumes qu'on louait, au début, à douze sous l'heure. Les critiques que Voltaire fit de ce livre, l'appelant « sot, bourgeois, impudeat et ennuyeux » ne diminuèrent par sa vogue ; réellement. selon l'aveu de Rousseau lui- même : «( les femmes s'‘enivrèrent du livre et de l'auteur ».

Au point de vue qui nous occupe, c'est son livre intitulé: Le Contrat Social, qui agit plus profondément sur les hom- mes de ss génération et sur ceux des générations qui ont suivi. Sa doctrine de la souveraineté absolue du peuple,

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exposée avec tant d'éclat et de passion, en vint à dominer notre politique. Quand l'ouvrage parut, des esprits élevés y virent l'aurore d’une nouvelle Société ; il devint comme le breviaire de ceux qui désiraient une rénovation com- plète de notre système social. On eut autre chose que cette rénovation souhaitée. Selon la remarque de Vapereau : « Rousseau donna la théorie, Robespierre se chargea de la pratique ». Les Terroristes, aussi.

Il faut donc pour apprécier l'ouvrage à sa juste valeur, il faut tout en admirant le relief du style, tenir compte de l'influence néfaste qu'il a exercée sur notre législation sociale.

Après les secousses de la Révolution, la gloire et les revers de l'épopée Napoléonienne, les Bourbons remonté- rent sur le trône avec Louis XVIII et Charles X ; ils régnèrent de 1815 à 1830.

A cette dernière date, marquant la fin de leur pouvoir royal, quelqu'un écrivait: « Constamment lié avec les principaux chefs du parti libéral, j'ai contribué comme eux et plus que beaucoup d'eux aux évènements de la révolu- tion de 1830. » Ce quelqu'un était tout bonnement Béran- ger ; Béranger le chansonnier, comme nous disons de La Fontaine : le Fabuliste.

Le Restauration eut en lui son ennemi le plus terrible, le plus dangereux ; ses refrains meurtriers à peine éclos, s’éparpillaient à tous les vents et étaient chantés par le paysan traçant ses sillons, par le soldat murmurant à l'ombre d’un drapeau qui n'était pas celui de l'empire, par l'ouvrier, l'écrivain, le bourgeois, par les femmes elles- mêmes. Il célèbrait la patrie, la liberté, l'alliance des peuples, et n'oubliait pas les plus dèshérités, les plus misé- reux de ce bas monde, vagabonds, et mendiants, bracon- niers, bohèmiens, contrebandiers et gueux.

Si le gouvernement décrétait contre lui des poursuites judiciaires il n'en était pas autrement inquiet ; car les

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Condamnations bien loin de flétrir ses livres, les embellis- saient plutôt, comme il disait plaisamment «etles doraient sur tranche » ; si une amende lui était infligée, elle était aussitôt payée par une souscription publique.

Il entra si profondément dans l'âme de la nation qu'on put dire, de son temps, en toute vérité : («Le gouvernement de la France est une monarchie absolue tempérée par des chansons. » |

Si ma mémoire ne me trompe pas, on trouve dans le mariage du Figaro de Beaumarchais la parole connue :

Tout finit par des chansons

ou somme le parterre s’écria un beau jour, en conservant la rime

Tout finit par des canons.

Pour moi, je finis cette lecture avec les chansons de Béranger, dont jai signalé l'influence sans approuver ses erreurs en politique et en morale.

Evidemment, il m'aurait été facile de mentionner d'autres œuvres littéraires qui, dans notre vie sociale, ont eu leur importance. Mais on ne peut tout dire, et comme s exprime Boileau:

Qui ne sut se borner, ne sut jamais écrire

HR RE TETE ENENNENEE LES ARTS & LA POLITIQUE

HISTOIRE D'UN TABLEAU

PAR

M. le Chanoine VERGNEAU

Membre résidant

ie tableau en question est intitulé : le 28 Juillet 1830 ; il est aussi connu sous ce titre : La Liberté guidant le peuple. Actuellement, on le voit au Musée du Louvre, numéro 209. Mais avant d'être à cette place d'honneur et dans ce lieu de tout repos, il eut un sort assez mouve- menté, une fortune changeante suivant les fluctuations de notre politique française au dernier siècle.

Mon dessein est de raconter cette fortune après avoir dit quelques mots sur le grand artiste auquel nous devons le tableau : EuGèNE DELACROIx.

Celui-ci naquit à Charenton, le 27 Avril 1798. Son père qui avait voté la mort de Louis XVI, devint successive- ment, Ministre des relations extérieures, Ambassadeur à Vienne, Préfet des Bouches-du-Rhône, de la Gironde, enfin Ambassadeur près de la République Batave.

À en croire Alexandre Dumas, l'enfant à peine âgé de trois ans aurait eu la chance singulière d'avoir été pendu,

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brülé, noyé, emprisonné, étranglé et de n'en pas mourir.

Quoi qu’il en soit, il ne montra point, dès ses premières années, de particulières dispositions pour la peinture ; il songea quelque temps à la carrière militaire, puis, au sortir du Lycée, âgé de dix-sept ans, il entra dans l'atelier de Guérin.

Entre le maître et l'élève, il n y eut aucune sympathie ; aussi, plutôt que de suivre les conseils du professeur, le jeune homme aima mieux fréquenter le Louvre pour y copier Titien, Véronése, Rubens et Raphaël. Il eut la bonne fortune de se lier d’amitiéavec un camarade d atelier, Géricaut qui, de même tempérament que lui, avait déjà rompu avec les traditions de l'école classique, et annonçait par son fameux tableau : le Radeau de la Méduse une nouvelle forme d'art plutôt dramatique que solennelle.

Delacroix rapporte dans son Journal qu'il fut tellement impressionné par le réalisme intense de l'œuvre, qu'étant sorti de l'atelier, il erra quelque temps dans les rues comme un fou. |

Physiquement, il était frèle et délicat, avec de grands yeux noirs qui semblaient boire et dégus'er la lumière, des cheveux abondants et lustrés, un front têtu et des lèvres serrées auxquelles une tension perpétuelle de volonté communiquait une expression dure et presque cruelle. Beaudelaire disait de lui : « Le tigre attentif à sa proie a moins de lumière dans les yeux et de frémissements impatients dans les muscles que n'en laissait voir notre grand peintre quand toute son âme était dardée sur une idée, ou voulait s'emparer d'un rêve. »

On s'en doute, en voyant son premier et splendide tableau, la Barqgue du Dante. Delacroix, âgé de vingt- quatre ans seulement, voulut l'exposer au Salon de 1822. Pour cela, il lui fallait un cadre ; comment se le procurer? Un cadre de la dimension voulue ne devait pas coûter moins de cinq cents francs ; dépense trop forte pour qu'il

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pôt se la permettre. Un voisin, charpentier de son métier, propose de lui en faire un ; il accepte : le brave homme assemble quatre planches, les ajuste, les polit de son mieux. Delacroix étend là-dessus de la colle de poisson, et avec de la poudre d'or fait un sablé. Il avait un cadre, et le tableau fut envoyé au Musée.

Un jour, le peintre va au Salon contempler son œuvre. O miracle ! la Barque du Dante resplendit dans un cadre magaifique. C'était le baron Gros qui lui avait fait cette surprise. Delacroix court chez lui.

11 sonne ; le hasard fait que c'est le baron lui-même qui vient ouvrir. « Qui êtes-vous ? Monsieur le baron, je viens vous remercier d'avoir fait mettre un cadre à mon Dante. Ah ! vous êtes le jeune homme du bateau. Ah! ça, savez-vous que vous avez fait un chef-d'œuvre... entendons-nous bien, un chef-d'œuvre de couleur seule- ment. car, pour le dessin, ce n'est pas votre fort. Vous bousillez, mon ami, vous bousillez ; venez, chez nous, vous apprendrez à modeler. »

Dans l'atelier de Gros se trouvaient alors ses trois chefs- d'œuvre : les Pestiférés de Jaffa, la Bataille d’Aboukir, la Bataille d’Eylau, que.le gouvernement du roi Louis XVII] venait de lui renvoyer. Delacroix ne pouvait en détourner les yeux. « Jeune homme, dit le baron, je suis obligé de sortir ; s’il y a quelque chose qui vous intéresse ici, regar- dez, étudiez; seulement ne manquez pas,en vous en allant, de remettre la clef au concierge ». Delacroix s'oublia dans la contemplation de ces magnifiques peintures ; « Mon jeune ami, dit Gros à son retour, voilà trois heures que vous regardez mes tableaux. C'est un honneur que personne ne leur a jamais fait ».

Deux ans plus tard, Delacroix envoyait au Salon cette admirable toile du Massacre de Scio, qui est certainement une des plus belles œuvres sorties de l'École Française. Malheureusement, elle était en opposition avec les règles

9 du beau telles qu'elles étaient formulées alors par lesélèves de David ; règles qui voulaient que mème dans une scène d'horreur et de sang on gardât des poses héroïques et un groupement théâtral. Du côté des traditionnalistes on cria sus au révolutionnaire, à l'ennemi. Du côté des novateurs, ce fut un enthousiasme sans frein. Delacroix fut 8 vingt-six ans proclamé un maitre ; il eut ses admirateurs, ses fanati- ques. Le baron Gros,qui s était d'abord montré si bienveil- lant, l'abandonna : « Ce n'est pas le massacre de Scio, disait-il, c'est le massacre de la peinture ; » un jour, au Salon, Delacroix l'aborde avec respect : « Monsieur, lui dit sichement le baron, il ne s'agit pas de saluer les gens, il faut encore bien dessiner et ne pas confondre la bonne peinture avec la mauvaise ».

Le scandale des classiques fut à son comble quand parut au Salon de 1827, la Mort de Sardanapale. La hardiesse extrême du sujet, et le désordre impétueux de la composi- tion déchaina les colères. Il a peint, disaient les uns, avec un balai ivre : « l'auteur est un malade en délire, » disaient les autres. Un critique écrivit : « l'auteur n'a plus qu'à se faire un bûcher de sa toile, qu'à suivre le modèle qu'il a choisi, qu'à monter avec lui sur ce bûcher et à s'y brûler, comme le roi d'Assyrie, avec son portier et sa femme de ménage ).

Delacroix n'était pas de cet avis, il préféra continuer de vivre. Il fut cependant sensible aux épigrammes qui pleu- vaient sur lui, et parut découragé.

Il se claquemura : ne montra rien au public pendant quatre ans. Pour le faire sortir de sa bouderie, il ne fallut rien moins qu'une Révolution.

Elle vint en 1830.

Charles X, poussé à bout par l'opposition, s'avise de substituer le régime des Ordonnances à celui de la légalité. Le 25 Juillet, il signe quatre articles portant suppression de la liberté de la presse, dissolution de la Chambre des

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Députés, changement du mode électoral, et convocation des Collèges électoraux pour le 13 Septembre suivant. Aussitôt l'opposition déclare qu'une atteinte est portée à la Charte Constitutionnelle, et pour renverser le gouverne- ment elle réclame la complicité des révolutionnaires et du peuple de Paris. Dans la nuit du 27 au 28 Juillet, l'émeute s organise. Les ouvriers, les jeunes gens des écoles, des vieux soldats de l'Empire, d'anciens gardes nationaux non désarinés, arborent le drapeau tricolore et dressent par- tout des barricades. Le 29, l'émeute est victorieuse des 12.000 soldats du Maréchal Marmont.

Lorsque Delacroix, fils de Jacobin, et frère d'un Général de l'Empire, lorsque Delacroix vit flotter sur les tours de Notre-Dame le drapeau qui avait fait le tour de l'Europe, porté par la victoire, il n'y tint plus et rentra chez lui, ivre de Liberté. Il reprit ses pinceaux et d'inspiration fit le tableau intitulé : Le 28 Juulet 1830, une œuvre superbe, toute pleine de la passion du moment.

On voit, au premier plan, les victimes tombées au pied des barricades, un ouvrier, un pâle voyou, au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou. Sur les barricades, se dressent des combattants, un gavroche harnaché d'une giberne et brandissant deux pistolets ; un bourgeois avec un haut de forme enfoncé de travers sur la tête ; enfin, pour mêler l'allégorie à la réalité, dominant les scènes de tumulte et de meurtre, et pour symboliser la France, une déesse aux formes splendides et plus qu'humaines, tenant un fusil de sa main gauche, et de sa droite brandissant, haut dans le ciel, le drapeau de la Liberté.

Du coup, l'œuvre exposée au Salon de 1831 fut justement appréciée du public, et trouva grâce devant la critique. L'auteur reçut la Croix de la Légion d'Honneur ; la toile, haute de 2 mètres 60, large de 3 mètres 25 fut achetée par le Gouvernement de Juillet, payée 3.000 francs avec cette

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clause, exigée par le peintre, qu'on ne l'enverrait pas en province.

Le Saion fermé, elle fut envoyée au Musée du Luxem- bourg ; elle n y resta que quelques mois.

Pourquoi ? Parce qu'elle devint vite un danger pour l'ordre public,et voici comment. Les fameuses Ordonnances avaient tellement exaspéré les esprits que, non content d'avoir chassé le souverain qui les avait décrétées, le peuple en vint à réclamer la tèle des ministres qui les avaient signées. On instruisit contre eux un procès pour crime de haute trahison ; l'Europe en attendait l'issue comme un témoignage de la force ou de la faiblesse du gouvernement, et cest ce qui mettait Louis-Philippe dans l'embarras. Le 18 Octobre, des bandes menaçantes se portèrent sur le Palais-Royal ; repoussées, elles prirent le chemin de Vincennes, exigeant à grands cris qu'on leur remit les ministres prisonniers. Leur fureur se brisa contre la fermeté du Général Daumesnil qui refusa d'ouvrir les portes du donjon.

Mais on comprend qu'au milieu de ces troubles, le tableau de Delacroix qui sentait la poudre cessât de paraître inoffensif. On jugea que le public pouvait y trouver des encouragements à l'émeute. On l'aurait bien expédié dans un Musée de province, mais ç'aurait été violer la promesse faite au peintre au moment de l'achat.

Royer-Collard, qui était alors Directeur des Beaux-Arts, le fit mettre au magasin, dans les greniers.

Sous son successeur, nommé Cavé, Delacroix fut autorisé à reprendre sa toile. Il la tint en réserve, attendant peut- être une nouvelle révolution qui lui permit de la faire _reparaître au grand jour ; son attente ne fut pas trompée.

_ En Février 1848, à l'occasion de banquets politiques pour la réforme électorale, une insurrection éclate à Paris ; le 22 Février, les ouvriers et les étudiants parcourent la capitale aux cris : À bas Guizot ! Vive la Réforme! A la

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Chambre des Députés, Odilon Barot dépose un acte d'accusation contre le ministère « coupable, dit-il, d'avoir trahi l'honneur de la France... » Quelques barricades s'élèvent dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Le lendemain, 23 Février, le ministère Guizot donne sa démission. Paris illumine ; mais vers onze heures la scène change d'aspect, un coup de feu isolé tue un soldat ; la troupe répond par une décharge qui coûte la vie à vingt trois personnes. Les cadavres, portés dans un tombereau, soulèvent des cris d'indignation. Alors retentit le cri : « Vengeance ! Ven- geance ! » On court aux armes, les barricades s'élèvent dans plusieurs quartiers. Le 24, au cri de : « Vive la Réforme ! » succède celui de : « Vive la République ! »

La garde nationale fait cause commune avec l'insur- rection. La fusillade éclate autour des Tuileries, Louis- Philippe, effravé, abdique en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, et s'échappe de la capitale. Sur la proposi- tion des députés Marie, Ledru-Rollin, et Lamartine, un gouvernement provisoire est formé, et la république est proclamée à l'Hôtel-de-Ville.

Excellente occasion, pour tirer de l'ombre, la Liberté de Delacroix. Elle est de nouveau installée au Musée du Luxembourg. Cette fois, elle va y rester en paix ? Pas du tout ; au bout de quelques semaines ; le peintre est prié de reprendre son œuvre ; alors se présente un impresario qui se propose d'aller la montrer à Lyon, et d organiser dans cette ville une exhibition fructueuse. Le projet n'aboutit pas. Sur ces entrefaites, le peintre Jeanson est devenu Direc- teur des Musées et le Conservateur du Louvre, Frédéric Villot est un ami d'Eugène Delacroix. Villot s'intéresse : au tableau devenu si compromettant ; et il lui procure un abri dans les Magasins du Musée en attendant qu'une nouvelle occasion favorable lui permette de reparaitre sans danger devant le public.

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En 1852, le 7 Novembre, un Sénatus-Consulte procla- mait Louis-Napoléon Empereur des Français sous le nom de NapoléonIll.Trois ans après,au printemps de 1855, une Exposition universelle s'ouvrait pour la première fois au Palais de l'Industrie. Paris se remplit d'étrangers, et leur offrit le spectacle de ses plus beaux jours. Parmi les visi- teurs, les plus illustres furent la reine Victoria et le prince Albert qui devinrent les hôtes de Saint-Cloud comme l'em- pereur et l'impératrice, quelques mois auparavant, avaient été les hôtes de Windsor : à Paris et à Londres ce fut la même courtoisie d'accueil, la même profusion de fêtes, le même empressement à désavouer les anciennes rivalités, et l’on vit la reine s’incliner aux Invalides devant le tom- beau de Napoléon Ier, tandis que les orgues jouaient le God save the Queen.

Mais en mème temps,nos soldats se battaient en Crimée; sur le plateau de la Chersonèse, la canonnade faisait rage; et les officiers qui, au bivouac et dans les tranchées lisaient les journaux venus de France, ne laissaient pas que d'être surpris par le récit de toutes ces magnificences, « on s'a- muse beaucoup à Paris, écrivait l'un deux, beaucoup trop même, et vraimenton aurait pu différer tout ce joyeux appareil jusqu’à l'époque de la Paix ».

On aurait pu, sans doute ; on l'aurait vraisemblable- ment, on ne le fit pas. L

Or, dans le palais de l'Industrie, une place fut naturelle- ment réservée aux Beaux-Arts. On demanda aux plus grands artistes de l'époque de vouloir bien exposer leurs œuvres maitresses. Delacroix s'offrit à prêter trente-cinq de ses toiles, exigeant du même coup que son tableau de la Liberté figurät dans le nombre. Alors l'émoi fut grand parmi les organisateurs de | Exposition, qui connaissaient les précédentes aventures du tableau, et craignaient, eux aussi, son influence révolutionnaire. [Il faut en référer à l'Empereur, dirent-ils. L'Empereur consulté demanda ;

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« Ce tableau est-il bon ? Sire, M. Delacroix l'estime un de ses meilleurs. Eh bien, reprit Napoléon III, qu'on l'expose avec les autres. »

Ce qui fut fait.

L'Ilustration du 23 Juin 1855, apprécia de la façon suivante l'œuvre de notre Artiste :

« L'exposition de peinture de cette année, outre l'attrait de la nouveauté offert à la curiosité par les nombreux envois des écoles étrangères, présente aussi un vif intérêt au point de vue particulier de notre école moderne.

« M. Eugène Delacroix, le premier, n'y possède pas moins de trente-cinq toiles.

« Il y a toute une vie de combat, de résistance acharnée à des courants contraires, de persévérance opiniâtre et convaincue dans une voie adoptée,sans se laisser distraire par les clameurs hostiles des esprits d'élite, ou décourager par les dédains de la foule. Que de critiques amères et passionnées ! Que de moqueries, de paroles aigres, que de révoltes et de colères se sont déchainées autour de ces productions ! Et aujourd'hui, en 1855 et aujourd'hui, singulier symptôme, quel apaisement ! Comme le public s'est familiarisé avec toutes ces audaces, apprivoisé avec cette sauvagerie |

« Si, en face de ce hardi novateur de qui est parti principalement le mouvement de l’école moderne, le public éprouve un sentiment d'étonnement, c'est de ne pas trouver dans ces œuvres si diverses, toute l'âApreté blessante, toute l'audace révolutionnaire qu'on y trouvait à l’époque de leur apparition.

« Peut-être les tentatives étranges, les bizarreries systé- matiques qui ont fait irruption dans la peinture française dans ces dernières années (déjà) contribuent-elles à donner aux productions de M. Eugène Delacroix une apparence de sage modération. Mais la cause principale de cette impression est bien certainement dans les modifications

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profondes qui se sont opérées dans le goût général et dans une intelligence plus large des choses de l'art. »

Quand l'Exposition fut prête à fermer ses portes, notre tableau de la Liberté fut remis à sa place ancienne au Luxembourg; et il n'en sortit que pour être définitivement installé au Musée du Louvre. Il y est encore, et je suis bien sûr qu'il n'exerce aucune influence funeste sur les bons visiteurs qui je parle du grand nombre qui s'égarent dans les salles du Musée, s'y traînent d'un pas fatigué, et promenant un regard distrait sur ces longues rangées de soi-disant chefs-d'œuvre, semblent penser à toute autre chose qu'à ce qu'ils voient.

Pour terminer, un trait qui est bien de l'époque et qui montre avec quelle facilité travaillait Delacroix.

En 1833, Louis-Philippe donna un bal costumé aux Tuileries. La bourgeoisie parisienne, les illustrations politiques étaient invitées, mais pas un artiste. Quelqu'un court chez Alexandre Dumas et dit à celui-ci : « Voulez- vous faire une chose dont on parlera plus que du bal des Tuileries ? Donnez un bal le même jour. Vous plaisantez, et qui aurai-je à mon bal ? Vous aurez tous les hommes qui ne vont pas chez le Roi, tous les poètes, tous les peintres, tous ceux qui ne sont pas de l'Académie; il me semble que c'est assez distingué ».

L'idée est adoptée d'enthousiasme : « Je vais de ce pas, dit Dumas, chez Lafayette, chez Béranger, chez Chateau- briant ; voilà trois célébrités que Louis-Philippe ne peut avoir. Tous les hommes appartenant au monde des lettres et des arts veulent être de la partie. Mais comment les recevoir tous; l'appartement du romancier est petit comme la maison de Socrate. En face, sur même palier, était un logement de quatre pièces, vide, n'ayant que des glaces, et sur le mur ce papier gris qui sert de support au papier de tenture. Le propriétaire consent à prêter l'appartement pour le bal. Alexandre Dumas convoque, pour en impro-

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viser la décoration, le ban et l’arrière-ban des peintres : Louis et Clément Boulanger, Decamps, Ziegler, Alfred et Tony Johannot, Nanteuil, Grandville, Ciceri, et enfin Delacroix. |

Tous se mettent à l'œuvre, entreprennent de peindre à fresque les panneaux et le plafond. Dans leur zèle, Tony et Alfred Johannot peignent la nuit. Le lendemain, ils s'aper- çoivent qu'ils ont fait des cieux verts et de la neige jaune. Ciceri, le grand décorateur, refait en quelques coups de brosse l'œuvre des deux frères. Tout va pour le mieux.

Seul, Delacroix n'était pas venu.

Enfin, le jour même le bal devait avoir lieu, il arrive, _et encore pas très matin. Qu'allez-vous faire ! lui dit-on ; un roi Rodrigue, répond-il ; et sans quitter sa redingote, sans retrousser ses manchettes, il se met à l'œuvre ; en quatre coups il a tracé son esquisse. Quelle esquisse ! il était seul à y voir quelque chose. Et puis le voilà qui brosse, qui brosse et don Rodrigue se dresse sur sa selle, sa lance auprès de lui, l'air triste, morne au milieu de morts et de blessés. |

À trois heures, le peintre avait achevé son œuvre. C'était superbe, à cinq heures, grâce à un grand feu, tout était sec. On plaça les banquettes contre les murailles. Le soir on dansait.

A cette occasion, Alexandre Dumas disait : « C'était une belle époque que celle-là, et il y avait une sainte fra- ternité dans l'art qu'on ne reverra peut-être jamais ! »

Peut-être l'a-t-on vue et la voit-on encore ? Mais je n’en sais rien.

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LES FLEURS DU PRINTEMPS

PAR

M. POIRET

Membre résidant

one la Nature encore endormie sur les genoux de —4 l'hiver commence à ressèntir la douce chaleur des rayons du soleil printanier, un fluide inconnu circule dans sou sein, un travail mystérieux et fécond se produit en elle, qui, bientôt la métamorphosera complètement, et aux tristes impressions de l'hiver fera aussi succéder dans le cœur de l'homme la vie et la joie.

Oui, quand arrive le printemps, la nature parle à tous : sa voix puissante trouble l'âme mème des sages. Il n'est pas de vieillesse chagrine, pas de cœur malade qui ne puisse s'empêcher de sourire ; les champs et les forêts, les oiseaux et les hommes, tout se rajeunit et se réjouit.

Sous les effluves printaniers, les arbres aux silhouettes squelettiques vont se garnir d'un gracieux feuillage : une sève généreuse va porter dans leurs moindres rameaux la vie et la beauté. Dans l'atmosphère ensoleillée et riante, voyez craqueler les bruns vernis des gros bourgeons prêts à S épanouir ; ils vont bientôt abandonner ou chasser les tuniques qui leur ont servi de berceau, et donneront alors naïssance à de vertes chevelures sous lesquelles les fronts

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cannelés des géants de nos forêts se rajeuniront. Comme sous la baguette magique d'une fée bienfaisante, des feuilles innombrables vont s'étendre dans les airs, « pareil- les à l'épée qui sort du fourreau, à l'éventail que l'on déplisse ou à la pièce d'étoffe que l'on déroule. Devant ce magnifique travail de la Nature, à l'aspect de cette parure si pleine de fraicheur, l'on serait tenté de demander donc avaient été mises en réserve ces riches tentures dont s'est ornée en un instant la demeure de l'homme. » (Kératry).

Dans nos vergers, les Cerisiers et les Pruniers sont tel- lement blancs qu'on les croirait enveloppés de givre : neige printanière, espoir du jardinier qu'une gelée tardive peut en une nuit anéantir |

Ici, c'est le Poirier du Japon avec des charmants bou- que!s aussi empourprés qu'un manteau de roi ; le Pécher, l'Abricotier, le Pommier, constellés de fleurs blanches et roses ; c'est l'Aubépine qui argente les buissons tandis que les Ribes ouvrent aux abeilles leurs grappes carminées

Dans les plates bandes de nos jardins,

« Chaque germe s’agite en sa prison « D'où percera bientôt droite et ferme « La tige, arbre, plante ou gazon. »

Comme une énorme asperge de cuivre rouge, voici la Fritillaire qui soulève la terre encore durcie. Charmante couronne impériale, avec tes jolies clochettes orangées |, ton diadème éphémère, en fait de révolutions ou de guerre, n a jamais excité que l'émulation des horticulteurs qui, pour montrer aux hommes combien tu symbolises la paix, ont doublé ta couronne.

À côté, voici cette bonne et vieille Piooine, à qui l'on adresse aujourd hui si couramment un reproche de vulga- rité, et qui pourtant fut pendant de longues années un des ornements les plus précieux de nos jardins. Nos richesses

== 04. ==

végétales nous l'ont fait d'abord déprécier, puis l'introduc- tion des pivoines de l'Orient a achevé sa déroute et l'a définitivement réléguée dans le magasin des antiquités. Et cependant qui de nous, enfants, na pas couvé d'un œil d'envie cette belle et grosse l'ionne. (1) Quel bonheur de pouvoir effeuiller un à un ses nombreux pétales cramoisis!

Puis la Wielytra spectabilis dont la tige si frèle, mais combien gracieuse, est chargée de petites fleurs semblables à des cœurs roses ; une véritsble brochette de cœurs dont nos Bretonnes se sont inspirées pour parer leurs oreilles.

Toute la tribu des ognons à fleurs Tulipes, Jacinthes, Scilles et Crocus attendent encore quelques jours pour apporter à nos parterres leur luxurignte éclosion, si forte- ment odorantie, pendant que le Narcisse qui s'incline se mire aux ruisseaux aimés, parmi les Myosotis semblables à des bouquets de turquoises.

L’A lysse, corbeille d'argent au feuillage velouté, tache la terre de ses petites étoiles blanches tandis que le Fraisier brode sur l'herbe des festons en fleurs d'émail.

Voici la noble l'ensée avec ses trois écussons, moins modeste assurément que sa sœur la violette, tant chantée par les poètes, et qui déploie au soleil du matin sa robe aux pans azurés e! si délicieusement parfumée.

«a Tu m’annonces, à violette,

a La cour brillante du printemps ; « Tu parais, j'entends la fauvette

« Et Zéphyr embellit nos champs ».

Dans les prés, que de trésors aussi pour celui qui aime ls Nature ! |

Sur l'herbe qui reverdit, la Primevère avec joie brise ses langes dorés ; la première, elle nous chante l'hymne du

(4) Altération du mot Pœonia

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renouveau ; elle est pour les fleurs ce que l'hirondelle est pour les oiseaux : elle est la messagère du printemps.

On n'a pas besoin de chercher longtemps la Primevère, grâce à l'or éclatant des coroilles qui pique la verdure nais- sante : elle s'aperçoit de loin. Aussi quel plaisir pour les enfants d'aller la cueillir pour en composer des Louquets et des couronnes. Il leur importe peu que cette fleur char- mante soit la mère de famille des Primulacées et que les savants l’aient affublée d un nom latin : ils ne demandent à ces bons coucous ou licocos (1) que d'être généreux et jolis pour qu'ils puissent en confectionner facilement une pelote ou une gerbe embaumée et dorée !

Qui de nous, Messieurs, n'a vécu une joyeuse heure de jeunesse de printemps sans garder un doux souvenir de la gentille Pâquerette. Elle s'égaye aux feux de l'aurore, et comme une collerette ouvre ses plis de satin. Grâce à une culture soignée, elle est devenue une des plus jolies et des plus ravissantes parures de nos jardins. C'est d'elle que le poète a dit :

« Des mains de la nature

« Echappée au hasard

« Tu fleuris sans culture

« Et tu brilles sans art,

« Telle qu'une bergère

« Oubliant ses appas

« Sans apprêt tu sais plaire

« Et tu ne t'en doutes pas ! »

Mais voici venir les Colchiques qui marient agréablement leur robe mauve à l'or des Renoncules ou des Boutons d'or. « Bouton d'or ! l'appellation est familière, mais comme elle peint bien la fleur qu'elle désigne. À vez-vous déjà remarqué,

(1) Nom de la Primevère en patois artésien.

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Messieurs, que certains noms de fleurs os une véritable puissance évocatrice ! On dirait que dans une harmonieuse éclosion, ils sont des bouquets de syllabes syllabes magi- ques, qui, lorsqu'on les prononce, ‘ont apparaitre la fleur | Bouton d'or est de ceux-là, le nommer, c'est la voir, cette jolie fleur qu'on dirait faite d'or martelé et verni ! ».

Au pied de cette haie qui enclôt la prairie, poussent serrées les feuilles luisantes des À rums dont la fleur encore enveloppée d'une gaze laissera apparaitre bientôt son spathe violacé qui avec sa collerette safranée ressemble si étrangement à un pilon ou à une masse d'armes du Movyen- âge.

lP’énétrons maintenant dans la forèt ; voyez ce beau tapis d'’anémones, cette fleur si mobile, que le moindre zéphyr l'agite. A lors que les arbustes sont encore endormis, elle pousse entre les feuilles mortes sa petite tige garnie de trois feuilles qui bientôt étale son blanc calice aux pétales flottants. Nous avons bien dans nos parterres l'anémone des fleuristes aux gros pompons, mais qui donc reconnaitrait dans ces créatüres de la science horticole notre gracile Sylvie !

Voici son compagnon, le Muguet aux grelots d'argent, l'un des hôtes les plus gracieux de nos bois. Dans le royaume de dame Nature il a une mission agréable : il est chargé de parfumer les bocages et nous devons dire quil s'acquitte fort bien de sa tâche, en honnête petite fleur qu'il est.

Dès

« Qu'avril jaloux brûle de ses gelées « Le beau pommier trop fier de ses fleurs étoilées « Neige odorante du printemps,

on le voit apparaître dans les clairières le soleil de Mai le caressera bientôt de ses rayons.

__ d

Voir le Mu@uet, c'est vouloir cueillir ; il agit sur nous comme un philtre étrange; chacun veut en avoir quelques brins pour y trouver des souhaits de bonheur.

Cette nappe odorante de Muguet, combien de fois, enfant, l'ai-je admirée dans ma vieille forêt de Compiègne. Quoique La Fontaine ait dit que « Cet âge est sans pitié », Je vous avoue que nous nosions piétiner ces ravissantes clocheltes tintinnabulant à l'unisson des gentilles anémones. Cela nous eùt paru faire acte d insen- sibilité, de brutalité !

Tenez, Messieurs, il y a un passage de Virgile le doux poète nous dépeint la plus agile des Nymphes; elle passe sur les fleurs sans les courber. C'est cette sou- plesse, cette légèreté qu'il faudrait avoir pour oser risquer un pied profane sur une pareille jonchée de Muguet !

Mais voici un sous bois mystérieux Dante après Virgile eût placé une entrée des enfers. C'est un lieu solitaire, retiré, plein d'ombre et de fraicheur. C'est que fleurit la Percenche, dont l'œil bleu resplendit sur ua fond de verdure sombre!

- Connaissez-vous, Messieurs, une délicieuse poésie de Clovis Hugues le poète provençal chante les étoiles et qui commence ainsi :

« Le Bébé soulignant du doigt

« L'espace nos yeux se hasardent,

« Me dit : les étoiles qu'on voit

« N'est-ce pas des fleurs qui regardent ?

À cette question de sa fillette, le poète parti sur les ailes de sa gracieuse chimère se demande si l'enfant n'aurait pas raison, et si

«a Les vastes cicux ne sont pas « Le grand jardin bleu des planètes ?

——— —————— nn

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Et convaincu volontairement d’une fiction vibre un touchant idéalisme, il conclut : |

« L'enfant est pur, doux et profond.

« Oui, ma mignonne, répondis-je, RS « Les étoiles que tu vois sont | | « Des fleurs dont nul n’a vu la tige ?

On ne peut certes pas dire que la jolie réponse du poète à l'enfant soit exacte au point de vue astronomique. Mais si les étoiles ne sont pas des fleurs, il est des fleurs qui sont des étoiles, et la Pervenche, la mignonne Pervenche, la fleur aimée de J.-J. Rousseau est de celles-là (1).

Je n'en finirais point, Messieurs, si je devais vous énumérer toutes les fleurs qui annoncent le retour du printemps depuis les genêts aux fleurs dorées qui sur les coteaux jettent leur note de gaieté jusqu'aux bluets et coquelicots qui vont piquer de rouge vif et de bleu d'azur les vertes moissons.

Aimons donc ces fleurs du printemps, aimons-les, non pas dans nos jardins elles se trouvent dépaysées, mais il a plu au Créateur de les faire croître. Et si nous voulons goûter véritablement cette poésie printanière, cette allégresse, cette bonne humeur du renouveau, ne leur préférons pas ces espèces que l'art a amplifiées, perfection- nées, mais qui n ont ni leur charme, ni leur simplicité.

(4) P. Cossenzt a dépeint d’une façon magistrale dans son ou-

vrage : Nos Fleurs quelques unes des plantes printanières dont nous parlons. Aussi lui avons-nous emprunté quelques passages pour rendre cette lecture plus attrayante.

(Lib. TascanDign. Paris).

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Aimons-les, telles que la nature nous les donne et, comme le conseille le poète, admirons leur beauté, respirons leur parfum, mais sans les prendre à l'air pur, à la plaine, à la forêt, car, à ces fréles créatures de Dieu, notre main, même en les caressant, enlève toujours quelque chose !

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AL OP EEE EEE

COLAS ET JACQUELINE

PAR

M. VILTART

Membre résidant

je eu jadis entre les mains une Histoire de la Ville d'Arras depuis 1812 jusqu’à nos jours d'après les chan- sons patoises publiées chaque année à l’occasion de la Fête Communale.

Cette publication de onze pages, datée de 1863, portait pour nom d'auteur trois lettres : L. M. V.

L. M. V. s'appelait, m'a-t-on assuré, MonTiGnY ; il était matelassier et poëte patoisant. On lui attribuait nombre de chansons de la Fête avant 1858. Dans la chanson de cette dernière année, il est question des matelassiers et de lui.

Cozas, disait :

V'la qu’ par des nouviaux procédés Tous chés mat’lassiers sont usés : Leu’s bras, leu’s baguett’s réformés ; L’machine à carder

Vient d’ les culbuter.

faudra leu’ faire enn’ pinsion

Ou bien les mettr’ à la Maison.

100 JACQUELINE, répondait :

Va, ch’ l'affaire lau n’est point finie.

Gn'a parmi eux in homme d’esprit ;

Sin coup d’æil est approfondi ;

Savant comm’ in livre,

Cantant comme enn’ fille,

Inn’ voudra pon qu'chés Artésiens Seuch’nt moins malins qu'chés Limousins.

J'avais remarqué dans l'Histoire d'Arras depuis 1812, le Curriculum oitæ de Colas et de Jacqueline et pris des notes que j ai retrouvées.

L'histoire vraie de ceux qu'on a appelés nos Ancêtres peut donc et doit être restituée; je n'ajoute pas ne varietur.

e * +

‘Au mois d'Août de l'An de Grâce 1812, Colas et Jacque- line partent, bras dessus, bras dessous, d'un des villages qu'arrose la Scarpe et viennent pour la première fois à la ducasse. Ce sont deux amoureux : Colas, brave et solide campagnard, grand buveur de bière, est tout fier de sin biau capieu ; Jacqueline, accorte et fraiche paysanne, mais vraie fille d'Eve qui sait parer ses charmes, a acaté in bieu bindon, coiffure de l'époque en dentelle ; et elle dit naïve- ment :

Cha m'est nécessaire, Fm faut cha pour plaire.

On s'amuse, on rit, on danse ; chaque année ramène les mêmes plaisirs ; mais Jacqueline s'ennuie de rester demoiselle et voudrait bien être madame. En 1816, Colas l'épouse enfin et lui jure fidélité devant le chansonnier. Heureuse union que le ciel bénit! En 1818, Jacqueline met au jour ch’tiot Robert, premier du nom.

101

Cependant, madame Colas est devenue une experte jurée des plaisirs de la Fête ; elle fait fi des saltimbanques et de leurs parades ; aussi s'écrie-t-elle en 1820 :

"A l’ comédie J veux cor aller, Car cha sait trop bien m’ habanier ; Mais surtout ne va pu m’ faire grimper Jusqu’a ech” quatrième, Du qui gnia pas de femme ; Chés garchons qu’ minch’ rotte à crier ; Ravise Jacqueleinn à ch” poulier !

L'année suivante, Jacqueline est au comble du bonheur: elle a une petite fille, mais adieu le plaisir!

Colas la décide à se mettre en route par ce couplet superbe:

Bah ! T'es toudis gènée comme cha,

J’ tu dis cor in coup qu’ ti varas.

Pour nous tiott’ g’nia mi d'imbarra, A cout’ qu’ech-tu diche :

Tu l'y laveras s’ qu'miche,

Ses bas, sin bonnet, sin cotron,

Tu l’marras chez t’ tante Louison !

En 1825, un nuage passe dans le ciel bleu de Jacqueline; son petit garçon a eu les poquettes ; mais, grâce à Dieu,

Le petit Robert est guéri De cette cruelle maladie.

De 1826 à 1836, Jacqueline offre à son mari troisnouveaux rejetons, tiot Jean, tiot Jacques et une petite fille dont la grave Histoire a malheureusement omis de recueillir le nom. |

Colas a sans doute perdu la tante qui gardait si bien les” enfants ; car il est d'avis en 1838 d'aller tout seul à la fête.

102

« Pas de ça », lui crie Jacqueline :

Ah! Tu voudrau bien que j restrau, Pour tin aller tout seul Arrau !

Mais crois pon qu’ cha ira comme pau. Eg’ voué ed’ n'infilure,

Eg’ connau eÏ” n’allure,

Si j’ tu léchau tout’ liberté

Tu t’ perdrau bien in vérité.

En 1839, Colas se propose de conduire Jacqueline dans une baraque on ramassait plus de pommes cuites que de gros sous.

Tiens, si tu veux rire ed bon cœur, Nous irons vir’ in fier acteur,

Mais surtout va pon avoir peur D’ s’ humeur bachique,

Y s'appelle Lachique.-

Tu resteras tout stuféfait

De ses bieux portraits.

Mais déjà l'âge arrive. Les enfants grandissent, il faut songer à les établir. En 1842, Jacqueline rappelle son folâtre époux à la raison :

Colas, tu pinses qu’a t’abanier,

A L’ fille tu devraus plutôt songer,

V'la qu’elle est en Age d’es marier. Conduis-la tout de bon

Danser din ch” grand rond,

Lau fais-li vir que’uq gros monsieux Qu'’al pourraut prindre pour amoureux.

Hélas ! Hélas ! Les ans s'entassent de plus en plus sur les tètes chauves de Jacqueline et de Colas. Une carette à baudet amène à la fête ces pauvres vieux,

103

En 1851,en voyent partir le ballon de. la fête avec un de nos concitoyens comme passager, Colas soupire :

J’ n” s’rau jamais assez hardi Ed” faire comme M. Nocq-Leusy.

Enfin, en 1852, le héros arrageois meurt à Monchy-le- Preux d’une attaque d’apoplexie et sa veuve inconsolable le suit bientôt dans la tombe.

Arras ne porta pas longtemps le deuil de ceux qu'on a appelés nos Ancêtres ; en 1853, un poëte les ressuscitait et, depuis, chaque année, Colas et Jacqueline chantent la Fête d'Arras dans un entretien critique, satirique et patois, sur l'air immortel du Carillon. On a plus d'une fois donné d'autres noms aux deux protagonistes de la chanson : Zabette et Batiche, Agathe et Polycarpe, Jacques et Marguerite, Baluchard et Félicité, Chicard et Madeleine, Robin et Marion ; mais Colas et Jacqueline n'ont jamais manqué d interprète.

Souhaitons qu'ils en aient toujours.

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ROUEN ARE REA AI ICE INK | VARIATIONS

SUR DES

THÈMES CONNUS

. PAR M. Edmond PILAT

Membre honoratre

ADAM ET ÈVE I

Adam et Êve, heureux, régnent sur la nature ;

Les beaux fruits de l'Eden forment leur nourriture, Et Dieu leur a soumis tout le monde animal.

Mais le serpent jaloux de ce bonheur total,

Pour les faire déchoir, auprès d'eux s aventure.

» Éve ! Que ne prends-tu de ce fruit qui procure

» La science de tout, du bien comme du mal ? »

» Dieu nous l'a défendu. » e Vous serez son égal,

» En y goutant. » - « Mais nous mourrons! » « ce [imposture !

106

» Votre âme est immortelle et tout bien vous est dû. » Et le serpent perfide, à l'arbre suspendu,

Cueille le fruit vermeil, car Eve hésite et doute,

Puis l'offre. Elle aussitôt mord au fruit défendu :

Et le partage en deux afin qu'Adam le goute.

II

Le serpent fuit sous l'herbe et le destin s'achève,

Après avoir gouté du fruit, Adam et Eve,

Aux ordres du Très-Haut ayant contrevenu,

Leurs yeux s'ouvrent soudain ; chacun voit qu'il est nu ; Leur candide bonheur s’est enfui comme un rêve.

Pour la première fois, sur la vierge, Adam léve Un regard attentif, et le couple ingéou

Ressent à ce contact un grand trouble inconnu ; La. honte suit bientôt cette surprise brève.

Puis ils ceignent leurs reins. Malgré tout éprouvant De leur amour charnel le pouvoir décevant,

Ils veulent d'un baiser raffermir leur courage.... Mais soudain retentit la voix du Dieu vivant |

Etle couple éperdu disparait sous l'ombrage.

107 III Mais de nouveau la voix éclate dans l'espace.

« Adam, Adam, donc es-tu ? » Cachant sa face, Adam, saisi d'effroi, lui répond : « Eternel,

» Etant nu, je n'osais me rendre à votre appel. »

» Tu savais être nu? » « Seigneur la peur me glace!»

» Tu mangeas donc des fruits objets de ma menace ? » » J'y fus poussé par Éve, et son pouvoir est tel,

» Que le serpent la prit pour me tromper. » « Mortel, » Tel sera donc ton nom et celui de ta race ;

» Tu gagneras ton pain par un rude labeur,

» La femme enfantera toujours dans la douleur,

» Et, sorti du néant, tu deviendras poussière.

» Pourtant je t'enverrai quelque jour un Sauveur,

» Et quiconque croira, vivra dans ma lumière | »

108

ÉLIÉZER I

Le soir Éliézer revient à la fontaine.

Hellé se trouve là, solitaire et hautaine :

Ses grands et beaux yeux noirs, sur l'intrus attachés, Sont comme deux faucons sur un gibier lachés,

Mais le ton de sa voix dissimule sa haine.

« Étranger, lui dit-elle, Oh ! j'en suis bien certaine,

« Quand pour fixer ton choix, parmi nous tu cherchais, « Tâchant de découvrir nos mérites cachés,

« Tes regards et les miens s'accordèrent sans peine.

« Je te plus ; je le vis, car tes yeux sont loyaux ;

« Si tu pris Rébecca pour les destins royaux,

« C'est qu'elle est, selon toi, plus digne de les vivre « Qu'elle ait donc Isaac et garde tes joyaux,

Mais moi, Bel Étranger, c'est toi que je veux suivre ».

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II Éliézer courba la tête devant elle.

Certes, au premier regard de la vierge si belle, Le poison du désir a coulé dans son sang; Pouvait-il la conduire à son maitre en pensant Qu'il la convoiterait en son cœur infidèle.

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Maintenant elle s offre et l'amour le harcèle ;

Mais il voit aussitôt son maitre subissant

L'assaut des sombres yeux et leur charme puissant, Alors la jalousie en son cœur se décèle.

Et puisque Rébecca se fie à l'étranger,

Peut-il, sans deshonneur, l'exposer au danger ? Malgré tout il hésite, il craint puis il espère.

Sur son visage froid pas un trait n'a changé.

Souriante Hellé dit « Viens parler à mon père ».

ANS

110

LIA

Lia l'accompagnant, au gré de son caprice, Jacob s'en fut trouver son beau-père Laban :

« Mon maître, lui dit-il, voici le bout de l'an ;

« Depuis que, sept hivers, je suis à ton service « J'ai beaucoup travaillé. Contemple tes troupeaux, «€ Par milliers tes brebis te prodiguent leur laine,

« Tes bœufs, gras et luisants, font miroiter la plaine, « Dis-moi, chez tes voisins, en est-il de plus beaux ? « Jamais je ne reçus la moindre récompense ;

« Certes mes propres biens ont aussi prospéré,

« Je puis vivre en repos ; mais j avais espéré

« Reçevoir les faveurs qu'un bon maitre dispense,

« Et que fais-tu pour moi ? Tu me promets Rachel,

« Au festin nuptial, près d'elle je prends place,

« Pour de chastes baisers devant tous je l'enlace,

«« Dans ma coupe elle goute aux vins, à l'hydromel,

« Sa gorge, pur joyau, qu un voile épais protège,

@ Charma pourtant mes yeux ! Donc mes droits sont [certains !|

Oui, mais la nuit venue et tous flambeaux éteints,

« On conduit sous mon toit mon épouse en cortège,

« Aux doux sons de la flûte, aux cris d’ ‘‘ Alléluia »,

« Je la reçois au lit des mains de ses compagnes,

Or, quand le gai soleil réjouit les campagnes,

« Je m'éveille et qui vois-je à mes côtés : Lia |

« Ainsi tu m'as trompé par cette ruse insigne ;

« Ne crois pas cependant que j en garde rancœur ; « Ta fille a su trouver le chemin de mon cœur,

« Je la garde, Laban. Mais toi sois juste et digne,

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1

Remplis l'engagement que tu pris envers moi, En m'accordant Rachel, toujours vierge et nubile.

Leu) = =

« Tu me fus, je l'avoue, un serviteur habile,

Dit Laban, mais Rachel, que tu veux sous ta loi, « Doit, par ses tendres soins, adoucir ma vieillesse. « Je t'ai donné Lia, non pas sans quelque bien

« Que tu fis prospérer en surveillant le mien,

« Ne t'ai-je pas ainsi fait ta part de richesse ?

« Quant à ce changement dont tu me fais grief,

Je répondrai ceci : Chez nous il est d'usage

« Que la cadette soit donnée en mariage

« Après sa sœur aînée. Or, tu veux derechef

« Entrer dans ma maison pour une autre alliance ;

« C'est mon vœu le plus cher, mais nous verrons plus tard « Reprends donc le travail gaiment et sans retard,

«€ Un jour tu recevras le prix de ta vaillance. »

Lia lui répondit : « Père, écoute mon époux,

« 11 se plaint, à bon droit, d'un injuste salaire ;

« Il te demande peu. Rachel a su lui plaire,

« Accède à son désir ; sinon crains son courroux. « Qui donc surveillerait tes troupeaux et tes terres, « Des loups et des voleurs défendrait ton bétail,

« Obligerait aussi tes valets au travail,

« Si Jacob allait vivre au pays de ses pères ?

Laban, tout soucieux, voudrait bien transiger :

« La sagesse, dit-il, a parlé par ta bouche ;

« Tu désires Rachel pour partager ta couche,

« Tu l'auras. Mais enfin, j'ai bien droit d'exiger

« Quelque léger tribut compensant son absence ; « Amène-moi demain, choisis dans tes troupeaux, « Cent moutons bien laineux, alertes et dispos,

« Et Rachel à Jacob devra l'obéissance.

== 449

« Mais je ne puis ainsi perdre tous mes enfants, « Comme si l'Eternel n'eut pas béni ma couche ;

« Qu'il fasse le serment, que j'attends de sa bouche,

« De demeurer encore ici pendant sept ans. »

« Mes peines, dit Jacob, me seront plus légères,

«€ Car, si vingt-huit saisons, j ai travaillé pour toi,

«« Endurant leur rigueur, c'est qu'en Rachel j'eus foi ! « J'accepte volontiers l’accord que tu suggères. »

Dès l'arrangement fait, Laban s'est vite résigné, Rachel supportait mal son humeur despotique ; Lia qui put goûter au bonheur domestique, Estime qu'il comporte un repos bien gagné.

Rachel fut au logis, dès paiement de la dette. Soumise, au chant du coq, à l'époux matinal,

Elle vaque au ménage, agit, prend bien du mal,

Et songe, avec regret, qu'elle est sans sœur cadette.

= IT = MOISE SAUVÉ DES EAUX

La juive Jocabed vient de donner le jour

Au fils qu'elle conçut et porta dans la crainte; Merveilleux de beauté, l'objet de son amour Des grâces du Trè.-Ifaut porte déjà l'empreinte. Le cruel Pharaon, qui craint l'accroissement Du peuple d'Israël, nombreux malgré l'épreuve, Veut que tout enfant mâle, à son avénement, Soit jeté sans pitié dans les ondes du fleuve.

C'est pourquoi Jocabed vit toujours dans la peur ; Et, sans cesse aux aguets, anxieuse, elle observe, Ecarte l'étranger au visage trompeur,

Dérobe à tous les veux l'enfant qu'elle préserve Et recherche pour lui les plus secrets abris.

Or, maintenant il est caché dans une étable,

les agneaux bélants peuvent couvrir ses cris; Ceux-ci sont plus aïgus, aussi l'angoisse accable Jocabed qui mourrait si son fils était pris.

Son amour avisé lui suggère une ruse.

Elle sait Thermothis, fille du Pharaon, Compatissante et bonne et que toujours elle use De son pouvoir pour les bienfaits ou le pardon. Et comme Jocabed sait que la jeune fille Revient souvent au Nil afin de s'y baigner, Elle arrête son plan. Saisissant sa faucille,

Elle coupe des joncs, en façonne un panier Qu'elle enduit, avec soin, de poix et de bitûme ; Puis y met son enfant et l'expose à l'endroit Du Nil, Thermothis se baigne de coutume. Le site est merveilleux et lui plait à bon droit,

114

le Nil calme et clair forme un beau lac tranquille, les fleurs de lotus miroitent sur les eaux.

Enfin pour ménager une présence utile,

Elle cache tout près, au milieu des roseaux,

Sa petite Marie, enfant sage et prudente,

Qui sans peine saura répéter sa leçon.

Puis adressant au Ciel une prière ardente,

Elle abandonne aux flots son tendre nourrisson.

La rive est solitaire et propice au silence ; Les grand ibis neigeux et les rouges flamants, Une patte dans l’eau, songent. Leur indolence S'éveille quelque peu quand des vagissements S'élèvent plus aigus de l'étroite nacelle.

Alors l'oiseau s'étire et prend un lourd essor, Agitant dans les airs la pourpre de ses ailes ; Puis le calme revient sur le lac et tout dort.

Mais voici Thermothis et ses jeunes suivantes. On dirait un joyeux envoi de papillons ;

Car les écharpes d'or, les étoffes mouvantes, Les écrans diaprés aux mains des négrillons, Font vibrer au soleil les couleurs éclatantes ; Et les sauts et la danse et la course et les jeux, Rendent les corps dispos et les âmes contentes; Aussi de leurs ébats les ris sont les enjeux.

Arrivant près du Nil, loin des yeux indiscrets, Elles laissent tomber leurs voiles inutiles, S'avancent dans l'eau fraîche et les ibis sacrés, Posés un peu plus loin, sur la crête des îles, Peuvent seuls admirer la grâce et la souplesse Des beaux corps juvénils, ambrés par le soleil, Des membres arrondis que la brise caresse

Et la fraicheur que l'eau met à leur teint vermeil.

115

Voici que Thermothis entend des cris étranges Elle accourt au panier la juive à dessein Laissa le bel enfant dépouillé de ses langes,

Et le prend aussitôt, le presse sur son sein;

Et l'enfant apaisé, posant partout sa bouche, Cherche en vain sur la vierge à contenter sa faim: « O mes sœurs, accourez ! Car la pitié me touche, « Voyez ce jeune enfant que je délivre enfin;

« C'est sans doute le fils de quelque pauvre juive ; « Regardez, il est beau ; son visage est charmant, « Mes sœurs emportons-le, soignons-le pour qu'il vive; « Mais il a faim, par qui remplacer sa maman ! ».

Or voilà que Marie accourt à ce tumulte ;

Elle écoute, paraît se rendre à leurs appels

Et prend un triste front bien que son cœur exulte: « Princesse que Dieu mit au dessus des mortels, « À qui tout se soumet et doit obéissance,

« Je puis, si tu le veux, contenter ton désir.

« Ma mère avait un fils qui fut, dès sa naissance, « Arraché de ses bras et que l'on fit mourir ;

Depuis elle gémit et ses seins inutiles

« Lui rappellent toujours sa douleur et son deuil. « Donne-lui donc l'enfant ». Ces paroles subtiles Qui séduisent son cœur et flattent son orgueil, Satisfont Thermothis. Elie veut voir la juive,

Et ceux, qui de ses soins, se porteront garants.

Et la fillette alors, heureuse qu'on la suive, Conduit la jeune troupe auprès de ses parents,

Jocabed, aux aguets, voit venir la princesse ; Elle poursuit son but, et composant ses traits, Muant ses pleurs de joie en larmes de tristesse, Elle est l'infortunée à qui furent soustraits

116

Ses seuls biens par la mort de sa progéniture.

Mais Thermothis lui dit: « Pauvre femme, j appris

« Par ta filie déjà le deuil qui te torture ;

« Je ne te rendrai pas l'enfant que l'on t'a pris,

« Hélas ! Mais entends bien mes promesses formelles, « Sois secourable et douce à ce pauvre orphelin,

« Soigne-le, nourris-le du lait de tes mamelles,

« Enveloppe son corps dans des langres de lin,

« Enfin procure lui tous les soins de l'enfance,

« Et je te donnerai l'appui du Pharaon ».

Mais Jocabed s'émeut et garde le silence,

Dans ses bras maternels, elle prend l'enfançon,

Calme le cher bébé que sa mamelle allaite,

Puis elle dit alors « Petit, bois à mon sein,

« Car ta bouche d'enfant pour le sucer est faite ;

« Puisqu'on me prit mon fils pour un cruel dessein,

« Que ce lait que tu bois, te voue à ma tendresse ! »

Et Thermothis sensible au marternel accent, Pour garder Jocabed auprès d'elle, la presse De la suivre au Palais et la juive y consent.

SES

117

JAEL I

Après que Débors, du peuple indifférent,

Eut enflammé le cœur par ses chants prophétiques, Les soldats de Barak, entonnant des cantiques, Assaillent Sisera sur le bord du torrent. (1)

Et le peuple d'Hastor, malgré le triple rang

De neufs cents chars de fer, aux parois hermétiques, Fauché comme un blé mur, sous les coups frénétiques Des fils de Zabulon, ou succombe ou se rend.

L'orgueilleux Sisera, si fier de sa puissance, Abandonne du coup sa force et sa jactance ; 11 tremble, humilié, sous la main d'Israël.

Il saute hors de son char et fuit dans la broussaille, Comme un enfant qui craint le danger qui l’assaille, Il cherche asile aux pieds d’une femme : Jaël.

II

Il sait que son époux, Hébert le Kénien,

Est à Tsaannaïm ; sa tente est près d'un chêne; L'espoir d'un bon accueil près de Jaël l'amène, Car tous les deux, jadis, révaient d’un doux lien.

Il s'approche ; elle dit : « Mon seigneur, ne crains rien ; « Entre. » Elle étend sur lui son grand manteau de laine « Un peu d’eau ? J'ai couru, dit:il, à perdre haleine. »

« Prends ce lait, dit Jaël, il te fera du bien. »

(1) Le Kison,

118

« Je t'en prie, à présent, dehors reste en attente, « Si mon ennemi vient et dit, montrant ta tente, « Quelqu'un est-il ici ? Tu lui répondras : « Non. »

« C'est cela, dors, que Dieu t'accorde d'heureux songes!» Et Sisera repose en bénissant son nom. Jaël est satisfaite, il croit à ses mensonges.

III

Harassé, Siséra d’un lourd sommeil s'endort. Jaël guette son souffle ; elle allume sa lampe ; Le moment est venu ! Dehors est une hampe

Qu'un fer aigü termine ; elle se glisse et sort,

S'en empare et prenant son maillet le plus fort, Auprès de Sisera, doucement, elle rampe,

Lui découvre le front, met l’'épieu sur la tempe Et d'un coup du marteau l'enfonce sans effort.

Le crâne est transpercé, l'épieu s'enfonce en terre ; Sisera gît sans souffle et Jaël, solitaire, Regarde sans effroi le front qu'elle a chéri.

Barak vient à passer : « Entre donc sous ma tente, « Mon seigneur, dit Jaël, qui l'aguiche et sourit, « Vois ce qu'a fait d'un lâche, en ce jour, ta servante. »

IV

Fidèle observateur des lois de l'Eternel,

Barak ne comprend pas cette voix qui le tente, Mais louant le Haut-fait de l'étrangère, il chante, Ainsi que Débora, la gloire de Jaël.

119

PRIÈRE DE JOB

Job se recueille et prie, étendu sur la paille :

» Seigneur, pour vous servir, je n'ai rien fait qui vaille : » À condescendre au mal parfois je fus surpris ; » Mes actes trop souvent sont dignes de mépris, » Mon épouse, à bon droit, me bafoue et me raille.

» Les maux dont je jouis ne sont pas à ma taille ;

» Vous m'aviez tout donné, vous m'avez tout repris, » Soyez loué, Seigneur, pour vos bontés sans prix, » Je bénis votre droite à tout coup qui m'assaille.

» Rachel, me comparant à vos bons serviteurs,

» S'irrite ou se complait en d'inutiles pleurs ;

» Ne prétez pas l'oreille à son humeur jalouse,

» Et par de plus grands maux complétant vos faveurs,

» Seigneur, à mes côtés, maintenez mon épouse. »

GES

120

BALAAM ET SON ANESSE

Balac, roi de Moab, fait mander son devin

Pour muudire Israël et bénir sa milice ;

Balaam y consent et bien pourvu de vin,

Le corps enmitouflé de son épais cilice,

Bien chaussé, bien repu, son baton bien en main,

Il fait mettre le bat sur sa docile ânesse ;

Puis il part. Mais voici qu'au milieu d'un chemin,

Sa monture s'arrète et Balaam la presse,

Mais la bête résiste et ne bouge un sabot ;

Il léve son baton et frappe la bourrique.....

Vains efforts ! Il s'emporte .... A quoi bon ? Il a beau Menacer de la voix el jouer de la trique,

Rien n'y fait. Sous ses coups, la rétive s'abât;

Mais le Seigneur, à qui tout prodige est facile,

Lui permet ce langage : « Comment ta main me bat ?

» Suis-je pas d'ordinaire une bête docile,

» De même que mes sœurs ? Déplorable Devin,

» Toi, qui prétends tout voir, arrète et prends bien garde! » Depuis un bon moment que tu me bats en vain,

» Faut-il que ce soit moi quite dise : Regarde. »

À ces mots le Seigneur, lui dessillant les yeux, Balaam, devant lui, voit un spectacle étrange : Comme un épouvantail dressé sur des épieux, Lui barrant le chemin, debout, se tient un ange. Balaam, effrayé, fait vite ce qu'il faut,

Pour apaiser le Dieu dont il subit l'emprise ;

Et lorsqu il eut juré d'obéir au Très-Haut,

Qui veut que, malgré lui, sa bouche prophétise, L'élu de Dieu se tut.

Mais l'ânesse parla

Aimant philosopher et sachant l'importance

Du privilège indu que Dieu lui faisait là,

Elle dit : « O mon maitre, évite la jactance ;

» Si Dieu pour te parler s'est servi de ma voix,

» Pour instruire Israël, s’il a choisi la tienne,

» Nous sommes tous les deux égaux devant son choix. » De ce jour mémorable afin qu'on se souvienne,

» Désormais, moi, ma race, et sa postérité,

» Nous voulons, en chemin, si ce désir nous hante, » Nous arrêter et prendre un repos mérité,

» Etce, malgré l'insulte et la trique méchante.

» D'ailleurs qu'on prenne garde à l'archange irrité

» Qui pourrait être là. Si le baton sinistre

» Même ne l'atteignait, qu'on sache, en vérité,

» Que, sacrilège inique, il frappe son ‘‘ ministre ”. »

SALOMÉ

JALOUSIE La fille de l'esclave est au palais d'Hérode.

« Lara, dit le monarque à la vieille qui rôde

Près du trône, en poussant sa fille aux seins menus, « Approche et que l'enfant danse. » Pas ingénus, Gestes ensorceleurs.... L'habile enfant minaude,

Ses pieds battent le sol ; sous son haleine chaude Se gonflent ses beaux flancs. et ses petits seins nus S'offrent fermes et durs, quand ses bonds contenus Entrouvrent sa tunique aux boucles d’émeraude.

Ainsi qu un gai soleil réchauffe le vieillard,

L'ardent désir transperce Hérode de son dard ; Trahi par ses veux fous quand le beau corps l'effleure Sa fille, qui le guette, a surpris son regard.

Salomé songe : « [Il faut que cette esclave meure. » IT

VENGEANCE

Celle qui livra Jean médite sa vengeance.

123

Quand la jolie enfant eut terminé sa danse :

« Petite, lui dit-elle, Aurore du Printemps

« Ta gorge s'est brûlée à danser si longtemps,

« Ce jus frais de citron te conviendrait, je pense.

« Et puis danser si bien mérite récompense,

« Prends ce collier d'onix, ces anneaux éclatants,

« Pour tes bras nus... Pourquoi ces gestes hésitants ? « Comment, tu ne veux pas... mais refuser m'offense!

« Prends ces bijoux légers, j'en possède à foison !

« Et ces beaux cercles d'or pour dompter ta toison ; « C'est celà... Maintenant goutons à ce breuvage. » Mais la subtile enfant a flairé le poison,

Et, prompte, elle s'enfuit d'un bond de chat sauvage.

SE

124

LA REINE DE SABA

Voici Jérusalem. Faisant dresser sa tente,

La reine de Saba profite de l'attente

Pour recevoir les soins qu’exige sa beauté.

L'eau rafraichit son corps ; et puis, tout voile ôté, . Elle se livre aux mains d'une habile servante.

Les plus rares parfums, les onguents que l'on vante, Les atours dont le prix, l'éclat, la nouveauté,

Font valoir, à souhait, sa double royauté,

Sont pour elle assortis par une main savante.

Le henné, le cinabre, et le baume ou le fard, Agrandissent ses yeux et rougissent ses lèvres; L'esclave astucieuse est habile en cet art.

Se parant des joyaux de ses meilleurs orfèvres, Elle peut du Monarque affronter le regard.

GEFSO

125

DAVID & LE PROPHÉTE NATHAN

Le prophéte Nathan, par son zèle incité,

Vint à David et dit : « Dans la même cité,

Deux hommes voisinaient : l'un pauvre et l'autre riche. Mais celui-ci, malgré ses biens, était fort chiche ;

En grand nombre ses bœufs paissaient dans ses vergers, Plus de neuf cents moutons occupaient ses bergers,

Le blé poussait en masse passait sa charrue,

Il mettait son bonheur en sa richesse accrue.

Quant à l'autre, en raison de grands revers subis, 11 n'avait pour tout bien qu'une pauvre brebis, Une douce brebis, bien blanche et bien gentille, Qu'il soignait tendrement, aimait comme sa fille, Enmensait à sa table, et de sa propre main Nourrissait comme lui de laitage et de pain.

Or certain jour le riche apprit par un message Que l'un de ses amis, s'arrètant au passage, Arriverait bientôt, sous son toit, pour le voir. Voulant fêter son hôte et le bien recevoir,

Il songea tout d'abord à choisir dans sa troupe Quelque animal bien gras du‘dos et de la croupe, Qui promit bonne chair. A l’avarice enclin. Se ravisant, il prit la brebis du voisin,

Et, sans plus reculer devant cet acte inique,

1] la fit égorger par sa gent domestique.

Pour qu'elle en fit le mets offert au voyageur.

Et David s'écria : « Par l'Eternel Vengeur,

Ce riche a mérité la mort ! » « Tu fus cet homme, Lui dit Nathan, toi qui, pour égayer ton somme,

Fis saisir Bathshéba, femme de l'Hétien ;

Et certes ton forfait fut pire que le sien,

126

Livrant aux fils d'Ammon, ton serviteur Urie :

À bon droit sur toi-même éclatait ta furie,

Quand tu criais vengeance! » À ces mots,dans son cœur, David se reconnût un insigne pécheur,

Il dit : (D'après les Psaumes xLn1 ET Li)

Dieu ! Prends pitié de moi dans ta bonté, Par ta miséricorde efface en moi mes fautes, Lave-moi tout entier de mon iniquité, Car je le sais, le crime est aujourdhui mon hôte! J'ai péché contre toi, mais toi sois juste en ta rigueur, Sois équitable en ta sentence ; Pour que la vérité existe dans mon cœur, Fais entrer la sagesse au fond de ma conscience.

Mon âme après toi soupire, o mon Dieu ! Comme la biche aspire à l'eau fraiche qui coule. Mes larmes sont ma nourriture à toute heure, en tout lieu! Ou donc est l'heureux temps, précédant la foule, Je m'avancais vers ta maison, Je dansais devant toi, je chantais ta louange! Mon péché, maintenant, accable ma raison ; Crée en moi un cœur pur, que ton Esprit me change.

O Dieu ! Délivre-moi du sang versé,

Ma voix proclamera l'effet de ta miséricorde, J'enseignerai ton but à ceux qui l'auront transgressé. Je chanterai ton nom sur la flûte ou la corde.

S il n'était par toi méprisé, J'offrirais, sur l'autel, le sang du sacrifice ; Mais ce qui plait à Dieu, c'est un esprit brisé, Et c'est un cœur contrit, touché par sa justice.

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LES CONSÉQUENCES

D'UNE TACHE D’ENCRE

(1809)

par M. le Chanoine VERGNEAU

Membre résidant

) à nombre des Centenaires célébrés en France, pendant Lx cette année 1925, il y a celui de la mort du pamphlé- taire célèbre : Paul- Louis Courier.

Cette mort fut tragique, et, s'il faut l'avouer franche- ment, assez peu glorieuse ; on aurait pu. sans inconvé- nient, la passer sous silence. Avant d'en dire le nécessaire, je veux vous entretenir de la vie de l'homme de lettres, et tout particulièrement d'un incident qui, sans grande importance en lui-même, eut pourtant les conséquences les plus inattendues, les plus fâcheuses.

Paul-Louis Courier fréquentait aussi souvent que la chose lui était possible, les bibliothèques publiques ; et il lui arriva, par deux fois de barbouiller avec de l'encre, les manuscrits qu'il compulsait : une première fois à Stras- bourg, et j'ignore quelles furent les conséquences de sa maladresse ; une seconde fois, à Florence, mais là, bien loin que l'affaire allät toute seule, diverses circonstances

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lui donnèrent une gravité exceptionnelle, que j'ai cru inté- ressant de rappeler.

Disons d'abord que Courier était passionné pour le Grec. Placé à quinze ans dans un établissement scolaire à Paris, et devant y étudier les sciences en vue du service militaire, il négligea ses professeurs de mathématiques, Callet et Labbey, et prit des lecons de M. de Vauvulliers professeur de langue grecque au Collège de France. Au lieu de « piocher » ses livres de trigonomètrie et d algèbre, il feuilletait les dialogues de Lucien et l'Zliade d' Homère : « Je donnerais toutes les vérités d’Euclide pour une page d'Isocrate, disait-il volontiers.

Lancé malgrè lui dans la carrière des armes. il n aban- donna jamais ses auteurs favoris, et jusque dans la mêlée, il trouvait le moyen de converser avec Zsocrate, Lucien, Sapho et Longus. |

J'ai nommé ZLongus, c'était son auteur préféré : un auteur dont on ne sait rien, sinon que, vivant au IVe siècle de notre ère, il avait composé et publié un conte charmant sous le titre : Daphnis et Chloé.

Parlant de cette œuvre plus licencieuse que vuaïve, Sainte-Beuve l'appelle « le dernier mot pastoral de l’anti- quité païenne ».

Daphnis et Chloé resta ignoré pendant tout le Moyen- Age ; il courait le risque de l'être longtemps encore ; mais, par bonheur pour lui, un exemplaire tomba sous les yeux du plus charmant de nos traducteurs français : Jacques Amyot, évêque d'Auxerre et précepteur des Enfants de France. Amyot lut le petit roman grec, il l'admira, il le traduisit et du coup le rendit célèbre pour toujours.

Cependant, notre Paul-Louis Courier jugea que la tra- duction trop large n'était qu une « belle infidele » et il rèva de l’affiner et de la rendre aussi parfaite que possible ; de plus, elle avait une lacune assez considérable et il ne désespéra pas de pouvoir la combler un jour.

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Là-dessus. à la fin de 1807, ou au commencement de 1808, il se trouvait à Florence et visitait la fameuse biblio- thèque connue sous le nom de la Laurentienne. Grâce à une recommandation de Monsignor Marini et de l'abbé Andrés, il obtint du bibliothècaire Francesco de Furia, de pouvoir étudier à loisir le manuscrit grec contenant le roman de Longus ; et en le parcourant, voilà que lui appa- rait dans son intégralité, le passage dont on regrettait l'absence dans toutes les autres éditions.

Sa joie fut grande ; mais il la cacha et, sans rien dire au bibliothècaire, il se promit de revenir au plus tôt afin de copier le précieux fragment.

L'occasion s'en présenta, deux ans après.

Après Wagram, juillet 1809, plus dégoûté que jamais du fracas des batailles, même quand elles se terminaient par la victoire, Paul-Louis Courier quitta brusquement son corps d armée, sans prendre la peine de se faire autoriser; et risquant d'être pris pour ce qu'il était en réalité, je veux dire un déserteur, il passa d'Autriche en Suisse, de Suisse en Îtalie, et, avec une impatience d'amoureux accourut à Florence.

À peine arrivé, il se présente au domicile du bibliothè- caire Furia. Avec celui-ci et un autre savant du nom de Bencini il pénètre dans la Laurentienne. Le manuscrit est apporté. Courier annonce aux deux Italiens son intention de faire imprimer le texte de la pastorale conformément à ce manuscrit.

« Cette édition, ajoute-t:il, ne pourra manquer d'être favorablement accueillie, d'autant qu'elle fera connaître au public tout un long fragment demeuré inconnu jusqu’à présent » Et quel fragment ? s'exclamèrent les deux Italiens ? Mais celut-ci, dit Courier, leur ML Li du doigt telle et telle page de l'exemplaire. »

Or, le sieur Furia avait, pendant de longs mois, étudié Je texte de Longus, et jamais il ne s'était aperçu que son

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édition Florentine contenait ce qui manquait aux autres éditions.

Lui apprendre ce qu'il ignorait et ce qu'il aurait savoir, c était l'atteindre dans son prestige, le blesser dans son amour-propre. Sa surprise fut extrême, écrivit Louis Courier, et quand il eut reconnu que ce morceau n'était pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages, il me fit pitié, je vous assure. D'abord, il demeura stupide ; vous en auriez peut-être ri, mais bientôt vous en auriez eu peur ; car, en un instant, il devint furieux.

« Je n'avais jamais ou de pédant enragé; je l'ai vu ce jour-là ; vous ne sauriez croire ce que c'est ».

Cependant, Furia dissimula comme il put tout ce qu'il avait de dépit et de rancœur contre Courier ; et voilà que ce dernier, par une étourderie dont il faillit souffrir, sa vie entière, vint fournir des armes à son adversaire.

Il a lui-même raconté le fait.

« Pour marquer dans le manuscrit de Longus l'endroit du supplèment, dit-il dans une lettre, j y mis une feuille de papier, sans m'apercevoir que celte feuille était barbouillée en-dessous. Ce papier s'étant collé au feuillet du manuscrit y fit une tache qui couvrait une vingtaine de mots dans presque autant de lignes ».

Il faut avouer que l'inadvertance du savant français était regrettable ; mais dès que Furia vit qu'el.e venait à point pour lui permettre de satisfaire sa rancune et son désir de vengeance, il en tira bon parti.

Il commença par se plaindre et se lamenter très fort. « A la vue d'un si horrible spectacle, disait-il plus tard avec emphase, en parlant de la tache d'encre, à la vue d'un si horrible spectacle,un frisson glacé s'empara de tous mes membres stupides, ma voix s'arrêta dans mon gosier ».

Elle n'y resta pas longtemps.

Elle s'en échappa, et ce fut pour faire retentir l'air des plus terribles imprécations, parler de poursuites, ordonner

131 =

l'impression d’un factum dans lequel Courier était accusé nommément d'avoir taché exprès le passage retrouvé de Longus afin de s'en réserver l'usage.

Le pamphet publié sous forme de lettre, eut un énorme retentissement Deplus, on exigea du coupablequ'il donnât, par écrit, un aveu de sa maladresse ; le certificat quelque peu infamant était ainsi conçu :

« Ce morceau de papier posé par mégarde dans le manus- crit pour servir de marque, s'est trouvé laché d’encre ; la faute en est à moi qui ai fait cette étourderie ; en foi de quoi J'ai signé ».

CouURIER, Ce 10 novembre 1809.

Un autre fait servit à corser l'affaire.

Florence appartenait comme capitale au Duché de Toscane, et la grande duchesse d alors était la propre sœur de l'empereur, Elisa Bonaparte. Celle-ci exprima le désir de voir son nom figurer en tête d'une traduction dont tout le monde parlait, et fit savoir qu'elle serait fière de recevoir l'auteur. Même, un soir, dans un diner officiel, le préfet, non sans maladresse, révèla aux convives la satis- faction qu'éprouverait la duchesse si l'ouvrage lui était dédié.

Mais Courier était irrité des tracas qu'on lui faisait subir à cause de sa malheureuse tache d'encre ; trop fier aussi pour se plier à des ordres même déguisés ; par ailleurs, tout ce qui touchait de près ou de loin à Napoléon lui était antipathique, il se refusa donc tout net à écrire la préface qu'Élisa Bonaparte espérait de lui, et croyant se libérer de toutes ces tracasseries qui l'agaçaient, il voulut brusquer les choses.

Au lieu de s'adresser à Renouard qui s'était engagé à imprimer le Daphnis à Paris, il alla trouver le libraire Pietti et fit paraitre coup sur coup, à Florence, sa fameuse

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édition grecque à cinquante-deux exemplaires, et une édition française à soixante-quatre exemplaires.

Suprème imprudence !

Outré du manque de parole de Courier, Renouard, à la date du 11 mai 1810, sous prétexte de se disculper d'avoir été mêlé même de loin, au scandale de la tache d'encre, adresse au comte Portalis, alors directeur général de la hbrairie en France, un placet sous forme de plainte.

Le résultat de ces démarches fut un réve ! de toute l'affaire. Furia et la Grande Duchesse aidant, il n:setrouva pas, à ce moment, dans toute la Péninsule, de b'igand qui fût recherché autant que Courier.

Mais la chose devint menacçante et faillit tourner au tragique,c est quand le nom de Paul-Louis, prononcé dans le public, répandu dans les pamphlets et les gazettes parvint à la connaissance du Ministre de Is guerre qui, justement, se rappela que, depuis une année, il avait égaré un officier dont le signalement était le même que celui de Courier.

Aussitôt, de Paris, le général Gassendi écrivit au général Sorbier qui commandait en chef l'artillerie de l’armée d'Italie ; et la lettre ordonnait à celui-ci de rechercher Île délinquant et d'exiger de lui des explications sur ce qu'on appelait sa désertion.

Pendant ce temps, la saisie des exemplaires grecs et français de la Pastorale était opérée à Florence, chez Piatti ; et ce, sur la requête de Portalis.

Dans une extrémité aussi menaçante, le coupable jugea prudent de s'éloigner de Florence. Il alla se cacher près de Rome à Tivoli. |

Quelques jours après son arrivée, il écrivait à un ami : « Je médite sous une tonnelle, à l'ombre de ces vignes rousses et de ces glycines qui sont l'enchantement de ce séjour. Oh: mon cher ami, les affaires sont bien plus mauvaises encore qu'on ne vous l'a dit. J'ai deux ministres

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à mes trouss:s8, dont l’un veut me faire fusiller comme déser- teur, dont l'autre veut que je sois pendu pour avoir colé du grec. ». Il ne fut ni fusillé, ni pendu.

Contre toute attente, l'affaire s'arrangea le mieux du monde. Le général Sorbicr était un vieux brave incapable de faire fusiller qui que ce füt. Il se contenta des explica- tions plus ou moins acceptables que le chef d'escadron voulut bien lui donner sur sa défection après Wagram,

Au général Gassendi, Courier adressa en même temps, une longue et habile lettre, un plaidoyer plutôt, dans lequel il soutenait sa bonne foi et disait que, s'il était déserteur, c'était sans le savoir.

On le crut sur parole.

Les affaires militaires règlées du côté de Gassendi, ses affaires de librairie ne tardèrent pas à l'être du côté de Portalis.

C'est alors qu'il put souffler un peu ; mais, quoiqu'il entreprit dans la suite, sa réputation d'homme agressif, bourru, de pamphlétaire au surcasme virulent était établie à tout jamais. À tout jamais, selon le mot plaisant d'Aker- blad, Courier restait dans l'esprit public « éditeur mili- taire qui a donné des coups de sabre dans le Longus ».

Lorsque, dans ses dernières années, il se retira en Tou- raine et s y fixa, tout en cultivant ses vignes, il joua son rôle dans la politique, et par des pamphlets spirituels qui eurent grand succès, vexa de son mieux les hommes de gouvernement. Singulier dans son style, il le fut plus encore dans sa conduite.

Agé de quarante-deux ans, il épousa une demoiselle Clavier qui n'en comptait que dix-huit; en prit à son aise avec 14 discipline conjugale comme il avait fait avec la discipline militaire. Son caractère diflicile iui fit beaucoup d'ennemis, et pour en venir, de suite, à la catastrophe finaie,un dimanche de juillet 1825, avant le coucher du

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soleil, il tomba frappé d’un coup de fusil! dans son bois de Larçay.

On accusa d'abord des innocents, croyant à une ven- geance politique ; mais la bourre du fusil ayant été retrou- vée, fut reconnue faite avec un des journaux de Courier : le coupable était donc un de ses gens, et sa veuve accusa sans hésiter le garde chasse Trémont qui, mis en jugement, fut acquitté faute de preuves.

À en croire M. de Sainte-Beuve dans ses Causeries du Lundi ce ne fut qu'au mois de juillet 1830 que le mystère cessa et qu'il dut être clair pour tous que cette mort n'était point un coup de parti, ni une vengeance politique, mais quelque chose de plus simple et de plus commun, le guet- apens et le complot de domestiques grossiers, irrités et cupides, voulant en finir avec un maitre dur et de caractère difficile...

Le meurtre de Courier avait eu un témoin innocent qui resta longtemps inconnu, mais se révèla enfin.

« Une bergère du lieu, la fille Grivault, revenant avec un jeune homme d'une assemblée de dimanche s'était trouvée dans le bois, sous la feuillée, au moment du coup; elle avait tout vu etn avaitrien dit. Mais cinq années après, comme elle passait à cheval près du lieu funeste qu'elle évitait d'ordinaire, et un monument avait été élevé, le cheval eut peur, fit un écart et faillit la renverser. En rentrant chez son maitre, elle dit: « Mon checal a eu grand peur, il a eu aussi grand peur que mot quand on a tué M. Courier ». Ce premier mot, échappé sans dessein, en amena d'autres et la justice obtint de cette fille une révèla- tion entière. L'embarras était que le jeune homme qu'elle désignait pour avoir été avec elle dans le bois, marié depuis, niait tout et ne voulait reconnaitre en rien sa bergère de ce temps-là.

« Pourtant la déposition de la fille Grivault, était trop nette, trop circonstanciée, trop naïve pour qu'on püût en

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douter. Le garde Trémont fut alors rappelé, non plus comme accusé (il était couvert par sa précédente absolution), mais comme témoin. Il avait vieilli en peu d'années, tourmenté par le remords. Il comparut devant le juge; il n’avoua d'abord qu à demi ; mais bientôt, pressé par les magistrats et par sa conscience, il fit une déposition qui se rapprocha de plus en plus de celle de la fille Grivault. Se faisant ensuite accusateur, il déclara avoir été poussé au meurtre par les frères Dubois, anciens charretiers de M. Courier, et qui avaient à la mort de celui-ci plus d'intérêt que lui- même. Cette accusation ne fut pas admise, et celui des frères Dubois qui survivait fut acquitté par le jury à éga- lité de voix. Trémont épuisé par une longue lutte et assiégé de terreurs, sortit de l’audience en chancelant. Quatre jours après, il mourait d'apoplexie sous le coup de son effroi et de ses remords ».

D'autres détails ont été donnés par différentes revues en cette année du centenaire : que ceux-là suffisent.

Quelqu'un a dit: Je veux êlre aimé pendant ma vie et loué après ma mort.

Paul-Louis Courier fut-il beaucoup aimé pendant sa vie? Mérite-t-1l d ètre beaucoup loué après sa mort? Que d'autres jugent et se prononcent : ali judicent.

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RTE PT e PSS PRE PSS ET SAP PET UN TRAITÉ

DE LA

CIVILITÉ PUÉRILE & HONNÊTE

au XVI Siècle

PAR M. le Chanoïne VERGNEAU .

Membre résidant

Din du traité en question est un des plus célèbres humanistes de la Renaissance, un des plus féconds écrivains du X VIs siècle : £rasme.

Il écrivit pour les savants, et ne dédaigna pas d'écrire aussi pour ceux qui sont encore sur les bancs de l'école. Parmi les ouvrages destinés à l'instruction et à la forma- tion morale de la jeunesse, se trouve le Traité latin dont je vais vous donner la traduction.

Quelques mots de biographie expliqueront comment l'auteur fut amené à composer ce traité.

. Erasme naquit en Hollande, à Rotterdam, le 28 Octobre 1465. À neuf ans, il fut envové à Devanter, pour y faire ses études. Doué d'une mémoire heureuse, il apprit par cœur en peu temps les comédies de Térence et Horace tout

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entier. Sa mère était venue à Devanter pour le suivre dans ses études ; elle mourut, quand il n'avait que treize ans. Le père mourut aussi, peu d'années après.

L'orphelin fut confié à des tuteurs qui ne lui laissèrent que ce qu il leur fut impossible de mettre en poche. A leurs sollicitations probablement intéressées, il entra d'abord dans maison des Chanoines réguliers de Sion ; d'où il sortit pour entrer dans le monastère de Stein, du même ordre. Là, avec un compagnon d'étude du nom d'Herman, il s'appliqua à lire la plupart des grammairiens les plus renommés. Il apprit même à peindre, et il représenta un crucifix qu'on a trouvé à Delft, dans le cabinet de Corne- lus Musius.

Une circonstance fit sortir Erasme de son couvent et le lança dans le monde, ce fut l'offre du seigneur de Bergues, évêque de Cambrai, l'invitant à venir faire partie de sa maison. Erasme y consentit avec joie ; quelques années: après, grâce à son protecteur, il obtint d'être boursier au Collège Montaigu à Paris, collège alors très vanté pour ses études de théologie : « les murailles mêmes, dit Erasme, étaient théologiennes. » Mais le régime en était mortel. Jean Standonnée, homme d'un bon naturel, mais d'un jugement médiocre, et d'une austérité excessive, en avait le gouvernement. Dur envers ses élèves comme pour lui- même, il prenait plus de soin de leur esprit que de leur corps, les nourrissant d'œufs pourris et de poissons gâtés, jamais de viande, et les faisant coucher sur des grabats, dans des chambres humides. Plusieurs jeunes gens en étaient devenus fous, ou aveugles, ou lépreux. Notre élève, de complexion délicate, ne put tenir à ce régime.

Il revint à Cambrai, puis, connu par ses lettres et quel- ques écrits, il fut demandé pour donner des leçons ici et là. En février 1497, la marquise de Weere l'appela près d'elle, en son chäteau de Tournehem. Erasme s'y rendit par un temps de neige affreux, et ne gravit pas sans peine

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Ja colline le château était perché. La première vue de la marquise fut pour lui un enchantement. L'enchantement dura peu ; la dame avait bien promis une pension de deux cents livres, mais ruinée, paraît-il, par un beau damoiseau, elle ne put faire honneur à ses promesses. Erasme alla enseigner ailleurs. jusqu'en Angleterre et en Italie ; car il ne détestait pas les voyages ; à ce métier de précepteur il n'amassa point une grosse fortune ; du moins, il apprit à connaître les enfants, et s'intéressa aussi bien à leur per- fectionnement moral qu'à leur instruction ; et ce fut la cause des écrits qu'il composa dans ce double but.

J'arrive ainsi à notre traité de civilité, publié en 1530 et daté de Fribourg-en-Brisgau. (1) Il contient sept chapitres:

De corporis habitu, du corps, de sa manière d'être.

De cultu corporis, de l'habillement, de la parure du corps.

De moribus in templo, de l'attitude qu'il faut garder quand on est à l'église.

De conviviis, des repas.

De congressibus, des entretiens en société.

De lusu, du jeu.

De cubiculo, de la chambre à coucher.

Je m'excuse d'avoir à rapporter des détails qui, d'une part semblent minutieux, et, d'autre part, ne s adressent à personne d'entre nous : ils ont pourtant quelque intérêt, dans la mesure ils nous renseignent sur les conseils que donnaient les précepteurs du XVI* siècle à leurs élèves afin d'avoir, en eux, des enfants bien élevés.

Je me borne d’ailleurs, au premier chapitre : de corporis habitu ; de la manière d'être du corps.

(1) Il est adressé au Jeune prince Adolphe de la maison de Vério ea Zélande.

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L'auteur commence par les yeux, miroir l'âme se montre avec ses sentiments variés.

Veillez, dit Érasme, à ce que vos yeux aient une expres- sion douce, respectueuse, honnèête,et non dure et farouche. Arrèlés, fixes, ils annoncent l'elfronterie ; vagues et trop mobiles, ils font soupconner un grain de folie ; ne regardez pas de travers comme les méfiants et les roublards ; trop grands ouverts, les yeux sont signe d'imbécillité; s'ils clignotent, c'est marque d'inconstance; vous les tenez immobiles, avec un air de stupéfaction ? alors vous êtes comme sont les personnes ébahies, comme était dit-on, Socrate, lui-même ; qu'ils ne soient ni trop vifs, trop ardents, pareils à ceux d'hommes en colère, ni trop atti- rants, trop câlins, pareils à ceux des individus dépravés et sensuels.

Nombre de peintures anciennes nous représentent des yeux à demi fermés ; on en remarque de tels chez certains espagnols ; ils indiquent d'ordinaire, une âme tendre et sensible aux charmes de l'amitié.

Il y a un poisson, la poulpe, qui change de couleur suivant le lieu il se trouve; ainsi convient-il de nous adapter au milieu social que nous fréquentons. Parlant à un interlocuteur, évitez de fermer l'œil, et ne vous rendez pas borgnes vous-mêmes ; vous feriez penser aux thons, poissons qui nont qu'un œil, et aux menuisiers dont la coutume est de fermer l'un de leurs deux yeux pour mieux voir si la planche qu'ils travaillent est bien droite.

Attention aux sourcils! quils soient bien étendus; renfrognés, ils vous donneraient une expression mena- çcante; trop abaïissés,ils feraient croire que vous méditez de noirs projets ; trop relevés, on vous accuserait d’arro- gance.

Quant au f'ont, quil soit sai, ouvert ; ilest alors l'in- dice d'une conscience tranquille, d'une âme bonne et géné- reuse ; plissé, ridé, il est un des signes de la vieillesse ;

..—

mobile, rechigné, il vous ferait comparer au hérisson, ou à quelque autre de ces animaux qui dressent leurs poils ou leurs plumes.

Venons maintenant au nez. Il arrive bien à quelques-uns de l'essuyer avec leur robe ou leur chapeau, mais ce sont des paysans mal appris; les poissonniers, les charcutiers se mouchent avec le bras,le coude ou la main qu'ils passent ensuite sur leur vêtement ; gardez-vous bien de les imiter ; si, par hasard, vous vous êtes pressé le nezavec deux doigts et que le résultat de votre effort est tombé à terre ; n'oubliez pas de faire disparaître toute malpropreté avec le pied. Laissez aux bilieux la facheuse habitude de soufller par les narines ; de ronchonner, de ronfiler ; on la supporte cepen- dant chez les asthmatiques dont l'haleine est courte et qui ne peuvent respirer qu'en tenant la tête droite.

La nécessité vous force parfois à élernuer, et cela en présence d autres personnes ; en pareil cas,détournez vous un peu,et, l'opération faite, marquez vos lèvres d'un signe de croix, puis, ôtant votre chapeau, saluez ceux et celles qui vous ont fait des souhaits, remerciez-les et faites-leur vos excuses. Si, à son tour, quelqu'un de la compagnie éternue, cest presque un acte de religion que de le saluer, et de se découvrir la tète quand d autres le saluent de leur côté. Se faire un plaisir d'éternuer très fort, à de nom- ‘breuses reprises pour montrer sa vigueur, est un jeu que les personnes sérieuses ne se permettent pas. Mais, parc2zque le soin de la santé passe avant les règles de la civilité, gardez-vous bien d'arrèter les mouvements commandés par la nature. |

Laissez à vos joues leur couleur naturelle; n'altérez pas celle ci à l'aide de fards, de vermillon ; ne cherchez n1 à les enfler, ni à les amincir ; les enfler, est Ie défaut des funfa- rons, celui de Thrason dans une comédie de Térence ; les amincir est le défaut des traîtres comme Judas.

Ne fermez pas les lèvres de façon à les tenir serrées, on

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dirait que vous craignez l'haleine des voisins ; n'ayez pas la bouche grande ouverte, on vous prendrait pour un hébèté ; les lèvres doivent se rapprocher doucement, sans contrainte. C'est maïiséant de les avancer à la manière des maquignons qui flattent un cheval en émettant je ne sais quels sons inarticulés. Je n'ignore pas que les princes d'âge adulte se permettent pareille contenance, quand ils se trouvent au milieu d'un grand concours de peuple ; libre à ces messieurs d agir comme ils l'entendent, mais, moi, je n ai souci, dans ce traité, que de former l'enfance.

Vous avez une envie soudaine de baïller ; vousne pouvez vous retenir, vous n avez pas le temps de vous détourner ; prenez votre mouchoir, servez-vous en, et finalement faites sur vos lèvres un signe de croix.

Il n'y a que les sots pour rire de tout ce qu'on dit, de lout ce qu'on fait ; certains imbéciles, pourtant, ne rient jamais. Un rire immodéré et qui secoue tout le corps ne convient à personne, aux enfants moins qu aux autres; de même un rire qui écarte violemment les lèvres élargit la bouche et découvre les dents. Dans les moments de gaieté, celle-ci apparait naturellement sur le visage, mais elle ne doit pas aller jusqu'à déformer les traits, ce qui serait la marque d une âme dérèglée. Laissez aux esprits frivoles, légers, des expressions comme celles-ci : Ah / je me pâme de rire : Ou : J'étouffe de rire; ou : je me meurs de rire! Si pour- tant, il se présente quelque chose de si risible, que malgré soi on est parti à des éclats d'une bruyante hiiarité, l'hon- nêteté veut qu'on mette devant sa bouche soit la main, soit